‹ ChamfortChapitre 91 sur 207 · Ed. Auguis · texte numérisé non relu

Ed. Auguis

l’observateur et le moraliste

il quitta le monde et commença à écrire son livre de morale. Jamais personne plus que lui, à ce moment, ne fut éloigné de l’impassibilité et de l’impartialité. Ce sont qualités au reste dont il ne se pique pas alors. Loin de dissimuler ses rancunes et ses colères, il les proclame ; elles ne se décèlent pas, elles éclatent avec violence. C’est à cette heure qu’il écrit quelques-unes de ces paroles « atroces et corrosives, comme dit Sainte Beuve, et qui brûlent en quelque sorte le papier1 ». Sa haine du monde s’affirme avec rage, et nulle hyperbole ne lui paraît assez forte pour la rendre. « Qu’est-ce, dit-il, que la société, quand la raison n’en forme pas les nœuds?... Une foire, un tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petites maisons 2 ». Il arrive même, lorsqu’il n’a à faire qu’à des ridicules qui, vraiment, ne méritent pas de provoquer l’indignation, que, dans son humeur, il grossisse la voix plus qu’il ne convient à un homme de tant d’esprit : a On donne, dira-t-il, par exemple, des repas de dix louis ou de vingt à des gens en faveur de chacun desquels on ne donnerait pas un petit écu pour qu’ils fissent une bonne digestion de ce même dîner de vingt louis3». Imagine-t-on un amphitryon se préoccupant de favoriser de ses deniers la bonne digestion de ses invités ? Et le trait du satirique n’est-il pas ici plus ridicule que ceux qu’il prétend atteindre ?

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