Causeries du Lundi, IV
vieuse ! » Nous pensons que c’est trop dire ; mais on ne peut, en tout cas, nier son amertume et sa causticité. Si l’on veut le juger en toute justice, n’importe-t-il pas de se demander si cette causticité et cette amertume étaient en germe dans son âme, s’il les tenait de son propre fond, ou si c’est, au contraire, à l’école de la vie qu’il prit des leçons de désenchantement ?
Cette question ne saurait se résoudre très aisément. Les mémoires et les correspondances parlent peu alors de Chamfort dont la notoriété est toute fraîche et encore assez restreinte ; les confidences qu’il a faites plus tard ne se rapportent guère qu’à l’époque où il avait atteint la quarantaine. Il nous faut pourtant essayer, en ajoutant quelques traits à ceux que nous avons notés au passage, de saisir ce qu’aux heures de la jeunesse il y eut d’essentiel dans sa conduite et dans sa physionomie morale.
Homme de plaisir, à une époque d’extrême licence, il eut du moins cette excuse à son dérèglement, qu’il s’y livra avec une sorte de bonne foi. Plus tard, une femme lui dit, un jour, ce mot curieux : « Je n’aime pas les gens d’esprit en amour : ils se regardent passer 1 » . Elle entendait qu’ils ne perdent jamais la tête, qu’ils ne s’oublient pas. Lui, s’oubliait à cette heure. Il payait de sa personne sans ménagement et sans calcul. Point de calcul de bas intérêt ; et des calculs de ce genre étaienttrop peu rares ; point de calcul d’ambition,
1. J’emprunte ce mot à quelques pensées inédites de Chamfort qui m’ont été gracieusement communiquées par M. Charavay.
SES DÉBUTS LITTÉRAIRES
et ceux-là étaient plus communs encore. Ne sait-on pas tout ce que Marmontel et Rulhierre, pour n’en point, citer d’autres, durent à leurs belles amies ? Chez Cbamfort nous ne voyons pas non plus trace de cette rouerie, de ces perfidies méchantes avec les femmes, que la mode autorisa et recommanda même vers ce temps. « Je n’ai pas toujours été aussi Céladon que vous me voyez, dit-il quelque part. Si je vous comptais trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n’est pas trop honnête, et que cela appartient à la meilleure compagnie » Mais ne prenons point cela pour un aveu ; il a voulu seulement, en parlant ainsi, se donner une occasion de lancer une épigramme contre les gens du bel air. « Dans ma jeunesse, dit-il, ailleurs, j’aimais à intéresser, j’aimais peu à séduire, et j’ai toujours détesté de corrompre » 1 2. C’est ici qu’il est sincère. Emporté par l’ardeur de ses sens, il se peut qu’il n’eût pas grand respect pour les femmes et ne trouvât de bon en elles que ce qu’elles ont de meilleur. Mais pourtant il n’avait de mépris ni pour les femmes, ni pour l’amour. Le libertinage, qui ruina sa santé, ne le rendit pas incapable de tendresse. « Un jeune homme sensible et portant l’honnêteté dans l’amour était bafoué par des libertins qui se moquaient de sa tournure sentimentale. Il leur répondit avec naïveté : Est-ce ma faute à moi si j’aime mieux les femmes que j’aime que les femmes que