‹ ChamfortChapitre 48 sur 207 · Ed. Auguis, V · texte numérisé non relu

Ed. Auguis, V

die l’avait forcé de la subir, et il l’avait acceptée ; mais à ce moment il la recherche, s’y attache et évite ce qui pourrait l’en arracher. Non seulement il cesse d’être un homme de plaisir, un homme à la mode ; mais il ne veut pas plus de bruit autour de son nom qu’il n’en veut autour de sa personne ; et comme il renonce à se produire, il renonce à produire ou plutôt à publier. Pareil renoncement est, je crois bien, chose assez rare dans l’histoire des lettres; du moins, au xvme siècle, le cas me paraît unique ; et il vaut sans doute la peine d’en rechercher les causes.

Chamfort venait d’atteindre la quarantaine, ou, mieux, elle venait de l’atteindre ; c’est un âge critique: c’est le moment où l’on sent que l’on porte la vie, qu’elle ne nous porte plus. Et nul ne le sent mieux que celui pour qui, dans la jeunesse, la volupté tut la grande affaire. « Les voluptueux, at-on dit, sont aisément mélancoliques... Il semble que la volupté, quand elle s’empare d’un homme, s’y fasse à ce point la maîtresse de son être qu’après elle plus rien ne soit qui vaille la peine de vivre *. » Sans elle, tout au moins, l’existence perd singulièrement de son intérêt : écoutez cette confession de Chamfort ; car le propos qu’il prêle à un tiers, c’est vraiment lui qui le lient : « M. de L... me disait, relativement au plaisir des femmes, que lorsqu’on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et qu’en ce genre celui qui cesse d’être riche commence à être pauvre. Pour moi,

1. Henry Fouquier, Au siècle dernier , 240 (Bruxelles, Kistemceckers).

ANNÉES DE RETRAITE

dit-il, aussitôt que j’ai été obligé de distinguer entre la lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j’ai quitté la banque1 ». Sage en effet celui qui, à cette heure, peut quitter la banque ; mais cette sagesse coûte bien de la tristesse et des regrets ; on s’aperçoit que Chamfort n’y échappa point, à ce mot où il y a peüt-être encore plus de mélancolie que d’esprit : « M..., ayant lu la lettre de saint Jérôme où il peint avec la plus grande énergie la violence de ses passions, disait: La force de ses tentations me fait plus d’envie que sa'pénitence ne me fait peur 2 ». Et cette sagesse, qui s’impose, brise comme un ressort de l’âme et l’emplit d’atonie. — Joignez que Chamfort sentait son énergie diminuée non seulement par l’âge, mais aussi par sa santé qui, dès lors, est pour toujours compromise ; lorsqu’il était jeune, à plusieurs reprises, nous l’avons vu, il avait été aux prises avec la maladie ; mais quelle différence entre tomber malade et être devenu maladif! On lutte contre les souffrances ; on se traîne sous le poids de la langueur. Et c’est ce qu’il exprime très bien dans un billet adressé vers ce temps à Mme de Créqui : il lui dit que, sans souffrir d’aucun mal particulier, il est contraint de garder la chambre et qu’il s’y résigne difficilement. « Il y a peut-être plus de cris dans un hôpital, ajoute-t-il; mais, à coup sûr, il y a plus de larmes dans une prison 3. »

Page 1