‹ ChamfortChapitre 93 sur 207 · Ed. Auguis, II · texte numérisé non relu

Ed. Auguis, II

l’observateur et le moraliste

Quand il se croit le plus indépendant de la passion, elle se trahit, malgré lui, dans son langage. « La meilleure philosophie , relativement au monde , écrit-il, est d’allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l’indulgence du mépris » Il pensait bien, ce jour-là, parler en homme qui habite les templa serena. Mais il ne prenait pas garde que les mots qu’il emploie dénoncent ce qu’il y a d’agitation dans son âme. Ces mots ne hurlent-ils pas de se voir accouplés ? L’indulgence ne cesset-elle point où le mépris commence ?Le sarcasme n’exclut-il pas la gaieté et ne vient-il pas toujours d’une source troublée ? S’il lui advint de temps à autre de s’imaginer qu’il était un sage impassible, l’illusion fut, chez lui, de courte durée. Il ne ressemblait nullement, et il le savait bien, à ce personnage qu’il nous représente « inébranlable et appuyé sur une philosophie froide comme une statue de bronze sur du marbre 1 2 ». Et si l’on veut avoir une idée juste de ce qui fut en quelque sorte l’état moyen de son âme tandis qu’il écrivait sur la morale, il faut se souvenir d’un passage où il a évidemment voulu se peindre lui-même :

« M... jouit excessivement des ridicules qu’il peut saisir et apercevoir dans le monde. Il paraît même charmé lorsqu'il voit quelque injustice absurde, des places données à contre-sens, des contradictions ridicules dans la conduite de ceux qui gouvernent, des scandales de toute espèce que la société offre trop souvent. D’abord j”ai cru qu’il était méchant ; mais en le fréquentant davantage, j’ai démêlé à quel principe appartient cette étrange manière de

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