‹ ChamfortChapitre 7 sur 207 · JEd. Augdis, V · texte numérisé non relu

JEd. Augdis, V

2. Je dois communication de cette pièce à mon cher camarade M. Gasquet, aujourd’hui recteur de l’Académie de Nancy, qui a bien voulu en prendre copie sur les registres de la paroisse Saint-Genest .

ORIGINE ET ÉDUCATION

poser : son père, comme le rapporte la tradition locale, serait bien le chanoine Nicolas, qui, parent sans doute de l’épicier, son homonyme, aurait obtenu de Thérèse Croiset qu’elle se chargeât de l’enfant. Celle-ci devint et resta pour Chamfort une mère adoptive, lui confia le mystère de son origine, et comme il portait au collège le nom de Nicolas, comme on ne lui connut d’autre famille que celle du petit marchand de Clermont, quand il réclama son baptistaire, on lui adressa un acte qui semblait le concerner et appartenait à un autre enfant.

Un autre acte relevé encore sur les registres de la paroisse Saint-Genest donne à cette conjecture bien de la vraisemblance : « Ce vingt-deuxième juin mil sept cent quarante a été baptisé Sébastien- Roch, né le même jour sur celte paroisse, de parents inconnus 1 ». Voilà un enfant naturel, né sur la paroisse des époux Nicolas, qui porte les mêmes prénoms que Chamfort. N’est ce point là le baptistaire qui lui convient ? A vrai dire, on n’y retrouve pas les indications de lieu et de date qu’il fournit lui-même au notaire Margantin ; mais il tint sans doute ces renseignements de Thérèse Croiset, déjà fort vieille en 1782, à qui la mémoire put faire défaut, et qui, d’ailleurs, en matière de dates, ne se piquait pas d’exactitude ; elle se rajeunit de treize ans dans son acte de mariage.

Si cette question de l’origine de Chamfort nous arrête si longtemps, c’est que, comme l’a compris

1. Ce baptistaire et l'acte de mariage de Thérèse Croiset m’ont été communiqués.par M. Gasquet.

CHAMFOKT

son premier biographe, l’irrégularité de sa naissance influa sur son caractère : « Rien de plus douloureux, dit Ginguené, pour un jeune homme à qui la nature a donné de l’élévation et de l’énergie, que de se sentir défavorablement classé dans l’opinion. Il en résulte trop souvent pour lui le malheur de jeter sur la société un coup d’œil amer h» Ce n’est point par là, pourtant, croyons-nous, que Cliamfort eut surtout à souffrir de sa bâtardise; elle ne fut, comme nous savons, révélée qu’à quelques-uns ; de plus, eût-elle été connue, l’exemple ded’Alembert, deDelille,deMllede l’Espinasse, nous montre assez que la société du xvme siècle n’avait point de rigueurs pour les enfants naturels. Mais il ne connut ni sa mère véritable, ni son père : n’est-ce point une cause suffisante de tristesse pour une âme bien née ? Ses vrais parents l’abandonnèrent, ou du moins ne l’avouèrent pas; ils se crurent contraints, par leur situation, de s’écarter de lui et d’en rougir ; et cette conduite put très tôt lui faire directement et cruellement sentir ce qu’il y avait d’immoralité et d’égoïsme lâche chez les représentants des classes privilégiées. Lorsqu’il fit plus tard de si âpres satires du clergé et du patriciat, il n’oublia pas que dès le premier jour il en avait été la victime.

Il était tout jeune encore lorsqu’on l’éloigna de Clermont. A la recommandation de Morabin, docteur de Navarre, un ami probablement du chanoine Nicolas, une bourse lui fut accordée au

1. Notice en tête des Œuvres de Chamfort. (Paris, an III, 4 vol. in-8°.)

ORIGINE ET EDUCATION

collège des Grassins. Il ne justifia cette faveur qu’assez tard ; jusqu’à la troisième ses études furent médiocres. Mais à ce moment il sortit de pair, et devint un de ces empereurs de rhétorique qui faisaient lajoie et l’orgueil de l’ancienne Université. Rhétoricien de première année, il remporte quatre prix au Concours général ; mais il avait manqué celui devers latins. Sous peine de se voir supprimer sa bourse, il lui fallut redoubler sa classe. Au concours de fin d’année, il obtint cette fois partout le premier rang. « L’an passé, disait-il, j’avais imité Virgile, et j’ai manqué mon prix ; j’ai, cette année, imité Buchanan et l’on me couronne. ;> Cette malice n’était point la première qu’il laissât échapper ; au dire de Sélis, ses maîtres le savaient à la fois studieux et espiègle. Studieux, ses succès le prouvent ; et il ne se contentait pas d’exceller dans les exercices classiques; il étudiait aussi, en se jouant, l’italien et l’anglais, qu’il posséda très complètement. Espiègle, Lebeau l’aîné, professeur de grec, s’en aperçut bien : Chamfort s’égayait des allures solennelles de ce maître, et troubla si souvent sa classe par des saillies, qu’il lut, à un moment, menacé d’exclusion. Son espièglerie ne s’en tint pas là: un jour, de compagnie avec Letourneur, qui devait plus tard traduire Shakespeare, il s’enfuit du collège. Ils avaient le dessein de faire le tour du monde. Arrivés à Cherbourg, nos aventuriers se ravisèrent: ils s’aperçurent que leur projet présentait des difficultés auxquelles ils n’avaient pas songé et se hâtèrent de retourner à l’école. On les y accueillit

sans trop de façons ; on pardonna à Chamfort son escapade en faveur de son esprit. Le grave Lebeau désarma-t-il ? il devait en tout cas désarmer plus tard. Son terrible écolier, après un succès académique, lui envoya la pièce qui lui avait valu son prix, avec cette dédicace : « Chamfort demande pardon pour Nicolas ». Et Lebeau répondit : « Je pardonne à Nicolas et j’admire Chamfort. »

Sans famille, sans fortune, qu’allait faire ce jeune homme en quittant les bancs? D’Aireaux, principal des Grassins, qui paraît s’être intéressé à lui, Morabin, son protecteur, qui vécut jusqu’en 1762, crurent vraisemblablement, quoiqu’il n’annonçât guère de vocation, que le mieux était de l’engager à se destinera l’Eglise. Il semble certain que Chamfort a pris alors le petit-collet; c’était un costume et non pas un état : costume d’ailleurs plaisant à porter et qui n’obligeait à rien. Mais il ne rapportait rien non plus ; et pourtant il fallait vivre. En attendant qu’il pût obtenir un bénéfice, les patrons de Chamfort lui procurèrent un préceptorat. On peut douter qu’il eût des dispositions pédagogiques, lui qui a écrit : « Il fallait (aux femmes) une organisation particulière pour les rendre capables de supporter, soigner, caresser des enfants \ » N’importe : le comte Yan Eyck, ministre plénipotentiaire du prince de Liège à Paris depuis 1744, ayant été disgracié et rappelé par son souverain en 1760, Chamfort le suivit avec charge de faire l’éducation de son neveu. Il

Page 1