IM. Auguis, II
Louis de notre état ». Et, comme il aimait l’esprit, sur ce mot, il devint d’elle amoureux fou. Par surcroît, il était métromane ; ou plutôt, suivant la tradition de Richelieu, il composait des livrets de ballet, des divertissements pour les spectacles de la cour, et les faisait versifier par des auteurs à ses gages. C’est ainsi que Chamfort, qu’il avait dû rencontrer à l’Opéra, lui servit de teinturier littéraire , comme dit Papillon de la Ferté. pour les deux ballets héroïques de Palmire , et Zénis et Almasie , joués devant le roi en 1765 Chamfort, comme il convient, disait très haut qu’il n’était pour rien dans ces ouvrages. « M. de Chamfort, écrit Grimm, s’en défend comme d’un meurtre ; il prétend qu’on a assez de ses propres péchés sans se charger des péchés d’autrui1 2. » Mais il avait beau dire ; on parlait beaucoup de lui à cette heure ; on annonçait qu’il préparait une tragédie de Polyxène et un Pharamond ; ses relations avec le duc de La Vallière engageaient tout le monde à croire qu’il avait pour lui tenu la plume ; et la maligne Sophie Arnould ne l’appelait plus que le « manteau ducal ».
Ces rapides succès dans le monde et dans les lettres grisèrent Chamfort. Assez peu disposé à la modestie, il ne se garda pas de l’infatuation. Plus tard il l’a confessé lui-même : « M*** avait montré beaucoup d’insolence et de vanité après une espèce de succès au théâtre (c’était son premier ouvrage). Un de ses amis lui dit : Mon ami, tu sèmes les ron-
1. Journal de Papillon de la Ferté (à la date du 30 juin et du 31 juillet 1763).
2, Correspondance de Grimm, VI, 398.
SES DÉBUTS LITTÉRAIRES
ces devant toi ; tu les retrouveras en repassant ». De même ses bonnes fortunes aisées lui firent perdre toute prudence. Très épris du plaisir, il s’y livra avec la fougue de son tempérament et de son âge ; et, durant ces années où, comme il dit, « on se sert de son estomac pour s’amuser et de sa personne pour tuer le temps » 1 2, il usa et abusa de sa santé. 11 finit par la compromettre, ou plutôt par la perdre pour toujours. Tombé gravement malade, « ses nerfs, dit Ginguené, restèrent affectés et des humeurs âcres se jetèrent sur ses yeux » .
A cette heure il éprouva vraiment une extrême détresse. Les quelques louis de son prix académique, les 524 livres qu’il avait retirées des représentations de la Jeune Indienne, la maigre rétribution qu’il touchait au Journal Encyclopédique, sans doute aussi quelques largesses du duc de La Vallière, lui avaient permis de vivre au jour le jour ; mais, la maladie arrivée, que devenir ? Heureusement Saurin et sa femme lui vinrent en aide ; son rétablissement fut lent et incomplet ; mais enfin, après quelques mois, tout travail ne lui était plus interdit. Le bon abbé de La Roche, un ami desSaurin, aurait voulu le préserver à tout jamais contre le retour d’heures si pénibles. Il s’entremit pour lui, et, si Chamfort y eût consenti, il eût pu devenir le gouverneur de deux jeunes Anglais, qu’il aurait eu pour mission de guider dans un voyage en Italie ; le voyage achevé, il eût reçu une rétribution de 40,000 livres. Mais l’argent ne le tentait pas ;