DES FEMMES, DE L’ AMOUR, DU MARIAGE ET DE LA GALAUTERIE
Je suis honteux de l’opinion que vous avez de moi. Je n’ai pas toujours été aussi Céladon que vous me voyez. Si je vous comptais trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n’est pas trop honnête, et que cela appartient à la meilleure compagnie.
L’amour est un sentiment qui, pour paraître honnête, a besoin de n’ètre composé que de lui-mème» dè ne Vivre et de ne subsister que phr lui.
MAXIMES ET PEXSÉES. 61
En fait de sentiments, ce qui peut être évalué n’a pas de valeur.
L’amour est comme les maladies épidémiques ; plus on les craint, plus on y est exposé.
Un homme amoureux est un homme qui veut être plus aimable qu’il ne peut; et voilà pourquoi presque tous les amoureux sont ridicules.
Il y a telle femme qui s’est rendue malheureuse pour la vie, qui s’est perdue et déshonorée pour un amant qu’elle a cessé d’aimer parce qu’il a mal ôté sa poudre, ou mal coupé un de ses ongles, ou mis son bas à l’envers.
Une àme fière et honnête, qui a connu les passions fortes, les fuit, les craint, dédaigne la galanterie ; comme l’àme qui a senti l’amitié, dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts.
On demande pourquoi les femmes afllchent les hommes ; on en donne plusieurs raisons dont la plupart .sont offensantes pour les hommes. La véritable, c’est qu’elles ne peuvent jouir de leur empire sur eux que par ce moyen.
Les femmes d’un état mitoyen, qui ont l’espérance ou la manie d’ètre quelque chose dans le monde, n’ont ni le bonheur de la nature, ni celui de l’opinion : ce sont les plus malheureuses créatures que j’aie connues.
La société , qui rapetisse beaucoup les hommes, réduit les femmes à rien.
Les femmes ont des fantaisies, des engouements , quelquefois des goûts ; elles peuvent même s’élever jusqu’aux passions : ce dont elles sont le moins susceptibles , c’est l’attachement. Elles sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison. Il existe entre elles et les hommes des sympathies d’épiderme, cl très-pou de sympathies d’esprit, d’àme et de caractère. C’est ce qui est prouvé par le peu de cas qu’elles font d’un homme de quarante ans ; Je dis même celles qui sont à peu près de cet âge.
Quand un homme et une femme ont l’un pour l’autre une passion violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parents, etc., les deux amants sont l’un à l’autre, de par la nature; qu’ils s’appartiennent de droit divin, malgré les lois et les conventions humaines.
Otez l’amour-propre de l’amour, il en reste trop peu de chose. Une fois purgé de vanité, c’est un convalescent affaibli, ipii peut à peine se traîner.
L’amour, tel qu’il existe dans la société, n’esi que l’échange de deux fantaisies cl le contact de deux épidermes.
On vous dit quelquefois, pour vous engager à aller chez telle ou telle femme : Elle est très-aimable ; mais, si je ne veux pas l’aimer! Il vaudrait mieux dire : Elle est très-aimante, parce qu’il y a plus de gens qui veulent être aimés que de gens qui veulent aimer eux-mêmes.
Si l’on veut se faire une idée de l’amourpropre des femmes dans leur jeunesse, qu’on en juge par celui qui leur reste après qu’elles ont passé l’àge de plaire.
Il me semble , disait M. de à propos
des faveurs des femmes, qu’à la vérité cela se dispute au concours , mais que cela ne se donne ni au sentiment, ni au mérite.
Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est commun avec les rois, celui de n’avoir point d’amis ; mais, heureusement, elfes ne sentent pas Ce malheur plus quelesrois eux-mêmes: la grandeur des uns et la vanité des autres leur en dérobent le sentiment.
On dit, en politique, que les sages ne font point de conquêtes ; cela peut aussi s’appliquer à la galanterie.
Il est plaisant que le mot connaître une femme veuille dire, coucher avec une femme, et cela, dans plusieurs langues anciennes, dans les mœurs les plus simples, les plus approchantes de la nature ; comme si on ne connaissait point
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une femme sans cela. Si les patriarches avaient fait celte découverte, ils étaient plus avancés qu’on ne croit.
Les femmes font avec les hommes une guerre où ceux-ci ont un grand avantage, parce qu’ils ont les filles de leur côté.
11 y a telle fdle qui trouve à se vendre, et ne trouverait pas à se donner.
L’amour le plus honnête ouvre l’àme aux petites passions : le mariage ouvre votre àme aux petites passions de votre femme, à l’ambition, à la vanité, etc.
Soyez aussi aimable, aussi honnête qu’il est possible, aimez la femme la plus parfaite qui se puisse imaginer; vous n’en serez pas moins dans le cas de lui pardonner ou votre prédécesseur, ou vôtre successeur.
Peut-être faut-il avoir senti l’amour pour bien connaître l’amitié.
Le commerce des hommes avec les femmes ressemble à celui que les Européens font dans l’Inde; c’est un commerce guerrier.
Pour qu’une liaison d’homme à femme soit vraiment intéressante, il faut qu’il y ait entre eux jouissance, mémoire ou désir.'
Une femme, d'esprit m’a dit, un jour, un mot qui pourrait bien être le secret de son sexe ; c’est que toute femme, en prenant un amant, tient
plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme que de la manière dont elle le voit elle-même.
Madame de a été rejoindre son amant
en Angleterre, pour faire preuve d’une grande tendresse, quoiqu’elle n’en eût guère. A présent, les scandales se donnent par respect humain.
Je me souviens d’avoir vu un homme quitter les filles d’opéra, parce qu’il y avait vu, disait-il, autant de fausseté que dans les honnêtes femmes.
Sentir fait penser; on en convient assez aisément : on convient moins que penser fasse sentir; mais cela n’est guère moins vrai.
Qu’est-ce que c’est qu’une maîtresse? Une femme près de laquelle on ne se souvient plus de ce qu’on sait par cœur, c’est-à-dire de tous les défauts de son sexe.
Le temps a fait succéder dans la galanterie le piquant du scandale au piquant du mystère.
Il semble que l’amour ne cherche pas les perfections réelles ; on dirait qu’il les craint. Il n’aime que celles qu’il crée, qu’il suppose; il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles qu’ils ont faites.
Les naturalistes disent que, dans toutes les
espèces animales, la dégénération commence par les femelles. Los philosophes peuvent appliquer au moral celte observation, dans la société civilisée.
Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c’est qu’il y a toujours une foute de sous-entendus, et que les sous-entendus qui, entre hommes, sont gênants, ou du moins insipides, sont agréables d’un homme à une femme.
On dit communément : « La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a ; » ce qui est très-faux; elle donne précisément ce qu’on croit recevoir, puisqu’on ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de ce qu’on reçoit.
L’indécence, le défaut de pudeur sont absurdes dans tout système : dans la philosophie qui jouit, comme dans celle qui s’abstient.
J’ai remarqué, en lisant l’Écriture, qu’en plusieurs passages, lorsqu’il s’agit de reprocher à l’humanité des fureurs ou des crimes, l’auteur dit: «Les enfants des hommes; »et, quand il s’agit de sottises oude faiblesses, il dit: « Les enfants des femmes. »
Il semble que la nature, en donnant aux hommes un goût pour les femmes, entièrement indestructible, ait deviné que, sans celte précaution , le mépris qu’inspirent les vices de leur sexe, principalement leur vanité, serait un grand
obstacle au maintien et à la propagation de l’espèce humaine.
« Celui qui n’a pas vu beaucoup de filles ne connaît point les femmes, » me disait gravement un homme, grapd admirateur de la sienne, qui le trompait.
Le mariage et le célibat ont tous deux des inconvénients; il faut préférer celui dont les inconvénients ne sont pas sans remède.
**, En amour, il suffit de se plaire par ses qualités aimables et par ses agréments ; mais en mariage, pour être heureux, il faut s’aimer, ou du moins se convenir par ses défauts.
L’amour plaît plus que le mariage, par la raison que les romans sont plus amusants que riiistoire.
L’hymen vient après l’amour, comme la fumée après la flamme.
Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui ait été dit sur la question du célibat et du mariage, est celui-ci : « Quelque parli que tu prennes, tu t’en repentiras. » Fonlenelle se repentit, dans scs dernières années, de ne s’ètrc pas marié. H oubliait quatre-vingt-quinze ans passé.s dans l’insouciance.
En fait de mariage, il n’y a de reçu que ce qui est sensé, et il n’y a d’intére.ssant que ce qui est fou. Le reste est un un vil calcul.
On marie les femmes avant qu’elles soient rien et qu’elles puissent rien être. Un mari n’est qu’une espèce de manœuvre qui tracas.se le corps de sa femme, ébauche son esprit et dégrossit son âme.
Le mariage, tel qu’il se pratique chez les grands, est une indécence convenue.
Nous avons vu des hommes réputés honnêtes, des sociétés considérables, applaudir au
bonheur de mademoiselle jeune personne
belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l’avantage de devenir l’épouse de M vieillard mal-
sain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche. Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c’est un pareil sujet de triomphe, c’est le ridicule d’une telle joie, c’est ce renversement de toutes les idées morales et naturelles.
L’état de mari a cela de fâcheux, que le mari qui a le plus d’esprit peut être de trop partout, même chez lui, ennuyeux sans ouvrir la bouche, et ridicule en disant la chose la plus simple. Être aimé de sa femme sauve une partie
de ces travers. De là vient que M disait â sa
femme : « Ma chère amie, aidez-moi à n’etre pas ridicule. »
Le divorce est si naturel que, dans plusieurs maisons, il couche toutes les nuits entre deux époux.
La pire de toutes les mésalliances est celle du cœur.
Ce n’est pas loutd’ètrc aimé, il faut èire apprécié, et on ne peut l’ètre que par ce qui nous ressemble. De là vient que l’amour n’existe pas, ou du moins ne dure pas, entre des êtres dont l’un est trop inférieur à l’autre ; et ce n’est point là l’effet de la vanité, c’est celui d’un juste amourpropre dont il serait absurde et impossible de vouloir dépouiller la nature humaine. La vanité n’appartient qu’à la nature faible ou corrompue; mais l’amour-propre, bien connu, appartient à la nature bien ordonnée.
Les femmes ne donnent à l’amitié que ce qu’elles empruntent à l’amour.
Une laide impérieuse, et qui veut plaire,, est un pauvre qui commande qu’on lui fasse la charité.
L’amant trop aimé de sa maîtresse semble l’aimer moins, et vice versa. En serait-il des sentiments du cœur comme des bienfaits? Quand on n’espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l’ingratitude. .
La femme qui s’estime plus pour les qualités de son âme ou de son esprit que pour sa beauté, est supérieure à son sexe. Celle gui s’estime plus pour sa beauté que pour son esprit ou pour les qualités de son âme est de son sexe.
Mais celle qui s’estime plus pour sa naissance ou pour son rang que pour sa beauté est hors de son sexe, et au-dessous de son sexe.
Il paraît qu’il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et dans leur cœur une flbre de plus que chez les hommes. Il fallait une organisation particulière pour les rendre capables de supporter, soigner, caresser des enfants.
C’est à l’amour maternel que la nature a confié la conservation de tous les êtres ; et, pour assurer aux mères leur récompense, elle l’a mise dans les plaisirs, et même dans les peines attachées à ce délicieux .sentiment.
En amour, tout est vrai, tout est faux ; et c’est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.
Un homme amoureux, qui plaint l’homme raisonnable, me paraît ressembler à un homme quî lit des contes de fées, et qui raille ceux qui lisent l’histoire.
L’amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une banqueroute, et c’est la personne à qui on fait banqueroute qui est déshonorée.
Une des meilleures raisons qu’on puisse avoir (ie ne se marier jamais, c’est qu’on n’est pas tout à fait la dupe d’une femme tant qu’elle n’est point la vôtre.
MAXIMES ET PErîSÉES.
Avez-vous jamais connu une femme qui, voyant un de ses amis assidu auprès d’une autre femme, ait supposé que cette autre femme lui fût cruelle? On voit par là l’opinion qu’elles ont les unes des autres. Tirez vos conclusions.
Quelque mal qu’un homme puisse penser des femmes, il n’y a pas de femme qui n’en pense encore plus mal que lui.
J’ai vu, dans le monde, quelques hommes et quelques femmes qui ne demandent pas l’échange du sentiment contre le sentiment, mais du procédé contre le procédé , et qui abandonneraient ce dernier marché, s’il pouvait conduire à l’autre.