JEd. Auguis, I
présenté naguère à l’Académie ; et je ne vois pas qu’il nous dise rien des circonstances heureuses que rencontra le génie de Molière à ses débuts ; Hen non plus sur l’élaboration de son talent qui s’assimile, en les transformant, tant d’éléments divers; rien sur l’heureuse influence qu’exerça sur son esprit l’enseignement de Gassendi. En vain je cherche aussi les vues de Chamfort sur le caractère et la portée philosophique de la comédie de Molière. Et, comme La Harpe, en somme, a été surtout l’interprète des idées et des opinions des lettrés de son temps, je me persuade, malgré Grimm, que « les petites réflexions » de Chamfort sont plus personnelles que l’auteur de la Correspondance ne veut l’avouer. Ce qu’on ne saurait nier en tout cas, c’est que le discours de Chamfort soit animé d’un bout à l’autre par une admiration émue, sincère, sans déclamation. Qu’il ait profité des idées d’autrui pour comprendre Molière, il se peut ; mais il l’a directement et pleinement goûté ; il nous le fait goûter ; et son Eloge reste très digne d’ouvrir la longue liste des travaux qui, depuis lui, ont été écrits sur l’auteur de Tartufe et du Misanthrope.
C’est sans doute ce commerce intime avec Molière qui engagea Chamfort à tenter pour la seconde fois la fortune au théâtre. En 1770, le 16 janvier, la Comédie-Française représenta le Marchand de Smyrne. C’est un acte en prose, très court, mais fort agréable et qui réussit bien, puisqu’il eut treize représentations consécutives. Grimm, qui, à cette heure, a bien décidément de l’humeur contre Chamfort, confesse de mauvaise grâce que c’est « une
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jolie bagatelle », mais qui, ajoute-t-il, « n’annonce rien du tout, et ne tient pas plus que sa Jeune Indienne ne promettait autrefois 1 ». L’appréciation de Collé, plus sommaire, est encore moins favorable : « Cette pièce, dit-il, est un rien ; il a été accueilli comme tel 2 ». On s’explique mal la dureté de pareils jugements. Il n’y avait point de prétention dans ce petit acte, qui n’est qu’une bluette à scènes épisodiques. Chamfort ne s’était pas même donné la peine de se mettre en quête d’un canevas ; il l’avait emprunté à l’histoire de Topalosman, que Fuzelier avait déjà mise au théâtre dans un des actes de ses Indes galantes. Mais, sur cette donnée d’un romanesque un peu banal, il avait semé d’une main légère de jolis détails, des traits de satire rapides et spirituels, de vives épigrammes contre les médecins,. les jurisconsultes, les abbés et les gentilshommes, gens de dure défaite, dit le marchand d’esclaves, qui est le protagoniste, parce qu’ils n’ont d’autre valeur que celle que leur donnent les conventions d’une société artificielle et parce qu’ils sont incapables de tout service utile. L’auteur n’attachait pas lui-même grande importance à son œuvre, puisque, au témoignage de Rœderer 3, il disait, en 1789, que, s’il l’avait encore en portefeuille, il la jetterait au feu. Pourtant ce petit acte doit compter dans l’histoire du talent de Chamfort. C’est laque, pour la première fois, nous le voyons, délivré des exigences et des contraintes du goût académique,