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Chamfort maximes, pensees, anacdotes, caracteres & dialogues

Delà (ituatlon de rhomine de lettres en temps de révolution. — Disgrâces de la notoriété. — De la nature des rapports des écrivains et des grands seigneurs ou xviiie siècle. — Bon côté de ces rapports. — ItAle politique de Chamfort entre 1rs partis rxtrémrs.

La situation de l’homme qui est né avec la vocation des lettres est difilcile en temps de révolution. Outre que ces grands mouvements absorbent à leur . profit tout rintérét public, ils créent à l’écrivain des devoirs et lui opposent des obstacles d’un ordre particulier.

S’il se confine dans les lettres, s’il oublie d'étre de son temps, de vivre de sa vie, de souffrir cl de palpiter avec lui, s'il vient about de s’abstraire dans l’art et d’y demeurer sans être atteint, sans être touché jamais par l'émotion publique, on lui fait un reproche mérité de cet égoïsme. Les cœurs dévoués que la lutte entraîne se demandentavec colère ce que ' peut être celui dont la respiration est assez froide pour lui permettre de jouer solitairement de la flûte ou du flageolet quand le canon gronde, quand le

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monde est en feu, quand les destinées de riiumanité s’agitent ; et, se rappelant que les grands poètes de tous les temps ont toujours été la voix même de leur époque, que Dante, Pétrarque et tant d’autres saignaient quand saignait leur pays, ils se répondent non sans raison que celui-là ne mérite que le mépris, et n’est point un véritable artiste dont l’heure solennelle des révolutions ne passionne pas la chanson.

Que si, au contraire, comprenant que la fortune de son siècle ne doit pas s’accomplir et passer devant lui comme devant un spectateur indifférent, l’homme de lettres se met à marcher avec ou contre son temps, selon que sa conscience lui conseille de précipiter ou de retarder sa marche , soyez sûr que, si généreusement qu’il se jette dans le mouvement, ce mouvement l’accueillera avec plus de défiance et de froideur qu’aucun autre.

« C’est un artiste,— se diront les gens qui ont la prétention d’élre des politiques purs, c’est-à-dire de n’être propres à rien qu’à s’occuper des affaires des autres, — prenons garde! cet homme qui sait chanter ne prendra pas nos airs tout faits et peutêtre va-t-il avoir la prétention de nous faire chanter les siens... »

Le gros public dira autre chose ; « Quelle bizarre idée a donc passé par la tête de M. ? Comprendon qu’un homme qui a fait de la prose et des vers avec succès, dont les drames et les comédies nous ont fait tant pleurer et tant rire, dont les romans sont si amusants quand on les lit au coin d’un bon feu, fasse la folie de s’occuper des affaires de l’Etat!» Et chacun de dire à M. ce qu’on disait autrefois à M. Galland ;« Racontez-nous plutôt un de ces contes que vous racontez si bien. »

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La vérité est que, pour le plus {çrand nombre, rbomme de lettres est resté quelque chose comme ce qu êtaient les trouvères et les troubadours de l’ancien temps, c’est-à-dire des joueurs de cithole ou de maudore,des ménétriers bons à marquer les temps des divers exercices auxquels se livrent les autres, mais peu propres à y prendre part.

Je ne charge guère le tableau, si je le charge.

L'esprit humain est ainsi fait : ceux mêmes qui trouvent tout naturel qu’un marchand de souliers ou de cannelle, qu’un herboriste ou un meunier, qu’un fabricant de mérinos ou un soldat aspirent à conduire et à éclairer leur pays, s'étonnent ingénument qu'un homme de lettres, dont la mission est d'étudier et de connaître les hommes, ait la même ambition et se croie les mêmes devoirs.

A qui la faute?

Est-ce celle de l’homme de lettres, ou celle de la profession ?

La faute, selon nous , n’est ni à l’un ni à l'autre. L'homme et la profession en valent d'autres, pour le moins ; et je dirais que la faute en est au public, qui préjuge souvent au lieu de juger, s'il n'était convenu que le public n'a jamais tort.

Disons donc que la faute lient plutôt, cependant , à la profession qu'à l’homme.

Et, en effet, cette noble profession, la plus belle, la plus périlleuse, la plus grande de toutes, pour qui sait la comprendre et l’honorer, celte profession a sur toutes les autres un grand désavantage.

Sur ce théâtre qu’on appelle le monde, au lieu d'étre perdu dans la foule comme le spectateur, et de pouvoir jouir jamais du bénéfice de rob.scuritéet de l'impunité commode de l'incognito, l'homme de lettres, pour peu qu'il existe, est en vue comme un

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acteur. Qu'il le veuille ou non, Il est en scène, il appartient à la vie publique, il n'y a point pour lui de vie privée, il a toutes les disgrâces de la notoriété. 11 n'a aucun des avantages de l’anonyme, aucun des privilèges, aucun des mérites du silence. S’il a commis une faute, s'il a émis une erreur, s'il a fait une sottise, ou, ce qui pis est, s'il l'a dite, s'il l’a écrite,— et, étant homme, toutcela a dû lui arriver,— chacun connaît cette sottise, les éclios la répètent, la publicité s’en empare, elle est imprimée, elle reste. Une sottise imprimée n’a jamais été perdue.

Cependant, le négociant, le rentier, plus heureux, peut pécher à son aise; s’il a un défaut, s'il en a mille, s’il est un triple sot, le monde l'ignore, bénéflce énorme, dont naturellement il abuse ! Il peut être tout ce qu'il veut, même un homme d’esprit s’il est discret, et sait le cacher dans son monde, ün le lui pardonnera comme une superfluité pcucoùteuse. Aucun parti pris fâcheux ne le sépare de ses destinées; et, le jour où, sa fortune étant faite, il sent que la politique le réclame, tous les préjugés sont pour lui. Il a, d'ailleurs, en sa faveur un capital acquis, que n'a pas d'ordinaire l'homme de lettres, qui ne peut avoir que l'indépendance de l’esprit. Il a la plus précieuse des indépendances, celle qui fait croire à toutes les autres, l’indépendance d’argent. Indépendance menteuse bien souvent! Le riche ne dépend-il pas de ses écus, si le pauvre dépend de sa pauvreté ? et qui pourrait dire quel est le plus esclave des deux? et où sont les pires préjugés, de ceux de l’homme riche èt de ceux de l’homme qui ne l’est pas?

Dans l’ancienne société, dans celle où Ghamfort est né, où il a vécu d'abord, et qu’il a vue et aidée â mourir en partie, la situation de l’homme de

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lellres était pire, reconnaissons-le, qu’elle ne l’est de nos jours; et quand on pense que ce sont] les lettres, à cette époque surtout dépendantes, la société d’alors n’ayant pas même admis que leur travail pùt constituer une propriété, les lettres qui vivraient du bon vouloir de quelques grands seigneurs, du bon plaisir des rois, je dis le.s lettres les plus hautes, quand on pense, dis-je, que ce sont ces servantes, ces mercenaires sublimes qui ont affranchi le monde et tiré des entrailles mêmes de leur servitude la liberté de la pensée, on est obligé de reconnaître que la plume est pourtant une arme glorieuse et puissante entre toutes.

Hélas! elles onttoutaffranchi,hormiselles-mémes. Ce qu’on opprime avant tout aux heures mauvaises, ce sont ces lettres, le salut de l’humanité.

Dans nos sociétés fondées sur la propriété, pour ne parler que d’une des iniquités que subissent les lettreSj on n’a point v'ou lu admettre encore que la propriété littéraire fût une véritable propriété (I).

On a eu raison peut-être. A notre époque où l'argent, c’est souvent le pouvoir, et presque la noblesse, conyiendrait-il que le banquier opulent fût pauvre à côté du descendant de Molière, de Corneille, de Racine, et que la propriété des Contes de fées de Perrautt rapportât plus à ses possesseurs que telle usine célèbre?

Chamfort est né dans un temps où l’homme qui naissait avec du talent devait reconnaître avant

(1) n y a dix moyen! pratique! d’une grande simplicitd pour asiurer à l’homme de lettres et à ses héritiers le fruit de ses travaux, sans laisser néanmoins à ceux-ci le pouvoir d’enfouir les propriétés que l’auteur leur aurait transmises.

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tout qu'il ne pouvait donner carrière à ce talent que s’il parvenait à lui trouver un protecteur.

On a fait un reproche à Charafort de cette nécessité du temps, qu’il subit comme les plus flers.Ce reproche est un non-sens à son adresse, aussi bien qu'a l’adresse de presque tous les autres. et j’imagine que les écrivains qui, plus à l’aise dans notre société moderne, font cette critique saugrenue de nos aïeux littéraires, n’eussent pas agi autrement qu'eux, s'ils avaient été leurs contemporains. Je ne suis pas de ceux qui jugent déplorable l'amitié de Voltaire et du grand Frédéric, pour ne parler que de celle-là; je ne vois pas en quoi la liberté d'esprit de ce grand homme a été gênée sur les marches de ce trône, et je vois qu'au contraire la place était bonne en ce temps-là pour imposer au monde le respect des idées nouvelles. S'il est facile de condamner ainsi le pa.ssé, avec les armes qu’il nous a mises à la main, il n’est pas généreux d'oublier que ces armes, sa conquête, sont le gain de ses labeurs obstinés. Si nos grandspères, refusant les pensions de quelques grands seigneurs, avaient trouvé plus digne de faire la corvée que d’écrire dans ces conditions d'apparente servitude, il est à croire, d’une part, que la noblesse, qui les payait pour être éclairée et qui échangeait son argentconlre leurs lumières, fût restée dans ses ténèbres, et, de l’autre, que bon nombre de ceux à qui je réponds ne sauraient pas l’orthographe.

Quand l'heure d’une révolution a sonné, quand pour une société partagée en deux camps le moment suprême de la lutte est venu, c’en est fait du parti de l’avenir, s’il ne voit que des ennemis dans le camp du passé. Il triomphera peut-être dans un jour de surprise ou de violence; mais son triomphe sera éphémère.

On ne fonde rien dans l’ordre des faits, comme dans l’ordre des idées, sans le consentement de ceux mômes qu’on a contre soi. Il ne suffît pas de vaincre l’ennemi, si l’on ne doit pas parvenir en outre à le convaincre. La vraie conquête de l’avenir, c’est, en même temps que la soumission des adhérents du passé, leur conversion, leur conviction changée.

Nos pères l’avaient admirablement compris, et il a peut-être été providentiel que philosophes et écrivains fussent, avant 89, les commensaux nécessaires des noldes et des grands seigneurs. C’est ainsi, en etfet, qu’ils trouvèrent de généreux, d’indispensables complices dans les rangs mêmes de celte noblesse qui semblait avoir tout à perdre dans une transformation sociale.

Cette cohabitation obligée des privilégiés de l’esprit et des privilégiés de la naissance cul encore un autre résultat. On vit que, dans les deux camps, on pouvait valoir quelque chose, et, si le combat ne put être évité, si la lutte cependant fut terrible, il y eut, à l’honneur de l’humanité, des protestations contre ce qu’elle eut d’excessif. Quelques hommes courageux se jetèrent comme un pont d’une rive à l’autre, essayant de les tenir unies, et si, emportés par le torrent, iis disparurent victimes de leurs courageux efforts, la double leçon de leur vie et de leur mort ne doit pas être perdue cependant pour l’avenir.

Chamfort a été on de ces hommes. Ami sincère, ami ardent et convaincu de la Révolution, il se mit résolument à son service et lui sacrilia tout, hormis pourtant la liberté de son esprit et de sa parole.

Celte restriction ne fut pas du goût d'une époque qui, ayant tout à renverser, ne pouvait pas fonder la liberté par la liberté même et qui croyait

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avoir le droit de demander à scs amis tous les genres d’abdication. On oublia les senices de Chamfort dès qu’on vit qu’il prétendait les raisonner. La doct riiie de l’obéissance passive n’est pas une découverte moderne ; elle a été de tout temps à l’usage des pouvoirs contestés et des partis extrêmes. •

C’est peut-être une question au point de vue pratique, de savoir si, alors que deux armées sont aux mains, il y a opportunité à se jeter au milieu de la mêlée pour recommander la mesure au parti qui va triompher ou pour arrêter des représailles qui, peu utiles dansle présent, restent toujours à la charge de l’avenir ; ce n’en est pas une au point de vue de la morale.

Ce rôle de modérateur, un peu prématuré, j’y consens, mais intrépide, fut celui de Chamfort. La preuve que la violence est la pente des esprits faibles, c’est que , dans les cataclysmes politiques, les défaillances éclatent plus particulièrement aux extrémités des opinions que dans leur milieu. Chamfort devait prouver, contrairement à l’opinion des multitudes , que le besoin, de modération dans la victoire est un gage de fermeté et de constance dans 1a' défaite. Dans sa hâte du bien, il crut que le fleuve débordé des idées nouvelles, après avoir emporté les choses, pouvait et devait négliger les hommes. Il pensa qu’après celte grande inondation nécessaire, son cours allait pouvoir devenir bientôt régulier et que ses eaux devaient être promptementnavigables.il paya du sacrifice volontaire de sa vie celte belle illusion et refusa héroïquement de lui survivre.

Comme tous ceux qui ne servent pas aveuglément un parti etqui,au lieu de le mener, se donnent la mission purement platonique de le conseiller ou

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de le critiquer, Cliamlort a dù être et a été, à un moment donné, calomnié par tous.

Il y a, dans toutes les révolutions, des gens excessifs. Matheureusement,il semble que, dansloutes les révolutions aussi , ces gens-là doivent fatalement avoir leur heure. La chimère des partis extrêmes étant de posséder des remèdes à tous les maux, les nations, non moins crédules que certains malades qui, lorsque le danger augmente, s’adressent à des empiriques; les nations, impatientes des lenteurs des traitements réguliers, s’abandonnent quelquefois à eux. Malheur alors à qui ne proclame pas la toute-puissance de leurs panacées !

Chamfort, esprit positif, esprit clair s’il en fut, devait être de ces derniers. Il s’en expliqua nettement, et, comme chacun de ses mots portait coup, on le jeta aux Madelonnettes pour le réduire au silence.

II va sans dire que, d’un autre côté, les fanatiques du passé, peu touchés par sa sagesse, qu'ils savaient incapable d’un retour verseux, furent implacables, eux aussi, et se gardèrent bien de lui pardonner le concours énergique qu’il avait donné et qu’il entendait donner, par sa résistance même à ses excès, à la grande cause de la Révolution.

Elle est si près de nous encore, la Révolution, quoi qu’on ait fait pour l’éloigner ; il est si clair qu’elle est en permanence, assise sur les ruines du passé et se riant des efforts tentés pour relever ces ruines , que le jour de l’équité n'est encore venu ni pour elle, ni pour ceux qui l’ont servie. Aussi Chamfort a-t-il, même de nos jours, contre lui, tous les ennemis de cette Révolution, qui savent bien, eux, où sont ses vrais amis, et cette fraction de l’opinion révolutionnaire qui se proctame naïvement avancée, parce que, pour être ptus sûre sans doute de ne jamais atteindre

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le but, elle a grand soin de donner à penser qu'elle le dépassera.

Biographie de Chamrort. — Sa naissance. — Sa jeunesse. — Ses succès au collège. — Réponse de Chamfort au principal des Grassius. — Scs débuts littéraires. — Portrait de Chamfurt par Sélis. — Chamfort fait les sermons d'un jeune abbé. — Il devient rédacteur do Journal encyclopédique. — Scs succès académiques et scs succès dans le inonde. — Jugement de Voltaire sur Chamfort. — Critiques de Grimm et de Diderot. — Opinion de la princesse de Craon.— Lettre de mademoiselle de l’Espinasse. — Fragment de correspondance de Chamfort.

Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort est né en 1741, dans les environs de Clermont en Auvergne.

Sa mère, qui était jolie et d'honorable condition, mais pauvre, remplissait dans une riche et noble famille du pays le modeste emploi de dame, disons le mot, de demoiselle de compagnie.

Elle perdit cet emploi, son unique ressource, aussitôt qu’on s'aperçut qu’elle allait devenir mère.

La malheureuse femme, quand vint au monde l'enfant dont la naissance lui coûtait si cher, n’eut pas même la consolation de pouvoir placer le nouveau-né dans les bras de son père.

Le nom du père de Chamfort est demeuré inconnu.

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On présume, cependant, que ce fut un des membres mêmes de la famille qui congédia la mère dès que sa faute devint visible. Pas un mot, dans tout ce qui est resté de Chamfort, ne fait allusion à ce mystère, à celte douleur de sa naissance. Il est à croire que, s'il reçut jamais les confidences de sa mère à ce sujet, il dédaigna comme elle de faire un pas vers l’homme qui avait décliné à son égard les devoirs de la paternité, et que, par une délicatesse louable, il renferma pieusement dans son àmcce que dut avoir de cruel pour son cœur le malheur de son origine.

Tout son amour se concentra sur sa mère, qu’il consola bientôt à force de dévouement et de tendresse.

Un critique distingué, qui ne gâte pas les figures qui ont touché à la Révolution et qui a été dur pour Chamfort principalement, lui donne ce témoignage qu’il fut bon fils, et que, jusqu’à quatre-vingt-cinq ans que vécut sa mère, elle trouva en lui un cœur tendre, dévoué et toujours respectueux.encore bien qu’elle fût à cet âge aussi vive et aussi impatiente ^ qu’il pouvait l’élre lui-méme.

Ce serait offenser la mémoire de Chamfort que de lui faire un mérite d’un sentiment si naturel. Mais il faut reconnaître, cependant, qu’il y a des positions qui ne sont pas faites pour adoucir les caractères, et qui peuvent assombrir l’esprit le mieux trempé. La position de Chamfort à son entrée dans la vie était de celles-là, et les critiques qui lui ont reproché sa misanthropie n’auraient pas dû oublier qu’elle avait à la fois sa raison et son excuse.

Chamfort ne porta pendant longtemps que le nom de Nicolas. Dés l’enfance, il annonçait des dispositions brillantes. Ces dispositions valurent à sa mère

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l’offre d’une demi-bourse au collège des Grassins. Ce collège, ainsi que cela se pratique encore de nos jours, avait en province des correspondants dont la mission était de recruter à son profit les enfants qui pouvaient plus tard lui faire honneur.

Les progrès de Chamfort furent rapides. 11 obtint, en rhétorique, tous les prix au grand concours, hormis pourtant le prix de poésie latine. Ge succès, si grand qu’il fût, ne fit que mettre ses maîtres en appétit. Ils trouvèrent qu’il ne suffisait pas à l’acquitter envers le collège, « et, dit M. A. Houssaye, un des biographes de Chamfort, on lui signifia que, s’il ne voulait pas, l’année suivante, doubler sa rhétorique afin d’obtenir tous les prix, il fallait renoncer à sa bourse, son seul bien. 11 se résigna en pensant à sa mère. A la seconde tentative, il remporta les cinq prix. »

« L’an passé, dit-il, je manquais le prix de vers latins, parce que j’avais imité Virgile. Je l’ai remporté cette année, parce que j’ai imité Buchanan. » 11 parait qu’il y avait dans sa composition une certaine description du canon et de la canonnade qui ravit d’aise ses juges et enleva tous les suffrages, à l’exception du sien.

Ces succès le désignèrent dès lors à l’attention des gens de lettres et des gens du monde. Ils eurent, en outre, pour effet de déterminer son goût pour la littérature.

Le principal des Grassins, désirant faire tourner au pofit de la religion les brillantes facultés de son élève, lui promit, s’il voulait se faire abbé, une abbaye; mais Chamfort refusa. « Je ne serai jamais prêtre, dit-il; c’est un costume et non un état. »

Ce fut à cette époque qu’il se baptisa du nom de Chamfort. 11 fallaitvivrc et faire vivre sa mère. Pour

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y parvenir, il entreprit de faire des éducations; mais ces positions dépendantes étaient incompatibles avec son caractère et sa nature. Il avait, à ses débuts, dit un de ses camarades, Sélis, traducteur de Perse, la figure la plus charmante. Enfant de l’amour, beau comme lui, plein de feu et de gaieté, impétueux et malin, studieux et espiègle, sa bonne mine lui valait des succès qui, pour me servir de l’expression pudique de M. Sainte-Beuve, « dérangeaient le bon ordre domestique. » Après la seconde épreuve, il vit bien qu’il fallait songer à autre chose. Le hasard lui apporta alors une ressource assez originale. Un jeune prédicateur de ses amis se trouvait fort empêché d’avoir à débiter un sermon par semaine à la cour. Comme l'abbé avait plus d'argent et de mémoire que d'inspiration, il futconvenu que Chamfort serait son pourvoyeur, c’est-à-dire qu’il ferait scs sermons pour lui. Je ne sais pas si les sermons fabriqués à cette occasion par Chamfort furent tous bons; toujours est-il qu'ils n'étaient pas chers.

Cet échange de bons offices dura entre les deux amis pendant près d'une année. A un louis pièce, c’était tout ce qu'il fallait à Chamfort et à sa mère pour ne pas mourir de faim.

Cette fabrication considérable de sermons anonymes une fois terminée, Chamfort eut besoin de distraction. Il se laissa enlever par un riche Liégeois qui croyait aimer les lettres, et qui l’emmena avec lui en qualité de secrétaire. « Vie errante est chose enivrante, » a dit un de nos poètes. Chamfort avait eu cette illusion au départ; il fut bientôt désabusé et de son Liégeois et des voyages, et ne rapporta de Cologne et de Spa que de l’ennui et la pauvreté.

Après ces diverses tentatives, Chamfort se recueillit.

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a II comprit, dit M. Tissot, que rillustration était la seule chose qui pût effacer le malheur de sa naissance et lui donner dans la société la place que les préjugés lui refusaient. 11 se précipita donc avec ardeur dans la carrière littéraire. »

Il se fit attacher à la rédaction du JoMrnaZencyc/opédiqiie; il participa à la rédaction du Vocabulaire français, et vécut pendant deux ans du produit de divers travaux littéraires.

Tout ce qui débutait dans les lettres concourait alors pour les prix de l’Académie française.

Si aujourd’hui la compétition de ces* prix est le plus souvent abandonnée à des médiocrités exercées au genre de travail particulier qui conduit aux succès académiques, cela tient surtout à ce que l’Académie, en imposant aux concurrents des sujets déterminés, comme un pédant à son élève, renonce par cela même à obtenir jamais des travaux originaux, et se condamne à ne recevoir que des amplifications d’écolier. Si elle eût laissé libre carrière aux écrivains, en se contentant de couronner les meilleurs ouvrages éclos spontanément de leur cerveau, en dehors de tout programme, elle eût été utile peut-être et n’cùt pas été réduite, dès lors, pour avoir de l’importance, à tâcher d'étre un corps politique.

Chamforl était de cet avis. Mais l’usage était inflexible. Il concourut. Le prix de poésie, remporté, en 1704, par son ÉpUre d’un père à son fils, sur la naissance d’un petit-fils, et le succès de sa comédie la Jeune Indienne, le mirent en évidence.

Le Marchand de Smyrne, petite pièce qu’il fit représenter à quelque temps de là, et qui est restée au répertoire du Théâtre-Français, ajouta encore à sa réputation naissante.

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Il est curieux de voir quelle réception firent à ce jeune et beau débutant, à son entrée dans la république des lettres, les citoyens de cette république que la nature de leur esprit portait plus particulièrement à la critique.

Voltaire, remarquant ses débuts, dit : « Voilà un jeune homme qui écrira comme on faisait il y a cent ans. »

Voltaire, sans doute, avait vu autre chose de lui que ses vers. En effet, Chamfort, prosateur excellent, n’a rien laissé en vers qui justifie cette grande opinion. Il faut dire que sa génération n’était pas plus forte que lui en fait de poésie,et qu’il fut encore un des meilleurs parmi les poètes d’un temps qui n’en eut guère que de médiocres.

Après ce jugement de Voltaire, nous placerons celui que Grimm, qui n’avait pas l’indulgente imparlité du génie, porta, de son côté, sur ce nouveau venu.

Il va sans dire qu’obligé d’enregistrer le succès, il s’efforça d’y mêler des épines.

« M. de Chamfort est jeune , d’une jolie figure, ayant l’élégance recherchée de son âge et de son métier. Je ne le connais pas d’ailleurs; mais, s’il fallait deviner son caractère d’après sa petite comédie, je parierais qu’il est petit-maitre, bon enfant au fond, mais vain, pétri de petits airs, de petites manières, ignorant et confiant à proportion; en un mot, de cette pâte mêlée dont il résulte des enfants de vingt à vingt-cinq ans, assez déplaisants, mais qui mûrissent cependant, et deviennent, à l’âge de trente à quarante ans, des hommes de mérite. S'il ne ressemble pas à ce portrait, je lui demande pardon; mais j’ai vu tous ces traits dans son Marchand de Smyrne. Pour du talent, du vrai talent, je crains

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qu’il n’en ait pas; du moins, son ITarcMnd n’annonce rien du tout, et ne tient pas plus que la Jeune Indienne ne promettait autrefois. »

Ce jugement n’est, du reste, que la paraphrase de celui de son ami Diderot. L’esprit de Chamfort n’est pas de ceux que la bienveillance de ses rivaux doit tout d'abord accueillir. Vif, emporte, agressif, il avait pour ennemis naturels tous ceux qui craignaient de ne l’avoir pas pour ami. Quant à ce qui est de la fatuité que l’un lui suppose, et que l’autre, plus libéral, lui accorde tout d’abord, on s’explique ce reproche. C’était l’accusation nécessaire contre les succès de l'homme et de sa jolie figure, plutôt que contre ceux de l’écrivain, a M. Chamfort, disait Diderot, est un jeune poète d’une figure très-aimable (encore la ligure !), avec assez de talent, les plus belles apparences de modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. C’est un petit ballon dont une piqûre d’épingle fait sortir un vent violent. »

En dépit des critiques, ou à cause des critiques mêmes dont le public a quelquefois l’esprit de ne prendre que ce qui lui convient, ces divers triomphes firent rechercher Chamfort. Sa belle mine et l’attrait prestigieux de sa conversation, féconde en saillies, le mirent bientôt tout à fait à la mode.

L’amour avait ses libertés dans ce temps -là. Ce n’était pas le dieu sévère et un peu morose qu’on a essayé d’en faire de nos Jours. Il paraît que les grandes dames d’alors avaient du goût pour les lettres et pour les littérateurs. Elles absorbaient les loisirs du jeune lauréat. L’une d’elles, madame la princesse de Craon, résumait ainsi, pour l’édification d’une de ses amies, en quelques mots assez nets, la nature des qualités de Chamfort et l’étendue de

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