‹ ChamfortChapitre 96 sur 207 · Ed. Auuuïs, I · texte numérisé non relu

Ed. Auuuïs, I

l’observateur et le moraliste

dans les petites, ils se montrent comme ils sont1. » Si bien qu’il est convaincu que la connaissance du monde ne peut être, au vrai, que « le résultat de mille observations fines ». Avec cette conviction, bien qu’il veuille donner à son livre une portée générale, il se trouve en garde contre la tendance à généraliser et il juge comme des charlatans les moralistes qui y cèdent trop aisément. De pareils scrupules n’ont-ils pas de quoi rassurer et ne peut-on croire d’un écrivain, qui s'inquiète si fort de la vérité, que, s’il lui arrive de la sacrifier à sa passion, ce n’est qu’à son insu et à son corps défendant ?

Qu’on n’oublie pas surtout que la passion qui anime Chamfort n’est point celle de ces hommes médiocres qui ne s’émeuvent que de ce qui les atteint dans leurs intérêts. A la vérité, de ses déboires, de ses déceptions personnelles, vint d’abord son irritation contre la société de son temps ; à une heure, nous l’avons dit, il eut de la rancune et ne la cacha pas. Mais il ne tarda pas à se perdre de vue lui-même, ou plutôt, sans oublier qu’il avait été victime de l’iniquité sociale, il s’indigna moins des maux dont il avait eu à souffrir personnellement que de ceux qui pesaient sur la nation. Sa passion prit, pour ainsi parler, un caractèrepresque abstrait; avec de la haine contre les institutions de l’ancien régime, il ne montra pas d’animosité contre les personnes; et quand sestraits atteignent le roi ou les nobles, c’est la royauté, c’est la noblesse qu’il a

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