‹ ChamfortChapitre 97 sur 207 · Ed. Alguis, I · texte numérisé non relu

Ed. Alguis, I

visées : « J'ai, dit-il, à me plaindre des choses très certainement et peut-être des hommes; mais je me tais sur ceux-ci ; je ne me plains que des choses ; et, si j’évite les hommes, c’est pour ne pas vivre avec ceux qui me font porter le poids des choses . » Ajoutons que, de ce livre qu’il conçut et mûrit dans le secret, il voulait bien faire un acte d’accusation, mais sans avoir la pensée ni l’espoir qu’il pût à bref délai amener la sentence contre le monde qu’il accuse. Chamfort prévit la Révolution, il se vante même de l’avoir prédite, dès le règne de Louis XV ; mais on ne prédit guère que ce qu’on croit encore lointain . Les événements de 1 789 purent, sans doute, ne pas l’étonner ; mais, comme bien d’autres, ils le surprirent ; jusqu’alors l’histoire n’avait pas marché d’un pas si rapide. Et cela est si vrai que Chamfort, en même temps qu’il recueillait ses observations, se mettait en peine de se tracer une règle de conduite qui lui permit de sauvegarder l’indépendance de sa pensée et la dignité de son caractère sous un gouvernement despotique, au milieu d’une société de privilégiés* Morale provisoire, je le veux bien ; mais enfin on ne prend point ainsi ses dispositions pour habiter une maison, lorsqu’on travaille à en précipiter la ruine et lorsqu’on la croit toute proche. En peignant l’ancienne société, il n’avait donc d’autre but que de réagir contre elle ; il voulait la mieux connaître, pour mieux se préserver de ses atteintes ; mais il ne prétendait point à la détruire. Son livre, en somme, est un recueil d’études morales et non point une œuvre de polémique.

l'observateur et le moraliste 145

Nous pouvons donc examiner, sinon sans avoir pris nos précautions, du moins sans éprouver une défiance générale, le tableau si piquant et si vigoureux qu’il a tracé de la haute société française à la fin du xviii8 siècle.

Prévenons d’abord une erreur qu’on a parfois commise: quelques-uns ont cru que Chamfort avait pris le même point de départ que J. -J. Rousseau, et qu’il condamnait, non pas seulement les abus sociaux de son époque, mais le principe même de toute société. Il n’en est rien. La société lui paraît fondée sur la nécessité même. « Les fléaux physiques et les calamités de la nature humaine ont rendu la société nécessaire » Il ne ferme pas les yeux à cette vérité évidente que l’individu livré à lui-même n’aurait pu trouver ni une sûreté, ni une sécurité suffisante, pour qu’il fût possible à l'humanité de subsister. Bien plus, son bon sens le garde contre le paradoxe cher à Rousseau et qui consiste à exalter les vertus des sociétés primitives aux dépens des sociétés civilisées. « Si l’on avait dit à Adam, le lendemain de la mort d’Abel, que, dans quelques siècles, il y aurait des endroits où dans l’enceinte de quatre lieues carrées se trouveraient réunis et amoncelés sept ou huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent jamais vivre ensemble ? Ne se serait-il pas fait une idée encore plus affreuse de ce qui s’y commet de crimes et de monstruosités 1 2 ? » Qu’est-ce à dire, sinon que l’institution sociale, quels que puissent

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