‹ ChamfortChapitre 36 sur 207 · Œuvres du comte Roederer. tome IV · texte numérisé non relu

Œuvres du comte Roederer. tome IV

manier librement la prose ; et l’on s’aperçoit bien que sa langue est déjà aiguë, si elle n’est pas tranchante encore. Notez aussi que la morale de sa pièëe, c’est celle de la fable de La Fontaine: le Marchand, le Gentilhomme , le Pâtre et le Fils d'un roi : morale révolutionnaire, puisqu’elle découvre la vanité des arts et des institutions de notre civilisation. Chamfort sans doute ne songeait pas alors à ébranler les fondements de la société: rien d’amer, ni de violent dans ses railleries. Il n’en est pas moins vrai que, si les traits qu’il lance ne vibrent pas encore et n’ont point de vigueur, au moins ontils trouvé leur cible ; et l’on comprend qu’en 1793 il ait parlé du Marchand de Smyrne comme d’un de ses titres révolutionnaires \

Nous devons, au moins en passant, signaler un recueil d’anecdotes publié en 1771 chez Delalain sous le titre de Bibliothèque de société. Ce recueil, achevé par d’Hérissant, avait été entrepris par Chamfort. Il n’y faut voir assurément qu’un travail de librairie. On n’y trouve que de la compilation, et non de l’observation ; car les ana qui composent ce livre (4 vol. petit in- 1 2) se rapportent au règne de Louis XIV, à la Régence, et non pas à l’époque contemporaine. Mais ne se peut-il pas que ce travail ait donné à Chamfort l’idée de noter les anecdotes qu’il tenait de première main ? N’est-ce pas l’origine de ces petits papiers sur lesquels plus tard il a écrit sa vie, et la vie de son temps ? A ce titre nous ne pouvions omettre d’en parler.

i. Ed. Augdis, V, 323.

Cette année 1771 mit Chamfort à une dure épreuve.

« Le sieur Chamfort (nous disent les Mémoires secrets de Bachaumont, à la date du 28 janvier 1771), auteur de quelques ouvrages et surtout d’une comédie intitulée la Jeune Indienne , joignait à ses talents littéraires une jolie figure et de la jeunesse ; il cheminait vers la fortune et devait passer avec le baron de Breteuil dans une cour étrangère. Tant de prospérités l’ont amolli : il s’est livré avec tant d’ardeur au plaisir qu’il se trouve aujourd’hui atteint d’une maladie de peau effroyable, qui paraît tenir de la lèpre. »

Ce passage est fort intéressant : il nous montre Chamfort sur le point de réaliser ce qui, je crois bien, fut le rêve de toute la première partie de sa vie. D’esprit sérieux, malgré l’apparente frivolité de sa conduite, dévoré du désir d’agir, persuadé par ses succès dans le monde qu’il pourrait exercer une influence sur les hommes, il aurait souhaité être mêlé aux grandes affaires. Yauvenargues n’avait-il pas été tourmenté par l’ambition d’être employé dans la diplomatie? EtRulhierre, un ami de Chamfort, n’avait-il pas joué une manière de rôle près du baron de Breteuil, lorsque celui-ci, en 1760, fut envoyé en ambassade en Russie ? Voilà ce qui tentait Chamfort ; Rulhierre lui ayant donné accès près de son patron, et, par lui, près de Choiseul, il se trouvait, comme on voit, tout près d’atteindre son but ; mais sa maladie fit tout manquer. Dure déception ! Ajoutez queChamfortn’ayant jamais cessé de vivre au jour le jour, se trouva, une fois malade, dans le dénûment le plus complet.

SES SUCCÈS a l’académie et au théâtre 61

Heureusement, il rencontra alors, comme en toutes les occasions semblables, un ami généreux et dévoué ; et c’est peut-être le cas de remarquer que ces actes de dévouement, dont Chamfort fut l’objet, témoignent en faveur de son caractère autant que pour ceux qui les accomplirent : on n’aime pas tant qui ne mérite pas d’être aimé. Un amateur de lettres nommé Chabanon se trouvait avoir sur le Mercure, sans bien savoir à quel titre, une pension de 1200 livres ; comme d’ailleurs il possédait une fortune personnelle, il n’omit aucun efïortet aucune adresse pour décider Chamfort à accepter cette pension dont il le jugeait plus digne que lui. Grâce à cet ami généreux, Chamfort échappa à la misère ; il put se soigner, aller aux eaux de Contrexeville, et faire un séjour à la campagne. Il y travailla, nous dit Ginguené, à un commentaire sur Racine ; de ce travail il ne nous reste que des notes assez informes sur Esther. Sans doute il fournissait en même temps de lacopieau Grand Vocabula ire et au Journal Encyclopédique. Surtout, dans cette retraite, il se recueillait, jugeait les hommes et les événements, et, dans ces tristes dernières années du règne de Louis XY, commençait à concevoir pour l’institution monarchique ce mépris qui se traduisit plus tard en traits si sanglants. Nous le voyons, quand il fut rétabli, fréquenter à Chanteloup : c’était un foyer de mécontentement, mais là on n’avait affaire qu’au roi et à ses ministres ; Chamfort allait plus loin; il s’en prenait déjà à la royauté. Au début d’un de ses contes, écrit, à ce qu’il semble, vers ce temps, il nous dit :

CIIaMFORT

Je fus toujours un peu républicain ;

C’est un travers sous une monarchie.

Vous conclurez, certes, que le destin Sous Louis XV a mal placé ma vie *.

Je suis très tenté de croire qu’à ce moment il était parmi les frondeurs. Dans un pamphlet révolutionnaire, le Livre Rouge 2, on dit qu’il est l’auteur d’un roman scandaleux intitulé Leoquenisul roi des Cofirans (c’est-à-dire Louis XV, roi des Français); cette attribution est fausse, et ce médiocre libelle appartient, soit à Mme de Vieux-Maisons 3, soit à La Beaumelle. Il y a là pourtant un indice; et il semble bien vraisemblable que Chamfort dut jouer son rôle dans cette opposition républicaine, qui existait dès longtemps, et que les hontes delà fin du règne avaient grossie.

Pourtant, la santé une fois de retour, il dissipa « ce fond de mélancolie qui lui revenait trop souvent » alors, comme il dit dans une lettre à Mrae Saurin. Les dispositions de son âme devaient être tranquilles et douces, lorsque, vers la fin de 1773, il écrit son aimable Eloge de La Fontaine , mis au concours pour 1774 par l’Académie de Marseille. Ce concours fut accompagné de circonstances assez piquantes :

a L’Académie de Marseille, lit-on dans la Correspondance secrète, politique et littéraire, a, proposé pour prix de cette année l’éloge de La Fontaine. M. de La Harpe a composé, sur ce sujet, un ouvrage qu’il a lu dans toutes

d. Bd. Auguis, V, 144.

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