Ed. Auguis, I
l’observateur et le moraliste
justement ce qui blesse l’âme de Chamfort, et ce qu’il s’efforce de faire ressortir dans l’organisation sociale de son temps et de son pays. Selon lui, « le principe de toute société est de se rendre justice à soi-même et aux autres ' » ; c’est-à-dire que chaque individu a le droit de prétendre au développement complet de ses facultés, tant qu’il respecte ce même droit chez autrui. Or, la société française du xvin* siècle l’observe-t-elle ce principe dejustice ? — Elle semble au contraire organisée dans le dessein exprès de le violer. « Quel est l’être le plus étranger à ceux qui l’environnent ? Estce un Français à Pékin ou à Makao ? Est-ce un Lapon au Sénégal ? Ou ne serait-ce pas par hasard un homme de mérite sans or et sans parchemins, au milieu de ceux qui possèdent l’un de ces deux avantages, ou tous les deux réunis? N’est-ce pas une merveille que la société subsiste avec la convention tacite d’exclure du partage de ses droits les dix-neuf vingtièmes de la société 1 2 ? » — Pour que cette étrange merveille soit possible, ce n’est point assez que la société interdise à l’homme de mérite de s’élever; il faut encore qu’elle le déprime. Voilà pourquoi les institutions sociales de son temps paraissent à Chamfort « avoir pour objet de maintenir l’homme dans une médiocrité d’idées et de sentiments qui le rendent propre à gouverner et à être gouverné 3 ». Et, parce qu’elle est ainsi contraire à la Justice, à l’ordre véritable, cette orga-