‹ Chamfort maximes, pensees, anacdotes, caracteres & dialoguesChapitre 15 sur 20 · DBS SAVANTS ET DBS GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

DBS SAVANTS ET DBS GENS DE LETTRES

Il y a une certaine énergie ardente, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talents, laquelle, pourl’ordinaire, condamne ceux qui les possèdent au malheur, non pas d’ètre sans morale, de n’avoir pas de très-ljeaux mouvements, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui supposeraient l’absence de toute morale. C’est une âpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres et qui les rend très-odieux. On s’afflige, en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire

et Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais par l’équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et convaincus d’actions trèscondamnables, de sentiments quelquefois trèspervers. O affiftido/

On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle, physiologie, chimie, étaient ordinairement des hommes d’un caractère doux, égal, et en général heureux ; qu’au contraire, les écrivains de politique, de législation, même de morale, étaient d’une humeur triste, mélancolique, etc. Rien de plus simple ; les uns étudient la nature ; les autres la société ; les uns contemplent l’ouvrage du grand Être ; les autres arrêtent leurs regards sur l’ouvrage de l’homme. Les résultats doivent être différents.

Si l’on examinait avec soin l’assemblage de qualités rares de l’esprit et de l’âme qu’il faut pour juger, sentir et apprécier les bons vers; le tact, la délicatesse des organes, de l’oreille et de l’intelligence, etc., on se convaincrait que, malgré les prétentions de toutes les classes de la société à juger les ouvrages d’agrément, les poètes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les géomètres. Alors, les poètes, comptant le public pour rien, et ne s’oc-

MAXIMES Eï PENSÉES.

cupant que des connaisseurs, feraient à l’égard de leurs ouvrages c^e que le fameux mathématicien Viete faisait à l’égard des siens, dans un temps où l’étude des mathématiques était moins répandue qu’aujourd’hui. Il n’en lirait qu’un petit nombre d’exemplaires qu’il faisait distribuer à ceux qui pouvaient l’entendre et jouir de son livre ou s’en aider. Quant aux autres, il n’y pensait pas. Mais Viete était riche, et la plupart des poètes sont pauvres. Puis un géomètre a peutêtre moins de vanité qu’un poète , ou, s’il en a autant, il doit la calculer mieux.

Il y a des hommes chez qui V esprit {cet instrument applicable à tout) n’est qu’un talent par lequel ils semblent dominés, qu’ils ne gouvernent pas, et qui n’est point aux ordres de leur raison.

Je dirais volontiers des métaphysiciens ce que Scatiger disait des Basques : « On dit qu’ils s’entendent ; mais je n’en crois rien. »

L’homme qui se rend aimable pour une société, parce qu’il s’y plaît, est le seul qui joue le rôle d’un honnête homme.

*** Quelqu’un a dit que de prendre sur les anciens, c’était pirater au delà de la ligne ; mais que de piller les modernes, c’était filouter au coin des rues.

Les vers ajoutent de l’esprit à la pensée de

l’homme qui en a quelquefois assez peu ; et c’est ce qu’on appelle talent. Souvent ils ôtent de l’esprit à la pensée de celui qui a beaucoup d’esprit, et c’est la meilleure preuve de l’absence du talent pour les vers.

La plupart des livres d’à présent ont l’air d’avoir été faits en un jour avec des livres lus de la veille.

C’est une remarque excellente d’Aristote, dans sa Rhétorique, que toute métaphore fondée sur l’analogie doit être également juste dans le sens renversé. Ainsi, l’on a dit de la vieillesse qu’elle est l’hiver de la vie ; renversez la métaphore et vous la trouverez également juste, en disant que l’iiivcr est la vieillesse de l’année.

,*, Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moins opérer une révolution sensible, il faut, comme dans l’ordre politique, trouver tout préparé et naître à propos.

Les grands seigneurs et les beaux-esprits, deux classes qui se recherchent mutuellement, veulent unir deux espèces d’hommes dont les uns font un peu plus de poussière et les autres un peu plus de bruit.

Les gens de lettres aiment ceux qu’ils amusent, comme les voyageurs aiment ceux qu’ils étonnent.

Qu’est-ce que c’est qu’un homme de lettres

qui n’esl pas rehaussé par son caractère, par le mérite de ses amis, et par un peu d’aisance? Si ce dernier avantage lui manque au point qu’il soit hors d’état de vivre convenablement dans la société où son mérite l’appelle, qu’a-t-il besoin du monde? Son seul parti n’est-il pas de se choisir une retraite où il puisse cultiver en paix son âme, son caractère et sa raison? Faut-il qu’il porte le poids de la société sans recueillir un seul des avantages qu’elle procure aux autres classes de citoyens? Plus d’un homme de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le bonheur qu’il eût cherché ailleurs vainement. C’est celuilà qui peut dire qu’en lui refusant tout, on lui a tout donné. Dans combien d’occasions ne peuton pas répéter le mot de Thémistocle : « Hélas 1 nous périssions si nous n’eussions péri ! »

On dit et on répète, après avoir lu quelque ouvrage qui respire la vertu ; C’est dommage que les auteurs ne se peignent pas dans leurs écrits, et qu’on ne puisse pas conclure d’un pareil ouvrage que l’auteur est ce qu’il paraît être. II est vrai que beaucoup d’exemples autorisent cette pensée ; mais j’ai remarqué qu’on fait souvent cette réflexion pour se dispenser d’honorer les vertus dont on trouve l’image dans les écrits d’un honnête homme.

Un auteur homme de goût est, parmi ce

public blasé, ce . qu’une jeune femme est au milieu (l’un cercle de vieux libertins.

Peu de philosopliiè mène à mépriser l’érudition; beaucoup de philosophie mène à l’estimer.

Le travail du poêle, et souvent de l’homme de lettres, lui est bien peu fructueux à lui-mème ; et, de la part du public, il se trouve placé entre le grand merci et le va te promener. Sa fortune se réduit à jouir de lui-même et du temps.

Le repos d’un écrivain qui a fait de bons ouvrages est plus respecté du public que la fécondité active d’un auteur qui multiplie les ouvrages médiocres. C’est ainsi que le silence d’un homme connu pour bien parler impose beaucoup plus que le bavardage d’un homme qui ne parle pas mal.

Ce qui faille succès de quantité d’ouvrages est le rapport (jui se trouve entre la médiocrité des idées de l’auteur, et la médiocrité des idées du public.

A voir la composition de l’Académie française, on croirait qu’elle a pris pour devise ce vers de Lucrèce ;

Certare ingenio, contendere nobilitcUe.

L’Académie française est comme l’Opéra, qui se soutient par des choses étrangères à lui:

les pensions qu’on exige pour lui des Opéras- Comiques de province, la permission d’aller du parterre aux foyers, etc. De même, l’Académie se soutient par tous les avantages qu’elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gr-esset :

Aycz-la, c’est d'abord ce que vous lui devez ;

Et vous l’estimerez après, si vous pouvez.

On n’est point un homme d’esprit pour avoir beaucoup d’idées, comme on n’est pas un ^bon général pour avoir beaücoup de soldats.

Ou se fâche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du monde ; on veut qu’ils prennent intérêt à la société, dont ils ne tirent presque point d’avantage; on veut les forcer d’assister éternellement aux tirages d’une loterie où ils n’ont point de billet.

Ce que j’admire dans les anciens philosophes, c’est le désir de conformer leurs mœurs à leurs écrits : c’est ce que l’on remarque dans Platon, Théophraste et plusieurs autres. La morale pratique était si bien la partie essentielle de leur philosophie, que plusieurs furent mis à la tête des écoles sans avoir rien écrit : tels que Xénocrate, Polémon, Leucippe, etc. Socrate, sans avoir donné un seul ouvrage et sans avoir étudié aucune autre science que la morale,

n’^n fut pas moins le premier philosophe de son siècle.

Les gens de lettres, surtout les poêles, sont comme les paons, à qui on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu’on en lire quelquefois pour les voir étaler leur queue ; tandis que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la basse-cour, et remplissent leur jabot tout à leur aise.

Il y a des livres que l’homme qui a le plus d’esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise, c’est-à-dire sans aller consulter les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc.

Il est presque impossible qu’un philosophe, qu’un poète ne soient pas misanthropes : I® parce que leur goût et leur talent les portent à l’observation de la société, étude qui afflige constamment le cœur; 2° parce que, leur talent n’étant presque jamais récompensé par la société (heu- . reux même s’il n’est pas puni), ce sujet d’affliction ne fait que redoubler leur penchant à la mélancolie.

Les Mémoires que les gens en place ou les gens de lettres, même ceux qui ont passé pour les plus modestes, laissent pour servir à l’iiisloire de leur vie, trahissent leur vanité secrète, et

rappellent l’histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus pour servir à sa canonisation.

C’est un grand malheur de perdre, par notre caractère, les droits que nos talents nous donnent sur la société.

C’est après l’àge des passions que les grands hommes ont produit leurs chefs-d’œuvre; comme c’est après les éruptions des volcans que la terre est plus fertile.

La vanité des gens du monde se sert habilement de la vanité des gens de lettres. Ceux-ci ont fait plus d’une réputation qui a mené à de grandes places. D’abord, de part et d’autre, ce n’est que du vent; mais les intrigants adroits enflent de ce vent les voiles de leur fortune.

Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.

L'es gens de lettres sont rarement jaloux des réputations quelquefois exagérées qu’ont certains ouvrages de gens de la cour ; ils regardent ces succès comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles.

Le théâtre renforce les mœurs ou les change. Il faut de nécessité qu’il corrige le ridicule ou qu’il le propage. On l’a vu en France opérer tour à tour ces deux effets.

ESPRIT DE CHAMPORT.

Plusieurs gens de lettres croient aimer la gloire et n’aiment que la vanité. Ce sont deux choses bien différentes et même opposées ; car l’une est une petite passion, l’autre en est une grande. Il y a, entre la vanité et la gloire, la différence qu’il y a entre un fat et un amant.

La postérité ne considère les gens de lettres que par leurs ouvrages, et non par leurs places. Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été semble être leur devise.

Spéron-Spéroni explique très-bien comment un auteur qui s’énonce très-clairement pour luimême est quelquefois obscur pour son lecteur : « C’est, dit-il, que l’auteur va de la pensée à l’expression, et que le lecteur va de l’expression à la pensée. »

Les ouvrages qu’un auteur fait avec plaisir sont souvent les meilleurs ; comme les enfants de l’amour sont les plus beaux.

En fait de beaux-arts, et même eh beaucoup d’autres choses, on ne sait bien que ce que l’on n’a point appris.

Le peintre donne une âme à une figure, et le poêle prèle une figure à un sentiment et à une idée.

Quand la Fontaine est mauvais, c’est qu’il est négligé ; quand Lamothe l’est, c’est qu’il est recherché.

La perfection d’une comédie de caractère consisterait à disposer l’intrigue de façon que cette intrigue ne pût servir à aucune autre pièce. Peut-être n’y a-t-il au théâtre que celle du Tartufe qui pût supporter cette épreuve.

J’ai vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du célèbre imprimeur Plantin, orné de tableaux superbes, ouvrages de Rubens, et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé, à celle vue, que les Étienne (Henri et Robert), qui, par leur érudition grecque et latine, ont rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent en France une vieillesse misérable, et que Charles Étienne, leur successeur, mourut à l’hôpital, après avoir contribué presque autant qu’eux aux progrès de la littérature. Je me suis rappelé qu’ André Duchène, qu’on peut regarder comme le père de l’histoire de France, fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier dans une petite ferme qu’il avait en Champagne : il se tua en tombant du haut d’une charrette chargée de foin. Adrien de Valois, créateur de l’histoire métallique, n’eut guère une meilleure destinée. Samson, le père de la géographie, allait , à soixante et dix ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la destinée des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d’autres. Corneille manquait de bouillon à sa dernière maladie La

Fontaine n’était guère mieux. Si Racine, Boileau, Molière et Quinault eurent un sort plus heureux, c’est que leurs talenis étaient consacrés au roi plus particulièrement. L’abbé Delonguerue, qui rapporte et rapproche plusieurs de ces anecdoctes sur le triste sort des hommes de lettres illustres en France, ajoute : « C’est ainsi qu’on en a toujours usé dans ce misérable pays. Cette liste si célèbre des gens de lettres que le roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Colbert, était l’ouvrage de Cha pelain , Perrault, Tallemant , l’abbé Gallais, qui omirent ceux de leurs confrères qu’ils haïssaient ; tandis qu’ils y placèrent les noms de plusieurs savants étrangers, sachant très-bien que le roi et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents lieues de Paris. »

DE l’esclavage ET DE LA LIBERTÉ DE LA FRANCE AVANT ET DEPUIS LA RÉVOLUTION.

Le malheur de l’humanité, considérée dans l’état social, c’est que, qnoiqu’en morale et en politique on puisse donner comme définition que le mal est ce qui nuit, on ne peut pas dire que le bien est ce qui sert; car ce qui sert un moment peut nuire longtemps ou toujours.

Lorsque l’on considère que le produit du travail et des lumières de trente ou quarante siècles a été de livrer trois cent millions d’hommes répandus sur le globe à une trentaine de despotes, la plupart ignorants et imbéciles, dont chacun est gouverné par trois ou quatre scélérats, quelquefois stupides, que penser de l’humanité, et qu’attendre d’elle à l’avenir?

Presque toute l’histoire n’est qu’une suite d’horreurs. Si les tyrans la détestent tandis qu’ils vivent, il semble que leurs successeurs souffrent qu’on transmette à la postérité les crimes de leurs devanciers, pour faire diversion à l’horreur qu’ils inspirent eux-mèmes. En effet, il ne reste guère, pour consoler les peuples, que de leur apprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou plus malheureux.

Le caractère naturel du Français est composé des qualités du singe et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, et dans le fond très-malfaisant comme lui ; il est, comme le chien de chasse, né bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délie pour aller à la chasse.

Autrefois le trésorroyal s’appelaitl'epargfne. On a rougi de ce nom, qui semblait une contrevérité depuis qu’on a prodigué les trésors de

8i ESPRIT DE CHAMFORT.

l’État, et ou l’a tout simplement appelé le trésor royal.

Le titre le plus respectable de la noblesse française, c’est de descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes casqués, cuirassés, brassardés, cuissardes, qui, sur de grands chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d’hommes nus, qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à l’amour et au respect de leurs descendants! et, pour achever de rendre celte noblesse respectable,' elle se recrute et se régénère par l’adoption de ces hommes qui ont accru leur fortune en dépouillant la cabane du pauvre hors d’état de payer les impositions. Misérables institutions humaines, qui, faites pour inspirer le mépris et l’horreur, exigent qu’on les respecte et qu’on les révère!

La nécessité d’être gentilhomme, pour être capitaine de vaisseau, est tout aussi raisonnable que celle d’être secrétaire du roi pour être matetelot ou mousse.

Cette impossibilité d’arriver aux grandes places, à moins que d’être gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes dans presque tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux.

Lajaature, pour faire un homme vctIucu.'c ou un liomme de génie, ne va pas consulter Chérin,

Qu’importe qu’il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s’il a des Séjan pour ministres?

Si un historien, tel que Tacite, eût écrit l’histoire de nos meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les actes tyranniques, de tous les abus d’autorité, dont la plupart sont ensevelis dans l’obscurité la plus profonde, il y a peu de règnes qui ne nous inspirassent la même horreur que celui de Tibère.

On peut dire qu’il n’y eut plus de gouvernement civil à Rome après la mort de Tiberius Gracchus ; et Scipion Nasica, en partant du sénat pour employer la violence contre le tribun, apprit aux Romains que la force seule donnerait des lois dans le forum. C’est lui qui avait révé'é avant Sylla ce mystère funeste.

Ce qui fait l’intérêt secret qui attache si fort à la lecture de Tacite, c’est le contraste continuel et toujours nouveau de l’ancienne liberté républicaine avec les vils esclaves que peint l’auteur; c’est la comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc., avec les lâchetés de leurs descendants; en un mot, ce qui contribue à l’eCfet de Tacite, c’est Tile-Live.

Les rois et les prêtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont voulu assurer la durée de notre esclavage. Ils veulent nous tenir enfermés dans un cachot sans issue : semblables à ce scélérat qui, clans le Dante, fait murer la porte de la prison où était enfermé le malheureux Ugolin.

Il n’y a d’histoire digne d’attention que celle des peuples libres : l’histoire des peuples soumis au despotisme n’est qu’un recueil d’anecdotes.

La vraie Turquie d’Europe , c’était la France. On trouve dans vingt écrivains anglais: Les pays despotiques, tels que la France et la Turquie.

Les ministres ne sont que des gens d’alïaires, et ne sont si importants, que parce que la terre du gentilhomme leur maître est très-considérable.

Un ministre,en faisantfaire à ses maîtres des fautes et des sottises nuisibles au public, ne fait souvent que s’affermir dans sa place : on dirait qu’il se lie davantage avec eux par les liens de cette espèce de complicité.

Pourquoi arrive-t-il qu’en France un ministre reste placé après cent mauvaises opérations, et pourquoi est-il chassé pour la seule bonne qu’il ait faite?

Croirait-on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la nécessilé d’encouragement pour les beaux-arts? On ne saurait croire combien l’état du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre de ceux qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute société humaine est d’avoir de belles tragédies, de belles comédies, etc. Ce sont des gens qui pardonnent tout le mal qu’ont fait les prêtres, en considérant que, sans les prêtres, nous n’aurions pas la comédie de Tartufe.

En France, le mérite et la réputation ne donnent pas plus de droit aux places que le chapeau de rosière ne donne à une villageoise le droit d’être présentée à la cour.

La France, pays où il est souvent utile de montrer ses vices, et toujours dangereux de montrer ses vertus.

Paris, singulier pays, où il faut trente sous pourdîner; quatre francs pour prendre l’air ; cent louis pour avoir le superflu dans le nécessaire, et quatre cents louis pour n’avoir que le nécessaire dans le superflu.

Paris, ville d’amusements, de plaisirs, etc., où les quatre cinquièmes des habitants meurent de chagrin.

On pourrait appliquer à la ville de Paris les propres termes de sainte Thérèse, pour dé-

finir l’enfer: « L’endroit où il pue et où l’on n’aime point. »

C’est une chose remarquable que la multitude des étiquettes dans une nation aussi vive et aussi gaie que la nôtre. On peut s’étonner aussi de l’esprit pédantesque et de la gravité des corps et des compagnies; il semble que le législateur ait cherché à mettre un contre-poids qui arrêtât la légèreté du Français.

C’est une chose avérée qu’au moment où M. de Guiberl fut nommé gouverneur des Invalides, il se trouva aux Invalides six cents prétendus soldats qui n’étaient point blessés et qui, presque tous, n’avaieul jamais assisté à aucun siège, à aucune bataille; mais qui, en récompense, avaient été cochers ou laquais de grands seigneurs ou de gens en place; Quel texte et quelle matière à réflexions !

En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin.

Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit de ^ Paris, quand ces dernières sont d’un état un peu considérable, ne sont autre chose que des bourgeoises de qualité, des madame Naquart, présentées ou non présentées.

En France, il n’y a plus de public ni de

nation, par la raison que de la charpie n’est pas du linge.

Le public est gouverné comme il raisonne. Son droit est de dire des sottises, comme celui des ministres est d’en faire.

Quand il se fait quelque sottise publique, je songe à un petit nombre d’étrangers qui peuvent se trouver à Paris, et je suis prêt à m’affliger, car j’aime toujours ma patrie.

Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouvé le moyen de limiter la puissance d’un homme dont la figure est sur un petit écu.

Comment se fait-il que, sous le despotisme le plus affreux, on puisse se résoudre à se reproduire? C’est que la nature a ses lois plus douces, mais plus impérieuses que celles des tyrans; c’est que l’enfant sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus.

Un philosophe disait : «Je ne sais pas comment un Français qui a été une fois dans l’antichambre du roi, ou dans l’OEil-de-Bœuf, peut dire de qui que ce puisse être : « C’est un grand » seigneur. «

Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-être pour les tyrans, que les pauvres, les malheureux, n’aient pas l’instinct ou la fierté de l’éléphant, qui ne se reproduit point dans la servitude.

ESPRIT DE CHAHFORT.

C’est une vérité incontestable qu’il y a en France sept millions d’hommes qui demandent l’aumône; et douze millions hors d’état de la leur faire.

La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le roi et le peuple Oui,

comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres.

Qu’est-ce qu’un cardinal? C’est un prêtre habillé de rouge, qui a cent mille écus du roi, pour se moquer de lui au nom du pape.

. La plupart des institutions sociales paraissent avoir pour objet de maintenir l’homme dans une médiocrité d’idées et de sentiments qui le rendent plus propre à gouverner et à être gouverné.

Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante acres de terre fertile, paye quarante-deux sous de notre monnaie pour jouir en paix, sous des lois justes et douces, de la protection du gouvernement , de la sûreté de sa personne et de sa propriété, de la liberté civile et religieuse, du droit de voter aux élections, d’être membre du congrès, et, par conséquent, législateur, etc. Tel paysan français, de l’Auvergne ou du Limousin, est écrasé de tailles, de vingtièmes, de corvées de toute espèce, pour être insulté par le caprice d’un subdélégué, emprisonné arbitrairement.

etc., et transmettre à une famille dépouillée cet héritage d’infortune et d’avilissement.

L’Amérique septentrionale est l’endroit de l’univers où les droits de l’homme sont le mieux connus. Les Américains sont les dignes descendants de ces fameux républicains qui se sont expatriés pour fuir la tyrannie. C’est là que se sont formés des hommes dignes de combattre et de, vaincre les Anglais mêmes, à l’époque où ceux-ci avaient recouvré leur liberté, et étaient parvenus à se former le plus beau gouvernement qui fut jamais. La révolution de l’Amérique sera utile à l’Angleterre même, en la forçant à faire un examen nouveau de sa constitution, et à en bannir les abus. Qu’arrivera-t-il? Les Anglais, chassés du continent de l’Amérique septentrionale, se Jetteront sur les îles et sur les po.ssessions françaises et espagnoles, leur donneront leur gouvernement qui est fondé sur [l’amour naturel que les hommes ont pour la liberté, et qui augmente cet amour même. Il se formera dans ces îles espagnoles ou françaises, et surtout dans le continent de l’Amérique espagnole, alors devenue anglaise; il se formera de nouvelles constitutions dont la liberté sera le principe et la base. Ainsi les Anglais auront eu la gloire unique d’avoir formé presque les seuls peuples libres de l’univers, les seuls, à proprement parler, dignes

du nom d’hommes, puisqu’ils seront les seuls qui aient su connaître et conserver les droits des hommes. Mais combien d’années ne faut-il pas pour opérer cette révolution? 11 faut avoir purgé de Français et d’Espagnols ces terres immenses, où ;il ne pourrait se former que des esclaves, y avoir transplanté des Anglais, pour y porter les premiers germes de la liberté. Ces germes se développeront, et, produisant des fruits nouveaux, opéreront la révolution qui chassera les Anglais eux-mêmes des deux Amériques et de toutes les îles.

L’Anglais respecte la loi et repousse ou méprise l’autorité. Le Français, au contraire, respecte l’autorité et méprise la loi. Il faut lui enseigner à faire le contraire; et peut-être la chose est-elle impossible, vu l’ignorance dans laquelle on tient la nation , ignorance qu’il ne faut pas contester en jugeant d’après les lumières répandues dans les capitales.

Moi, tout; le reste, rien : voilà le despotisme, l’aristocratie et leurs partisans. Moi, c’est un aulro; un autre, c’est moi ; voilà le régime populaire et ses partisans. Après cela, décidez.

Tout ce qui sort de la classe du peuple s’arme contre lui pour l’opprimer, depuis le milicien, le négociant devenu secrétaire du roi , le prédicateur sorti d’un village pour prêcher la

MAXIMES ET PEîVSÉES.

soumission au pouvoir arbitraire , l’historiograplie fils d’un bourgeois, etc. Ce sont les soldats de Cadmus : les premiers armés se tournent contre leurs frères, et se précipitent sur eux.

Les pauvres sont les nègres de l’Europe.

On gouverne les hommes avec la tète : on ne joue pas aux échecs avec un bon cœur.

Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu’il faut recommencer l’entendement humain.

Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa férocité; comme vous guérissez scs maladies avec du bouillon.

J’observe que les hommes les plus extraordinaires et qui ont fait des révolutions, lesquelles semblent être le produit de leur seul génie, ont été secondés par les circonstances les plus favorables et par l’esprit de leur temps. On sait toutes les tentatives faites avant le grand voyage de Vasco de Gania aux Indes occidentales. On n’ignore pas que plusieurs navigateurs étaient persuadés qu’il y avait de grandes îles, et, sans doute, un continent à l’ouest, avant que Colomb l’eût découvert, et il avait lui-même entre les mains les papiers d'un célèbre ]>ilote avec qui il avait été en liaison. Philippe avait tout préparé pour la guerre de Perse, avant sa mort. Plusieurs sectes d’hérétiques, déchaînées contre les abus

(le la communion romaine, précédèrent Luther et Calvin, et même Yiclef.

On croit communément que Pierre le Grand se réveilla un jour avec l’idée de tout créer en Russie ; M. de Voltaire avoue lui-même que son père Alexis forma le dessein d’y transporter les arts. Il y a dans tout une maturité qu’il faut attendre. Heureux l’homme qui arrive (îans le moment de cette maturité !

L’assemblée nationale de 1789 a donné au peuple français une constitution plus forte que lui. Il faut qu’elle se hâte d’élever la nation à celte hauteur par une bonne éducation publique. Les législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un malade épuisé, font passer les restaurants à l’aide des stomachiques.

En voyant le grand nombre des députés à rassemblée nationale de 1789, et tous les préjugés dont ils étaient remplis, on eût dit qu'ils ne les avaient détruits que pour les prendre ; comme ces gens qui abattent un édifice pour s’approprier les décombres.

Une des raisons pour lesquelles les corps et les assemblées ne peuvent guère faire autre chose que des sottises, c’est que, dans une délibération publique, la meilleuro chose qu’il y ait à dire pour ou contre l’affaire ou la personne

dont il s’agit, ne peut presque jamais se dire tout haut sans de grands dangers ou d’extrêmes inconvénients.

Dans l’instant où Dieu créa le monde, le mouvement du chaos dut faire trouver le chaos plus désordonné que lorsqu’il reposait dans un désordre paisible. C’est ainsi que, chez nous, l’embarras d’une société qui se réorganise doit paraître l’excès du désordre.

Les courtisans et ceux qui vivaient des abus monstrueux qui écrasaient la France sont sans cesse à dire qu’on pouvait réformer les abus sans détruire comme on a détruit. Ils auraient bien voulu qu’on nettoyât l’étable d’Augias avec un plumeau.

Dans l’ancien régime, un philosophe écrivait des vérités hardies. Un de ces hommes que la nais.sance ou des circonstances favorables appelaient aux places, lisait ces vérités, les affaiblissait, les modifiait, en prenait un vingtième, passait pour un homme inquiétant, mais pour un homme d’esprit. 11 tempérait son zèle et parvenait à tout ; le philosophe était mis à la Bastille. Dans le régime nouveau, c’est le philosophe qui parvient à tout; ses idées lui servent, non plus à se faire enfermer, non plus à déboucher l’esprit d’un sot, à le placer, mais à parvenir luimème aux places. Jugez comme la foule de ceux

qu’il écarte peut s’accoutumer à ce nouvel ordre (le choses !

Les théologiens, toujours tidèles au projet d’aveugler les hommes ; les suppôts des gouvernements, toujours fidèles à celui de les opprimer, supposent gratuitement que la grande majorité des hommes est condamnée à la stupidité quV-ntraînent les travaux mécaniques et manuels ; ils supposent que les artisans ne peuvent s’élever aux connaissances nécessaires pour faire valoir les droits d’hommes et de citoyens. Ne diralt-on pas que ces connaissances sont bien compliquées? Supposez qu’on eût employé, pour éclai: rer les dernières classes, le quart du temps et des soins qu’on a mis à les abrutir; supposons qu’au lieu de mettre dans leurs mains un catéchisme de métaphysique absurde et inintelligible, on en eût fait un qui eût contenu les premiers principes des droits des hommes et de leurs devoirs fondés sur leurs droits, on serait étonné du terme où ils seraient parvenus en suivant celte route, tracée dans un bon ouvrage élémentaire. Supposez qu’au lieu de leur prêcher cette doctrine de patience, de souffrance, d’abnégation de soi-mème et d’avilissement, si commode aux usurpateurs, on leur eût prêché celle de connaître leurs droits et le devoir de les défendre : on eût vu que la nature, qui a formé les hommes

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pour la société, leur a donné tout le bon sens nécessaire pour former une société raisonnable.

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