‹ Chamfort maximes, pensees, anacdotes, caracteres & dialoguesChapitre 19 sur 20 · SUPPLÉMENT AUX OEUVRES DE CHAMFORT · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT AUX OEUVRES DE CHAMFORT

(Fragments retrouvés et complètement inédits.)

Les ministres ont amené la destruction de l’autorité royale, comme le prêtre celle de la religion. Dieu et le roi ont porté la peine des sottises de leurs valets.

Définition d’un gouvernement despotique : Un ordre de choses où le supérieur est vil, et l’inférieur avili.

Ilcnestdesphilosophescommedesmoincs, dont plusieurs le sont malgré eux, et enragent toute leur vie. Quelques autres prennent patience, un petit nombre enfin est heureux, se tait et ne cherche point à faire des prosélytes,

tandis que ceux qui sont désespérés de leur engagement, cherchent à racoler des novices.

/, La plupart des bienfaiteurs ressemblent à ces généraux maladroits qui prennent la ville et qui laissent la citadelle.

On disait de M... qu’il tenait d’autant plus à un grand seigneur qu’il avait plus fait de bassesses pour lui. C’est comme le lierre qui s’attache en rampant.

Il y a une sorte de reconnaissance basse.

Il y a une mélancolie qui tient à la grandeur de l’esprit.

Les vieillards, dans les capitales, sont plus corrompus que les jeunes gens. C’est là que la pourriture vient à ta suite de la maturité.

« On dilla puissance spirituelle, disaitM..., par opposition à la puissance bête. Spirituelle, parce qu’elle a eu l’esprit de s’emparer de l’autorité. »

« M... était passionné et se croyait sage. J’étais folle, mais je m’en doutais, et, sous ce point de vue, j’étais plus près que lui de la sagesse. »

Une femme laide, qui se pare pour se trouver avec de jeunes et jolies femmes, fait, en son genre, ce que font dans une discussion les gens qui craignent d’avoir le dessous : ils s’efforcent de changer habilement l’état de 1^ ques-

lion. 11 s'agissait de savoir quelle était la plus belle. La laide veut qu’on demande quelle est la plus riche.

On pourrait faire un petit chapitre qui serait intitulé : Des vices nécessaires de la bonne compagnie. On pourrait y ajouter celui des qualités médiocres.

Lorsque M. le duc de Richelieu fut reçu de l’Académie française, on loua beaucoup son discours. On lui disait un jour dans une grande assemblée que le ton en était parfait, plein de grâce et de facilité, que les gens de lettres écrivaient plus correctement peut-être , mais non pas avec cet agrément. « Je vous remercie, messieurs, dit le jeune duc, et je suis charmé de ce que vous me dites. Il ne me reste plus qu’à vous apprendre que mon discours est de M. Roy, et je lui ferai mon compliment de ce qu’il possède le bon ton de la cour. »

M..., à qui on demandait fréquemment la lecture de ses vers, et qui s’en impatientait, disait qu’en commençant cette lecture, il sc rappelait toujours ce qu’un charlatan du pont Neuf disait à son singe, en commençant ses jeux : « Allons, mon cher Bertrand, il n’est pas question ici de s’amuser. Il nous faut divertir l’honorable compagnie. »

M. Bressard, le père, écrivait à sa femme

ESPRIT DR CRAMFORT.

« Ma chère amie, notre chapelle avance, et nous pouvons nous flatter d’y être enterrés l’un et l’autre, si Dieu nous prête vie. »

Un provincial, à la messe du roi, pressait de questions son voisin. « Quelle est cette dame? — C’est la reine. — Celle-ci? — Madame. — Celle-la, là? — La comtesse d’Artois. — Cette autre? » L’habitant de Versailles, impatienté, lui répondit : « C’est la feue reine. »

Un curé de campagne dit au prône à ses paroissiens : « Messieurs, priez Dieu pour le possesseur de ce château , mort à Paris de ses blessures. » (Il avait été roué.)

Histoire de M, de Villars, qui, le jour de Noël, entend trois messes, et se persuade que les deux dernières sont pour lui. 11 envoie trois louis au prêtre , qui répond : « Je dis la messe pour mon plaisir. »

On demandait à l’abbé Trublet combien de temps il mettait à faire un livre; il répondit: « C’est selon le monde qu’on voit. »

Il y a des gens qui mettent leurs livres dans leur bibliothèque, mais M... met sa bibliothèque dans ses livres. (Dit d’un faiseur de livres faits.)

Un médecin disait : « Il n’y a que les héritiers qui payent bien. »

Un amant de la duchesse d’Olonne, la

voyant faire des coquetteries à son mari, sortit en disant : « Parbleu 1 il faut être bien coquine ! celui-là est trop fort. »

, Un docteur de Sorbonne, furieux contre le Système de la nature, disait : « C’est un livre exécrable, abominable; c’est l’athéisme démontré. »

Un homme d’esprit, s’apercevant qu’il était persiflé par deux mauvais plaisants, leur dit : « Messieurs, vous vous trompez, je ne suis ni sot ni bête, je suis entre deux. »

Il y a une chanson qui roule sur Hercule vainqueur des cinquante pucelles. Le couplet finit par ces mots :

Comme lui, je les aurai,

Lorsque je les trouverai.

Le roi de Prusse a fait élever des casernes qui bouchent le jour à une église catholique. On lui fit des représentations pour cela. Il renvoya la requête, avec ces paroles au bas :

Deati qui non viderunt et crediderunt.

Un juge disait naïvement à un de ses amis: « Nous avons,cematin, condamné trois hommes à mort. Il y en avait deux qui le méritaient bien. »

Un homme, attaquant une femme sans être

2o6 ESPRIT DE CHAMFORT.

prêt, lui dit : « Madame, s’il vous était égal d'avoir encore un quart d’heure de vertu? »

Une femme d’esprit, voyant à l’Opéra une Armide difforme cl un Renaud fort laid, dit : a Voilà des amants qui ne paraissent pas s’ètre choisis, mais s’èlre restés quand tout le monde a eu fait son choix. »

M. le comte de Charolais avait été quatre ans sans payer sa maison ni même ses premiers officiers. Un M. de Laval et un M. de Choiseul, qui étaient du nombre, lui présentèrent un jour leurs gens, en lui disant: « Si Votre Altesse ne nous paye pas, qu’elle nous ^se au moins comment nous pourrons satisfaire ces gens-ci.*» Le prince fit appeler son trésorier, et, montrant M. de Laval et M. de Choiseul, et leur livrée : « Qu’on paye ces messieurs, » dit-il.

« Quand j’ai une tentation, disait Bl..., savez-vous ce que j’en fais? — Non. — Je la garde. »

Un malade qui ne voulait pas recevoir les sacrements disait à son ami : « Je vais faire semblant de ne pas mourir. »

M. de Pi..., étant en Angleterre, voulait engager une jeune Anglaise à ne pas épouser un homme trop inférieur à elle dans tous les sens du mot. La jeune personne écouta tout ce qu’on lui dit, et, d’un air fort tranquille : « Que vou-

lez-vous ! dil-elle, en arrivant, il change l’air de ma chambre. »

On louait je ne sais quel président d’avoir une bonne caboche. Quelqu’un répondit ; « C’est 1e terme que j’ai entendu employer cent fois, mais jamais personne n’a osé dire qu’il avait une bonne tète. »

M. de..., amoureux passionné, après avoir vécu plusieurs années dans l’indiiTérence, disait à ses amis, qui le plaisantaient sur sa vieillesse prématurée : « Vous prenez mal votre temps, j'étais bien vieux il y a quelques années, mais je suis bien jeune à présent. »

On demandait à madame Cramer, de retour de Genève à Paris, après quelques années : « Que fait madame Troncbin (personne trèslaide) ? — Madame Troncbin fait peur, » répondit-elle.

Une jolie femme dont l’amant était maussade, et avait des manières conjugales, lui dit : « Monsieur, apprenez que, quand vous êtes avec mon mari dans le monde, il est décent que vous soyez plus aimable que lui. »

M. .. disait plaisamment qu’à Paris chaque honnête homme contribue à faire vivre les espions de police, comme Pope dit que les poètes nourrissent les critiques et les journalistes.

A l’époque de l’assemblée des notables

ESPRIT DE CBAMFORT.

(1787), lorsqu’il fut question du pouvoir qu’il fallait accorder aux intendants dans les assemblées provinciales, un certain personnage important leur était très-favorable. On en parla à un homme d’esprit lié avec lui. Celui-ci promit de le faire changer d’opinion et il y réussit. On lui demanda comment il s’y était pris ; il répondit : « Je n’ai point insisté sur les abus tyranniques de riniluence des intendants ; mais vous savez qu’il est très-entêté de noblesse, et je lui ai dit que de fort bons gentilshommes étaient obligés de les appeler monseigneur. II a senti que cela était énorme, et c’est ce qui l’a amené à notre avis. »

Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font fut le texte que prit le prédicateur au mariage de d’Aubigné, âgé de soixante et dix ans, et d’une jeune personne de dix-sept.

Une petite fille disait à M.,^, auteur d’un livre sur l’Italie : « Monsieur, vous avez fait un livre sur l’Italie? — Oui, mademoiselle. — Y avez-vous été? — Certainement. — Est-ce avant ou après votre voyage que vous avez fait votre livre? »

M. D... avait refusé les avances d’une jolie femme; son mari le prit en haine, comme s’il les eût acceptées, et on riait de M. D..., qui disait : « Morbleu ! s’il savait du moins combien il est plaisant ! »

Un homme engagé dans un procès criminel qui devait lui faire couper le cou, rencontra après plusieurs années un de ses amis qui, dans le commencement du procès, avait entrepris un long voyage. Le premier dit à celui-ci : « Depuis le temps que nous ne nous sommes vus, ne me trouvez-vous pas changé? — Oui, dit l’autre, je vous trouve grandi de la tète. »

Un homme disait à table : « J’ai beau manger, je n’ai plus faim. »

Un autre, fort riche, disait en parlant des pauvres : « On a beau ne leur rien donner, ces drôles-là demandent toujours. » Plus d’un prince pourrait dire cela de ses courtisans.

Un homme connu pour avoir fermé les yeux sur les désordres de sa femme, et qui en avait tiré parti plusieurs fois pour sa fortune, montrait le plus grand chagrin sur sa mort et médit gravement: « Je puis dire ce que Louis XIV disait à la mort de Marie-Thérèse : voilà le premier chagrin qu’elle m’ait jamais donné. »

M. D,. L... vint conter à M. D... un procédé horrible qu’on avait eu pour lui, et ajoutait: « Que feriez-vous à ma place? » Celui-ci, homme devenu indifférent à force d’avoir souffert des injustices, et égoïste par misanthropie, lui répondit froidement : « Moi, monsieur, dans ces cas-là, je soigne mon estomac, je tiens ma

langue vermeille, et mon urine bien briquetée, »

M. le dauphin, frère du roi (Louis XVI), aimait passionnément sa première femme, qui était rousse et qui avait le désagrément attaché à cette couleur. Il fut longtemps sans aimer la seconde dauphine, et en donnait pour raison qu’elle ne sentait pas la femme. Il croyait que cette odeur était celle du sexe.

Une petite fille de six ans disait à sa mère: « Il y a deux choses qui m’ont fait bien de la peine. — Qui sont-elles, mon enfant? — Ce pauvre Abel tué par son frère, lui qui était si beau et si bon ! Je crois le voir encore dans celte estampe de la grande Bible. — Oh! oui, cela est bien fâcheux. Mais quelle est la seconde chose qui l’a affligée? — C’est dans Fanfan et Colas, quand Fanfan refuse à Colas une portion de sa tarte. Dis-moi, maman, la tarte était-elle véritable? »

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