‹ Chamfort maximes, pensees, anacdotes, caracteres & dialoguesChapitre 2 sur 20 · PRÉFACE. XVII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XVII

ses succès : « Vous ne voyez en lui qu’un Adonis, et c’est un Hercule ! »

« Il parait, dit à celte occasion M. Houssaye, à qui. nous empruntons volontiers quelques détails sur cette phase de la vie de Chamfort, il parait que Hercule-Chamfort fut soumis à de trop rudes travaux, comme son ancien ; car, au Lout de quelques années, nous le trouvons, pour ses péchés, aux eaux de Spa et aux eaux de Baréges, partout où Cupidon s’était mis au régime et buvait de l’eau. »

Il revint à Paris, résolu à faire pénitence. « En effet, ajoute Thistorien du fauteuil de l’Académie, il concourut une seconde fois pour un prix académique ; mais, moins heureux qu’à la première, il n’obtint pas même une mention. Son discours en vers, intitulé l’Homme de lettres, fut battu par lePoëte de la Harpe.

Qui connaît le Poêle de la Harpe aujourd’hui ? L’Homme de lettres de Chamfort n’est certes pas plus ignoré! La gloire académique est-elle donc, elle aussi, une vanité?

Mademoiselle de l’Espinasse écrivait, après le retour de Chamfort (octobre t77S) : « M. de Chamfort est arrivé; je l’ai vu, et nous lirons ces jours-ci son Éloge de la Fontaine. 11 revient des eaux en bonne santé; beaucoup plus^riche de gloire et de richesse, et en fonds de quatre* amies qui l'aiment, chacune d’elles, comme quatre ; ce sont mesdames de Grammont, de Rancé, d’Amblimont, et la comtesse de Choiseul. Cet assortiment est presque aussi bigarré que l’habit d’.\rlequin; mais cela n’en est que plus piquant, plus agréable et plus charmant. Aussi, je vous réponds que M. de Chamfort est un jeune homme bien content, et il fait bien de son mieux pour être modeste. »

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C’est après avoir fait ce voyage, qui eut une heureuse influence sur Chamfort, qu’il écrivit à un de ses amis ; « J’ai toute sorte de raisons d’étre enchanté de mon voyage de Barégcs. Il semble qu’il devait être la fin de toutes les contradictions que j’ai éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour dissiper ce fonds de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le retour de ma santé, les bontés que j’ai éprouvées de tout le monde, le bonheur si indépendant du mérite, mais si commode et si doux, d’inspirer de l’intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques avantages réels et positifs; les espérances les mieux fondées et les plus avouées par la raison la plus sévère; le bonheur public (Turgot était ministre) et celui de quelques personnes à qui je ne suis pas inconnu ni indifférent; le souvenir tendre de mes anciens amis; le charme d’une amitié nouvelle, mais solide, avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein d’esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty; une autre liaison, non moins précieuse, avec une femme aimable que j'ai trouvée ici et qui a pris pour moi tous les sentiments d’une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la mienne; enfin, la réunion des sentiments les plus chers et les plus désirables, voilà ce qui fait depuis trois mois mon bonheur. Il semble que mon mauvais génie ait lâché prise, et je vis depuis trois mois sous la baguette de la fée bienfaisante.

» D’après ce détail, vous croirez que je vis environné de tout ce que j’ai trouvé d’aimable ici , sous un beau ciel et dans une société charmante. Non, je vis sous une douche brûlante ou dans une bouilloire cachée au fond d’un cachot. Tout ce que je distinguais

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est parti de Baréges. Il y fait un temps exécrable et le brouillard ne laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je* n’en suis pas moins heureux; j’avais besoin de revenir sur des sentiments agréables dont j’ai. joui avec trop de précipitation; je les recueille avec une joie mêlée de surprise ; mes idées sont faciles et douces; tous les mouvements de mon cœur sont des plaisirs ; voilà le vrai beau temps, et le ciel est d’azur. »

C’est à propos de ce passage de la correspondance deChamfort, qu’il a eu le soin malheureux de mutiler en retranchant son second alinéa, que M. de Sainte-Beuve dit ; « Les douces paroles ne sont pas si frequentes sous la plume de Ghamfort, et les sentiments indulgents n’habitent pas si volontiers son cœur, qu’on doive négliger de les relever quand on les rencontre. »

En vérité, quel est le plus aigre de Chamfort ou de son critique, aigre alors même qu’il est obligé de constater le contraire de l’aigreur dans l’écrivain qu’il analyse?

Nous verrons d’autre part si les douces paroles sont si rares, en effet, sous la plume de Chamfort, et s’il eût été bien difficile, à un esprit aussi sagace que celui de M. de Sainte-Beuve, de trouver, dans ce qu’a laissé Chamfort, de quoi réformer un arrêt que rien ne justiüc.

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Mailamc Helvétius. — Cliabanon et Chamfort. — La locidlë «lu .wiii® siècle. — Cliaiufort, M. Sainte-Beuve et un autre erilii|ue contemporain. — Éloge de la Fontaine et de .Molière par Chamfort. — Nouvelles couronnes académiques. — Succès de ilutlapha et Zéanyir. — Marie-Antoinette. — Le prince de Condé et Chamfort. — Lettres de Chaïufurt.

La chose à laquelle Chamfort sacriûa le moins dans tout le cours de sa vie , c’est à la fortune. « La fortune fera ce qu'elle voudra, disail-il, jamais je ne lui accorderai, dans l’ordre des biens de l’humanité, que la quatrième ou la cinquième place. Si elle exige la première, qu’elle aille d'un autre côté, elle ne manquera pas d’asile. »

11 est presque superflu de dire qu’avec de pareils principes, Chamfort était le plus souvent à court d’argent. « Pourquoi, lui disait-on alors, n’èlesvous encore arrivé à rien, au milieu de tant do sots? — Parce que je n’ai jamais cru le monde aussi béte qu’il est, » répondit-il.

Ce petit mot est moins paradoxal qu'il n’en a l’air. Une des infériorités de l’homme d’esprit à ses débuts dans la vie, c’est qu’il prête de son esprit aux autres, c’est qu’il les suppose de sa force ; il joue le jeu avec tous, et tombe le plus souvent victime d’une maladresse, quand ce n’est pas d’une tricherie.

O Madame Helvétius, qui avait à Sèvres, dit en-

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core M. A. Houssaye, un hôpital littéraire, y logea Chamfort pendant quelques saisons. Il y serait resté plus longtemps, sans l'amitié de Chabanon. Chabanon avait une pension de douze cents livres sur le Mercure. Il aimait beaucoup Chamfort; il le força à accepter ses douze cents livres. La république dés lettres peut écrire aussi ce mot : fralemilé, sur plus d’un de ses monuments. » Chamfort voulait refuser; mais le sensible Chabanon s’offensa du refus. Son amitié n’entendait pas être méconnue. Les deux amis furent tout près de se battre. Heureusement, on s’embrassa.

C’est vraisemblablement de cette période de la vie de Chamfort que datent les pensées qui nous sont restées de lui sur l’amour, sur les femmes et sur l'amitié, ainsi que tout ce qui, dans ses caractères, dans ses maximes et dans ses anecdotes, lui a été inspiré par la connaissance approfondie qu’il avait de la société de son temps.

M. Sainte-Beuve trouve que Chamfort est un juge trop sévère, un juge cruel de cette société. Si les pensées de Chamfort avaient perdu de leur justesse, nous serions heureux d’être de l’avis de M. Sainte- Beuve.— Malheureusement, U semble qu’au lieu de perdre, elles aient gagné en vérité, à vieillir. — La plupart ont l’air d’avoir été écrites hier pour la leçon d’aujourd'hui. Hélas ! la nature humaine nu change pas si vite.

D’ailleurs, voulez-vous savoir comment M. Sainte- Beuve qualifie le monde dont il semble ne prendre la défense que pour chercher noise à Chamfort? H est pour lui plus dur que Chamfort lui-méme : « La plupart des maximes de Chamfort, relatives à la société, ne s’appliquent, dit-il, qu’au très-grand monde dans lequel il vivait, à la société des

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grands. Elles deviennent fausses dès que Ton considère un monde moins factice, plus voisin de la famille et où les sentiments naturels ne sont pas abolis. »

Nous ne demanderions pas mieux que de faire, avec M. Sainte-Beuve, une réserve en faveur de ce qui n’élait pas la société des grands à l’époque de Chamfort; mais son objection n’en porterait pas moins à faux en ce qui concerne celuirci : J® parce que Chamfort n’avait pas d’autre intention, sans doute, que celle de peindre cette société des grands {que M. Sainte-Beuve n’arrange pas mieux que lui) et qu’on ne peut pas reprocher à un homme d’avoir fait exactement ce qu’il a voulu faire, s’il ne l’a pas mal fait; 2° parce que, au temps où Chamfort écrivait, c’est-à-dire avant la Révolution , il eût été difficile de chercher à peindre une société des petits, qui n’était pas encore constituée, puisque la société des grands avait la prétention, trop bien fondée, de représenter toute la société française; 3® parce que la société qu’il était utile de peindre et d'avertir de son danger, c’était celte société des grands qui marchait à ral)imc(lc mot était vrai alors) en entravnant toute la France avec elle; 4® enfin, parce que, quand une vérité est vraie, elle est vraie pour toutes les classes de la société, et qu’il y a profit à faire dans les maximes de Chamfort pour tout le monde, pour M. Sainte-Beuve et pour nous, comme pour les plus grands de la terre.

Chamfort a parlé des femmes, de l’amour et du mariage à la façon de Molière, de la Bruyère, et dans le même sentiment.

M. Sainte-Beuve, faisant allusion aux sarcasmes de Chamfort contre le mariage, dit : « Il n’avait vu le mariage que dans le grand monde d’alors, où il

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était si décrié. » Soit; oublions George Dandin, Sganarelle, la moitié de Molière; mais ce que Chamfort a écrit du mariage n’est que la. constatation du fait même dénoncé par M. Sainte-Beuve, à savoir, « que le mariage était alors si décrié dans le grand monde... »

Puisque M. Sainte-Beuve est de l'avis de Charafort, qu’est-ce que la querelle qu’il lui fait, et quelle est donc la violence de son parti pris contre cet écrivain, pour qu’il aille, afin de lui faire pièce, jusqu’à soutenir contre lui, au détriment de la société d’en haut, cette société d’en bas dont il n’est pas d’ordinaire l’avocat, et que Charafort, d’ailleurs, ne met nulle part en cause ?

N’est-ce pas le cas d’appliquer à M. Sainte-Beuve et à tous ceux qui , à son exemple , reprochent à Chamfort la rudesse de ses leçons, ces mots de Charafort : « En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, on persécute ceux qui sonnent le tocsin? »

Le Chamfort que M. Sainte-Beuve attaque, c’est le sonneur de tocsin, en effet. Ce n’est pas l’observateur ingénieux, le moraliste pénétrant qui redit à sa façon ce que dix autres, Rabelais, Montaigne, Charron , Molière , la Bruyère , la Rochefoucauld, avaient dit à la leur, se contentant d’ajouter sa pierre à l’édifice que d’autres ont commencé; c’est le penseur hardi qui, se dégageant de l’observation minutieuse de la fraction du monde qu’il a sous les yeux, jette au milieu des folies de son temps des propositions comme celle-ci : « De quoi s’agit-il ? D’un procès entre vingt-quatre raillions d’hommes et sept cent mille privilégiés (Lettre à M. de Vaudreuil) !» ou desvérités commecelle-Ià; «En résumé, la société n’est jamais composée que de deux grandes

classes: ceux qui ont plus de dîners que d’appétit, ceux qui ont plus d’appélit que de dîners. »

Ces vérités et cent autres de ce genre, Chamfort eut-il tort de forcer son époque à les entendre? Non , car, plus qu’une autre, cette époque avait besoin d’être secouée, éclairée, réveillée; non, car cette terrible question : « L'inégalité des dîners et l’égalité des appétits, » est restée le problème des temps modernes. Le socialisme, pour en avoir dit davantage sur cette inquiétante question, n’a certes pas été plus clair que Chamfort. Or, nous ne pensons pas que ce soit la clarté qu’il faille fuir en pareille matière. Où va-t-on avec les ténèbres?

Mais quoi ! il semble comme il faut de faire le délicat devant la vérité. On tolère le mal, et l’on décrie le remède ; on voudrait bien voir tomber le membre malade, mais on repousse le scalpel du chirurgien ; on consentirait bien à guérir, mais il faut que la potion soit sucrée : est- elle amère? haro sur le médecin ! La susceptibilité de M. Sainte-Beuve est de si bon goût, qu'il faut bien qu’on l’imite. 11 a trouvé Chamfort un peu dur; un critique, abondant dans son sens, après avoir essayé d’établir « le manque absolu de bonté de Chamfort, » proclamera, nous nous trompons, déclamera que « la méchanceté humaine a peu de secrets pour. ce cynique. » Pourquoi ce cynique, je vous prie, qui transforme un éloge mérité en une critique injuste et qui donne à l’auteur des Coups déplumé sincères (un titre que mériteraient les pensées de Chamfort) des airs de pruderie qui ne sont pas, je suppose, ceux qu’il affecte le plus volontiers? Et après ce cynique, tout n’est pas dit. Cynique pourrait n’étre qu’un mot échappé à l’inattention de la plume pour arrondir une phrase. Mais le reste de cette phrase :

« Il ne touche jamais à une vertu quelconque sans la marquer d’un stigmate de sa façon ! » c’est une véritable calomnie littéraire, une sorte de diffamation posthume. C’est bien la peine d’avoir vécu et d'étre mort comme Chamfort, pour être décrié de la sorte ! Ce qui nous étonne, ce n’est pas que cette phrase contre Chamfort ait été écrite : tout s’écrit dans un temps comme le nôtre, le papier souffre tout; c’est qu’elle l’ait été par la plume qui, ailleurs, avait écrit cette autre phrase ; « Se créer une célébrité de critique en niant de parti pris un grand écrivain et en le visant toujours à la tête et au cœur, me parait un procédé d’une moralité bien suspecte. »

Mais revenons à la vie de Chamfort. J’ai oublié do dire que déjà il avait pris sa revanche contre la Harpe, et que, vaincu par lui en poésie, il l’avait vaincu en prose.

L’académie de Marseille avait mis au concours l’éloge de la Fontaine. Les amis de la Harpe, qui avait traité ce sujet, avaient persuadé àM. Necker de joindre un prix de deux mille livres au prix proposé par cette académie. Ils se croyaient assurés que leur protégé aurait cette double récompense. Ils avaient compté sans le talent et aussi un peu sans la malice de Chamfort. Le sujet était de son goût. Il concourut et eut le prix et l’argent destinés à la Harpe. Déjà, un éloge de Molière, que Chamfort avait écrit en 1769, avait été couronné par l’académie de Paris. Ces deux éloges purent être regardés alors avec raison comme ce que Chamfort avait fait de mieux, puisque le recueil de ses pensées et de ses portraits, son vrai titre, n’était pas publié et ne le fut pas de son vivant.

La tragédie était alors en grand honneur. On

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