‹ Chamfort maximes, pensees, anacdotes, caracteres & dialoguesChapitre 18 sur 20 · COMPLEMENT · texte numérisé non relu

COMPLEMENT

notre âmesedéchire par une erreur, si elle ne le peut par une vérité.

Quiconque a détruit un préjugé, un seul préjugé, est un bienfaiteur du genre humain.

La force pourra-t-elle, armée de la vergé du de.spotisme, rétablir riiarmonio politique, et changer l’esprit général d’un peuple? L’histoire atteste partout l’insuffisance de ce moyen. Non : il n’y a que le génie qui puisse, sans convulsion, sans douleur, rapprocher, réunir les membres séparés du corps politique, t

L’Académie n’a point fait grands ccu.x qui honorent sa liste, mais les a reçus grands et les a rapetissés quelquefois.

Législateurs, ne décrétez pas la divinité de l’or, en le donnant pour salaire à ces mouvements sublimes, à ces grands sacrifices qui semblent mettre l’homme en commerce avec son éternel Auteur.

Le génie ne préserve pas des écarts du

génie.

Plus les mœurs s’altèrent, plus on devient délicat sur les décences. Par cette raison, plus les hommes deviennent vicieux, plus ils applaudissent à la peint lire des vertus.

Un auteur célèbre a dit que tout ouvrage dramatique est une expérience faite sur le cœur humain.

Avoir ou n’avoir point de réputation est une chose bien indifférente ; mais en avoir une mauvaise est uii malheur qu’il faut tâcher d’éviter.

Peut-être, un jour, les hommes parviendront-ils à se faire une aulrc idée de la gloire ; et, dans ce cas, combien de héros dégradés!

Le peuple seul dispose des surnoms donnés aux rois; lui seul fait leur renommée après leur mort, comme il fait leur puissance dans leur vie.

L’égoïsme le plus complet, armé du despotisme le plus absolu, c’est Louis XIV et son règne.

Trois puissances gouvernent les hommes i le fer, l’or et l’opinion; et, quand le despotisme a lui-même détruit cette dernière, il ne tarde pas à perdre les deux autres.

On se souviendra longtemps de la manière dont le maréchal de Richelieu fil cesser dans son camp l’habitude de s’enivrer. « Je déclare, dit-il, que ceux d’entre vous qui s’enivreront désormais, n’auront pas l’honneur de monter à l’assaut. » C’était connaître les Français.

L’infidélité est un goût né avec nous.

L’homme n’a pas plus le pouvoir d’èire constant que celui d’écarter les maladies. L’objet quitté n’a été que prévenu, voilà tout. Quelques

COMPLEMKriT.

mois de plus ou de moins sont la seule différence entre l’infidèle et l’abandonné.

La considération de l’homme le plu.s célè- , bre tient au soin qu’il a de ne pas se prodiguer.

Il faut regarder l’économie comme un moyen d’ètre toujours indépendant des hommes, condition plus nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté.

On suppose que le comte d’Artois a dit à un notable dont l’avis avait été favorable au peuple : « Est-ce que vous voulez nous enroturer?» Je ne crois point ce mot ; mais, s’il a été dit, le notable pouvait répondre : « Non, monseigneur; mais je veux anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir les Bourbons ; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour sujets des citoyens; et c’est ce qui leur a toujours manqué. »

L’aisance du pauvre fait partie de l’opulence du riche.

Un journal sans malice est un vaisseau démâté, à qui les corsaires mêmes refusent le salut.

Les gens sages, quand ils font une sottise, remettent la sagesse à une autre fois.

J’aime mieux que l’on calomnie mon silence que mes paroles.

Madame de... — Qui est-ce qui vient vers nous?

Mad. de C. — C’est madame de Ber....

Mad. de... — Est-ce que vous la connaissez? Mad. de C. — Comment 1 vous ne vous souvenez donc pas du mal que nous en avons dit hier?

i4. — Vous marierez-vous?

B. — Non.

A. — Pourquoi?

B. — Parce que je serais chagrin.

A. — Pourquoi?

B. — Parce que Je serais jalou.v.

A. — Et pourquoi seriez-vous jaloux?

B. — Parce que je serais cocu.

A. — Qui vous a dit que vous seriez cocu?

B. — Je serais cocu parce que je le mériterais.

A. — Et pourquoi le mérileriez-vous?

B. — Parce je me serais marié.

A. — Croiriez-vous que j’ai vu madame de... pleurer son ami en présence de quinze personnes?

B. — Quand je VOUS disais que c’était une femme qui réussirait à tout ce qu’elle voudrait entreprendre !

Le Cuisinier. — Je n’ai pu acheter ce saumon.

Le Docteur de Sorbonne. — Pourquoi?

Le C. — Un conseiller le marchandait.

Le D. — Prends ces centécus, et va m’acheter le saumon et le conseiller.

A. — Je lui ferais du mal volontiers.

B. — Mais il ne vous en a jamais fait.

A. — Il faut bien que quelqu’un commence.

— La place est honnête.

B. — Vous voulez dire lucrative.

A. — Honnête ou lucrative, c’est tout un.

M. de B... — Ah! ma chère amie, nous sommes perdus : votre mari sait tout !

3fad. deL...— Comment? Quelque lettre surprise?

3/. de B... — Point du tout.

Mad.deL... — Une indiscrétion , une méchanceté de quelqu’un de nos amis ?

M. de B... — Non.

lOS

Mad. de L... — Eh bien , quoi? qu’cst-ce?

M. de B... — Votre mari est venu ce matin m’emprunter cinquante louis.

Mad. de L... — Les lui avez-vous prêtés?

M. de B... — Sur-le-champ.

Mad. deL... — Oh bien ! il n’y a pas de mal ; il ne sait plus rien.

A. — Détournez la tête, voilà M. de L...

B. — N’ayez pas peur, il a la vue basse.

A . — Vous me faites plaisir! — Moi j’ai la vue longue et je vous jure que nous ne nous rencontrerons jamais.

DEUX COURTISANS. — — H >' 3 longtcmps

que vous n’avez vu M. Turgot?

B. — Oui.

A. — Depuis sa disgrâce, par exemple?

B. — Je le crois ; j'ai peur que ma présence ne lui rappelle l’heureux temps où nous nous rencontrions tous les jours chez le roi.

A. — Pouvez-vous me faire le plaisir de me montrer le portrait en vers que vous avez fait de madame de...?

B. — Par le plus grand hazard du monde, je l’ai sur moi.

A . — C’est pour cela que je vous le demande.

Dd roi DR Prusse et de d’Arget. — Le jioi. — Allons d’Arget, divertis-moi. Conte-moi l’étiquette du roi de France: commence par son lever. (Alors d’Arget entre dans le détail de ce qui se fait, dénombre les officiers, les valets de chambre, leurs fonctions, etc.)

— Le Roi, en éclatant de rire. — Ah ! grand Dieu! Si j’étais roi de France, je ferais un antre roi pour faire toutes ces choses-là à ma place.

A. — Madame..., jeune, encore, avait épousé un homme de soixante-dix-huit ans, qui lui fil cinq enfants.

B. — Ils n’étaient peut-être pas de lui.

A. — Je crois qu’ils en étaient, et je l’ai jugé au peu d’amour que leur mère avait pour eux.

Damon. — Vous me paraissez bien revenu des femmes, bien désintéressé à leur égard.

Clitandre. — Si bien que, pour peu de chose, je vous dirais ce que je pense d'elles. .

Damon. — Diles-le moi.

Clitandre. — Un .moment. Je vais attendre encore quelques années.

Noire siècle a produit huit grandes comédiennes : quatre du théâtre et quatre de la société. Les quatre premières sont : mademoiselle d’Angeville, mademoiselle Duménil, mademoiselle Clairon çtmadameSaint-Huberti; les quatre autres sont: madame de Mont.,., madame de Genl..., madame N... et madame d’Angiv...

« Aujourd’hui, ISmars 1782, j’ai fait, disait M. de..., une bonne œuvre d’une espèce assez rare : j’ai consolé un homme honnête, plein de vertus, riche de cent mille livres de rente, d’un très-grand nom, de beaucoupd’esprit, d’une trèsbonne santé, etc; et, moi, je suis pauvre, obscur, et malade.»

On sait le discours fanatique que l’évêque de Dol a tenu au roi, au sujet du rappel des pro-

testants. Il parla au nom du clergé. L’évèque de Saint-Pol lui ayant demandé pourquoi il avait parlé au nom de ses confrères sans les consulter: «J’ai consulté, dit-il, mon crucifix. — En ce cas, répliqua l’évèque de SaintrPol, il fallait répéter exactement ce que votre crucifix vous avait répondu. »

C’est un fait avéré que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses bonnes, regarda à sa main, et, après avoir compté ses doigts : « Comment! dit l’enfant avec surprise, vous avez cinq doigts aussi, comme moi? » Et elle recompta pour s’en assurer.

Le maréchal de Richelieu, ayant proposé pour maîtresse à Louis XV une grande dame (j’ai oublié laquelle), le roi n’en voulut pas, disant qu’elle coûterait trop cher à renvoyer.

M. de Tressan avait fait, en 1738, des couplets contre M. le duc de Nivernais, et sollicita l’Académie en 1780. Il alla chez M. de Nivernais, qui le reçut à merveille, lui parla du succès de ses derniers ouvrages, et le renvoyait comblé d’espérances, lorsque, voyant M. de Tressan prêt à remonter en voiture, il lui dit : « Adieu, monsieur le comte, je vous félicite de n’avoir pas plus de mémoire. »

Le maréchal de Biron eut une maladie très-dangereuse; il voulut se confesser, et dit

CARACTÈRES ET AJIECDOÏES. 109

devant plusieurs de ses amis : « Ce que je dois à Dieu, ce que je dois au roi, ce que je dois à l’État... » Un de ses amis l’interrompit : « Tais-toi, dit-il, lu mourras insolvable. »

Duclos avait l’habitude de prononcer sans cesse, en pleine Académie, des f..., des b...; l’abbé du Renel, qui, à cause de sa longue figure, était appelé un grand serpent sans venin, lui dit : « Monsieur, sachez qu’on ne doit prononcer dans l’Académie que des mots qui se trouvent dans le Dictionnaire.»

M. de L... parlait à son ami M. de B..., homme très-respectable, et cependant très-peu ménagé par le public ; il lui avouait les bruits et les faux jugements qui couraient sur son compte. Celui-ci répondit froidement : « C’est bien à une bète et à un coquin comme le public actuel à juger un caractère de ma trempe ! »

M... me disait : « J’ai vu des femmes de tous les pays ; l’Italienne ne croit être aimée de son amant que quand il est capable de commettre un crime pour elle ; l’Anglaise, une folie , et la Française, une sottise.»

D’Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait chez madame du Deffant, où étaient M. le président Hénault et M. de Pont-de-Veyle. Arrive un médecin nommé Fournier, qui, en entrant, dit à madame du

110 ESPRIT DE CUÀMFURT.

Deffant ; « Madame, j’ai bien l’honneur de vous présenter mon très-humble respect;» à M. le president Hénault : « Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer;» à M. de Pont-de-Veyle :

« Monsieur, je suis votre très-humble serviteur ;» et à d’Alombert : « Bonjour, monsieur. »

Un homme allait, depuis trente ans, passer toutes les soirées chez madame de... Il perdit sa femme ; on crut qu’il épouserait l’autre, et on l’y encourageait. Il refusa : « Je ne saurais plus, dit-il, où aller passer mes soirées. »

Madame de Tencin, avec des manières douces, était une femme sans principes et capable de tout exactement. Un jour, on louait sa douceur ; « Oui, dit l’abbé Trublet, si elle eût eu intérêt de vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux. »

M. de Broglie, qui n’admire que le mérite militaire, disait un jour : « Ce Voltaire qu’on vante tant, et dont je fais peu de cas, il a pourtart fait un beau vers :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. »

On réfutait je ne sais quelle opinion de M... sur un ouvrage, en lui parlant du public, qui en jugeait autrement : « Le public, le public, dit-il ; combien faut-il de sots pour faire un public?»

M. d’Argenson disait à M. le comte de Sébourg, qui était l’amant de sa femme : « Il y a deux places qui vous conviendraient également : le gouvernement dé la Bastille et celui des Invalides; si je vous donne la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé; si je vous donne les Invalides, on croira que c’est ma femme. »

Il existe une médaille que M. le prince de Condé m’a dit avoir possédée, et que je lui ai vu regretter. Cette médaille représente, d’un côté, Louis XIII, avec les mots ordinaires : Bex Franc, et Nav., et, de l’autre, le cardinal de Richelieu, avec CCS mots autour : Nil sine consilio.

M..., ayant lu la lettre de saint Jérôme où il peint avec la plus grande énergie la violence de ses passions , disait : « La force de ses tentations me fait plus d’envie que sa pénitence ne me fait peur, »

M... disait ; « Les femmes n’ont de bon que ce qu’elles ont de meilleur. >»

Un homme, épris des charmes de l’état de prêtrise, disait : « Quand je devrais être damné, il faut que je me fasse prêtre. »

Un homme était en deuil de la tête aux pieds : grandes pleureuses, perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l’aborde tristement : « Eh ! bon Dieu 1 qui est-ce donc que vous avez

H 2 ESPRIT UE CHAMPORT.

perdu? — Moi, dit-il, je n’ai rien perdu ; c’est que je suis veuf. »

Madame de Bassompierre, vivant à la cour du roi Stanislas, était la maîfresse connue de M. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne. Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle des libertés qui ne réussirent pas : « Je me lais, dit Stanislas; mon chancelier vous dira le reste.»

Autrefois, on lirait le gâteau des rois avant le repas. M. de Fonlenclle fut roi, et, comme il négligeait de servir d’un e.xccllent plat qu’il avait devant lui, on lui dit : « Le roi oublie ses sujets.» A quoi il répondit : «Voilà comme nous sommes, nous autres! »

Quinze jours avant l’attentat de Damiens, un négociant provençal, passant dans une petite ville à six lieues de Lyon, et étant à l’auberge, entendit dire dans une chambre qui n’était séparée de la sienne que par une cloison, qu’un nommé Damiens devait as.sassiner le roi. Ce négociant venait à Paris ; il alla se présenter chez M. Berryer, ne le trouva point, lui écrivit cequ’il avait entendu, retourna voir M. Berryer, et lui (lit qui il était. Il repartit pour sa province : comme il était en route, arriva l’attentat de Damiens. M. Berryer, qui comprit que ce négociant conterait son histoire, et que cette négligence le perdrait, lui, Berryer, envoie un exempt de police

CARACTÈRES ET A7ÎECDOTE8. H3

et des gardes sur la route de Lyon ; on saisit l’homme, on le bâillonne, on l’amène à Paris, on le met à la Bastille, où il est resté pendant dixhuit ans. M. de Malesherbes, qui en délivra plusieurs prisonniers en 177S, conta cette histoire dans le premier moment de son indignation.

M. de Roquemont, dont la femme était très-galante, couchait une fois par mois dans ta chambre de madame, pour prévenir les mauvais propos si elle devenait grosse, et s’en allait en disant: « Mc voilà net; arrive qui plante!»

M. de..., que des chagrins amers empêchaient de reprendre sa santé, me disait : « Qu’on me montre le fleuve d’Oubli, et je trouverai la fontaine de Jouvence. »

Un jeune homme sensible, etportant l’honnêteté dans l’amour, était bafoué par des libci lins qui se moejuaient de sa tournure sentimentale. Il leur répondit avec naïveté : « Est-ce ma faute, à moi, si j’aime mieux les femmes que j’aime que femmes que je n’aime pas?»

On faisait une quête à l’Académie française; il manquait un écu de six francs ou un louis d’or. Un des membres, connu par son avarice, fut soupçonné de n’avoir pas contribué; il soutint qu’il avait mis ; celui qui faisait la collecte dit : « Je ne l’ai pas vu ; mais je le crois. » M. de

ESPRIT DE CHAMPORT.

Fontcnelle termina la discussion en disant ; « Je l’ai vu, moi ; mais je ne le crois pas. »

L’abbé Maury, allant chez le cardinal de la Roebe-Aymon, le rencontra revenant de l’assemblée du clergé. 11 lui trouva de l’humeur et lui en demanda les raisons. « J’en ai de bien bonnes, dit le vieux cardinal : on m’a engagé à présider celte assemblée du clergé, où tout s’est passé on ne saurait plus mal. Il n’y a pas jusqu’à ces jeunes gens du clergé, cet abbé de la Luzerne, qui ne veulent pas se payer de mauvaises raisons. »

L’abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta une messe à dire tous les jours pour vingt sous ; quand il fut plus riche, il la céda à l’abbé de la Porte, en retenant huit sous dessus : celüi-ci, devenu moins gueux, la sous-loua à l’abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus , outre la portion de l’abbé Raynal; si bien que cette pauvre messe, grevée de deux pensions, ne valait que huit sous à l’abbé Dinouart.

Un évèquê de Saint-Brieuc, dans une oraison funèbre de Marie-Thérèse, se tira d’affaire fort simplement sur le partage de la Pologne : «La France, dit-il, n’ayant rien dit sur ce partage, je prendrai le parti de faire comme la France, et de n’en rien dire non plus. »

Milord Marlborough étant à la tranchée

avec un de ses amis et un de ses neveux, un coup de canon (il sauter la cervelle à cet ami et en couvrit le visage du jeune homme, qui recula avec elïroi. Marlborougli lui dit inlrépidement ; « Eh quoi ! monsieur, vous paraissez étonné? — Oui, dit le jeune homme en s’essuyant la figure, je le suis qu’un homme qui a autant de cervelle restât exposé gratuitement à un danger si inutile. »

Madame la duchesse du Maine, dont la santé allait mal, grondait son médecin et lui disait : a Était-ce la peine de m’imposer tant deprivations et de me faire vivre en mon particulier?— Mais Votre Altesse a maintenant quarante personnes au château ! — Eh bien , ne savezvous pas que quarante ou cinquante personnes sont le particulier d’une princesse? »

Le duc de Chartres (1), apprenant l’insulte faite à madame la duchesse de Bourbon, sa sœur, par M. le comte d’Artois, dit : « On est bien heureux de n'ètre ni père ni mari. »

Un jour que l’on ne s’entendait pas dans une dispute à l’Académie, M. de Mairan dit : « Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la fois ! »

Le comte de Mirabeau, très-laid de figure,

(1) Qui fut pins tard duc d'Orléans, devint roi des Français et mourut dans l’exil.

mais plein d’esprit, ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut lui-mèmeson avocat. «Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction ; pour toute réponse et pour toute défense, je demande que mon portrait soit mis au greffe.» Le commissaire n’entendait pas : «Bête, dit le juge, regardedonc la figure de monsieur ! »

M... me disait: « C’est faute de pouvoir placer un sentiment vrai, qne j’ai pris le parti de traiter l’amour comme tout le monde. Cette ressource a été mon pis aller, comme un homme qui, voulant aller au spectacle, et n’ayant pas trouvé de place à Iphig^ie, s’en va aux Variétés amusantes. »

Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan, à l’occasion du duc de Choiseul, que le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut entre eux une scène violente, que madame de Brionne termina en menaçant de le faire jeter par la fenêtre : «Je puis bien descendre, dit-il, par où je suis monté si souvent. »

M. le duc de Choiseul était du jeu de Louis XV, quand il fut exilé. M. de Chauvelin, qui en était aussi, dit au roi qu’il ne pouvait le continuer, parce que le duc en était de moitié. Le roi dit à M. de Chauvelin : « Demandez-lui s’il veut continuer.» M. de Chauvelin écrivit à Chanleloup; M. de Choiseul accepta. Au bout du

CARACTÈRES ET A?JECDOTKS. \\1

mois, le roi demanda si le partage des gains était fait : «Oui, dit M. de Chauvelin : M. de Choiseul gagne (rois mille louis. — Ah ! j’en suis bien aise, dit le roi ; mandez-le-Iui bien vile. »

L’amour, disait M..., devrait n’èlre le plaisir que des âmes délicates. Quand je vois des hommes grossiers se mêler d’amour, je suis tenté de dire ; « De quoi vous mêlez-vous? Du jeu, de la table, de l’ambition à cette canaille. »

Ne me vantez point le caractère de N... : c’est un homme dur, inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de bronze sur du marbre.

Savez-vous pourquoi, me disait M. de..., on est plus honnête, en France, dans la jeunesse et jusqu’à trente ans que passé cet âge? C’est que ce n’est qu’après cet âge qu’on s’est détrompé; que, chez nous, il faut être enclume ou marteau ; que l’on voit clairement que les maux dont gémit la nation sont irrémédiables. Jusqu’alors on avait ressemblé au chien qui défend le dîner de son maître contre les autres chiens; après cette époque, on fait comme le même chien, qui en prend sa part avec les autres.

Madame de, B..., ne pouvant, malgré son grand crédit, rien faire pour M. de D..., son amant, liommé par trdp médiocre, l'a épousé.

En fait d’amants, il n’est pas de ceux que l’on montre; en fait de maris, on montre tout.

M. le comte d’Orsay, fils d’un fermier général, et connu par sa manie d’être homme de qualité, se trouva avec M. de Choiscul-Goulïier chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez ce magistrat pour faire diminuer sa capitation, considérablement augmentée; l’autre y venait porter ses plaintes de ce qu’on avait diminué la sienne, et croyait que cette diminution supposait quelque atteinte portée à ses litres de noblesse.

M. d’Autrep disait de M. de Ximenès ; « C’est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol, dit : «Âh ! la vilaine bête! »

Le czar Pierre !«*■, étant à Spithead, voulut savoir ce que c’était que le châtiment de la cale qu’on inflige aux matelots. Il ne se trouva pour lors aucun coupable ; Pierre dit ; « Qu’on prenne un de mes gens. — Prince, lui réponditon, vos gens sont en Angleterre, et, par conséquent, sous la protection des lois. »

M. de Vaucanson s’était trouvé l’objet principal des attentions d’un prince étranger, quoique M. de Voltaire fût présent. Embarrassé et honteux que ce prince n’eût rien dit à Voltaire j il s’approcha de ce dernier et lui dit: « Le

prince vient de me dire telle chose (un compliment frès-fla(teur pour Voltaire).» Celui-ci vit bien que c’était une politesse de Vaucanson, et lui dit ; « Je reconnais tout votre talent dans la manière dont vous faites parler le prince. »

J’ai vu M. de Foncemagne jouir dans sa vieillesse d’une grande considération. Cependant, ayant eu occasion de soupçonner un moment sa droiture, je demandai à M. Saurin s’il l’avait connu particulièrement. Il me répondit qu’oui. J’insistai pour savoir s’il n’avait jamais rien eu contre lui. M. Saurin, après un moment de réflexion, me répondit : « Il y a longtemps qu’il est honnête homme. »

M. d’Argenson, apprenant à la bataille de Raucoux qu’un valet d’armée avait été blessé d’un coup de canon derrière l’endroit où il était lui-même avec le roi, disait : « Ce drôle-là ne nous fera pas l’honneur d’en mourir. »

Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte des batailles de Turin, d’Oudenardc, de Malplaquet, de Ramillies, d’Hochstett, les plus honnêtes gens de la cour disaient : «Au moins, le roi se porte bien, c’est le principal. »

Quand M. le comte d’Eslaing, après sa campagne de la Grenade, vint faire sa cour à la reine pour la première fois, il arriva porté sur

SCS béquilles, et accompagné de plusieurs officiers blessés comme lui ; la reine ne sut lui dire autre chose, sinon: «Monsieur le comte, avezvous été content du petit Laborde?»

Je n’ai vu dans le monde, disait M..., que des diners sans digestion, des soupers sans plaisir, des conversations sans confiance , des liaisons sans amitié, et des coucheries sans amour.

Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame de Mazarin pendant sa dernière maladie pour lui faire quelques petites exhortations, elle lui dit en l’apercevant: «Ah! monsieur le curé, je suis enchantée de vous voir; j’ai à vous dire que le beurre de l’Enfant-Jésus n’est plus à beaucoup près si bon : c’est à vous d’y mettre ordre, puisque l'Enfant-Jésusestune dépendance de votre Église. »

Je disais à M. B..., misanthrope plaisant, qui m’avait présenté un jeune homme de sa connaissance : « Voire ami n’a aucun usage du monde, ne sait rien de rien. — Oui, dit-il; et il est déjà triste comme s’il savait tout. »

M... disait qu’un esprit .sage, pénétrant et qui verrait la société telle qu’elle est, ne trouverait partout que de l’amertume. 11 faut absolument diriger sa vue vers le coté plaisant, et s’accoutumer à ne regarder l’homme que comme un pantin, et la société comme la planche sur

laquelle il saule. Dès lors, tout change; l’esprit des difl’érents élals, la vanité particulière à chacun d’eux, ses diflërentes nuances dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant, et on conserve sa santé.

M... me disait ;« J’ai renoncé à l’amitié de deux hommes : l’un, parce qu’il ne m’a jamais parlé de lui ; l’autre, parce qu’il ne m’a jamais parlé de moi.

On demandait au même pourquoi les gouverneurs de province avaient plus de faste que le roi : « C’est, dit-il, que les comédiens de campagne chargent plus que ceux de Paris. »

Un prédicateur de la Ligue avait pris pour texte de son sermon : Eripe nos, Pomine, à luto fœcis, qu’il traduisait ainsi ; « Seigneur, débourbonnez-nous ! »

Le régent envoya demander au président Daron la démission de sa place de premier président du parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit qu’on ne pouvait lui ôter sa place sans lui faire son procès. Le régent, ayant reçu la lettre, mit au bas: Qu’à cela ne tienne, et la renvoya pour réponse. Le président, connaissant le prince auquel il avait aflaire, envoya sa démission.

Un homme de lettres menait de front un poëme et une affaire d’où dépendait sa fortune. On lui demandait comment allait son poëme.

133 ESPRIT DE CnAMFORT.

« Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon affaire. Je ne ressemble pas mal à ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissait croître sa barbe, ne voulant pas, disait-il, la faire faire avant de savoir si sa tète lui appartiendrait. Avant d’être immortel, je veux savoir si je vivrai. »

M. de la Reynière, obligé de choisir entre •la place d’administrateur des postes, et celte de fermier général, après avoir possédé ces deux places, dans lesquelles il avait été maintenu par le crédit des grands seigneurs qui soupaient chez lui, SC plaignit à eux de l’alternaUve qu’on lui proposait et qui diminuait de beaucoup son revenu. Un d’eux lui dit naïvement : « Eh! mon Dieu, cela ne fait pas une grande différence dans votre fortune.. C’est un million à mettre à fonds perdu ; et nous n’en viendrons pas moins souper chez vous. »

M..., Provençal, qui a des idées plaisantes, me disait, à propos de rois et même de ministres, que, la machine étant bien montée, le choix des uns et des autres était indifférent. « Ce sont, disait-il, des chiens dans un tournebrochc : il suffit qu’ils remuent les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu’il ait de l’intelligence ou du nez, ou rien de tout cela, la

broche tourne, et le souper sera toujours à peu près bon. »

On faisait une procession avec la châsse de sainte Geneviève, pour obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route, qu’il commença à pleuvoir. Sur quoi l’évèque de Castres dit plaisamment : «< La sainte se trompe ; elle croit qu’on lui demande de la pluie. »

« Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disait M..., la célébrité littéraire me paraît une espèce de diffamation qui n’a pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan ; mais cela viendra. »

On venait de citer quelques traits de la gournaandisede plusieurs souverains. « Que voulez-vous, dit le bonhomme M. de Brequigny, que voulez-vous que fassent cos pauvres rois? 11 faut bien qu’ils mangent! »

On demandait à une duchesse de Rohan à quelle époque elle comptait accoucher, « Je me datte, dit-elle, d’avoir cet honneur dans deux mois. » L’honneur était d’accoucher d’un Rohan.

Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à l’Opéra, le fameux Qu'il mourût de Corneille, pria Noverre de faire danser les Maximes de la Rochefoucauld.

M. de Malcsherbes disait à M. do Maurepas qu’il fallait engager le roi à aller voir la Bastille.

in

«Il faut bien s’en garder, lui répondit M. de Maurepas ; il ne voudrait plus j’ faire mettre personne. »

Pendant un siège, un porteur d’eau criait dans la ville : « A six sous la voie d’eau ! » Une bombe vient et emporte un de ses seaux : « A douze sous le seau d’eau! » s’écrie le porteur sans s’étonner.

L’abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux sur le système de Descartes ; il n’avait point de valet, et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa tète par-dessus son bonnet, les deux cotés pendant à droite et à gauche. Un matin, il entend frapper à sa porte : «Qui va là ? -— Ouvrez... » Il lire un cordon et la porte s’ouvre. L’abbé de Molière , ne regardant point : « Qui êtes vous? — Donnez-moi de l’argent. — De l’argent? — Oui, de l’argent. — Ah ! j’entends, vous êtes un voleur? — Voleur ou non, il me faut de l’argent. — Vraiment, oui, il vous en faut? Eh bien, cherchez là-dedans... »Il tend le cou, et présente un descôlésde la culotte ; le voleur fouille : « Eh bien, il n’y a point d’argent. — Vraiment, non; mais il y a ma clef. — Eh bien, cette clef... ? — Celte clef, prenez-la. — Je la liens. — Allez-vousen à ce secrétaire; ouvrez... » Le voleur met la clef à Un autre tiPolr. « Laissez donc, ne dé-

rangez pas ! ce sont mes papiers. Ventrebleu ! finirez-vous? ce sont mes papiers 1 A l’autre tiroir, vous trouverez de l’argent. — Le voilà. — Eh bien, prenez... Fermez donc le tiroir...» Le voleur s’enfuit. « Monsieur le voleur, fermez donc la porte. Morbleu ! il laisse la porte ouverte !... Quel chien de voleur! il faut que je me lève par le froid qu’il fait! maudit voleur! » L’abbé saute en pied, va fermer la porte, et revient se remettre à son travail.

M..., à propos des six mille ans de Moïse, disait, eu considérant la lenteur des progrès des arts, et l’état actuel de la civilisation : « Que veutil qu’on fasse de ses six mille ans ? 11 en a fallu plus que cela pour savoir battre le briquet, et pour inventer les allumettes. »

La comtesse de Boufllers disait au prince de Gonti, qu’il était le meilleur des tyrans.

Madame de Montmorin disait à son fils : « Vous entrez dans le monde ; je n’ai qu’un conseil à vous donner : c’est d’èlre amoureux de toutes les femmes. »

Une femme disait à M... qu’elle le soupçonnait de n’avoir jamais perdu terre avec les femmes. «Jamais, lui dil-il, si ce n’est dans le ciel. » En effet, son amour s’accroissait toujours par la jouissance, après avoir commencé assez tranquillement.

i26 ESPRIT DE CHAMPORT.

Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d’une cour plénière, telle qu’on a voulu l’exécuter depuis. Tout fut réglé entre le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses qu’il ferait au premier président; tout fut expliqué dans un mémoire dans lequel on disait : « Ici, le roi prendra unairsévère; ici, le front du roi s’adoucira ; ici, le roi fera tel gesie, etc. » Le mémoire existe.

« Il faut, disait M..., flatter l’intérêt ou effrayer l’amour-propre des hommes : ce sont des singes qui ne sautent que pour des noix, ou bien dans la crainte du coup de fouet. »

Madame de Créqui, parlant à la duchesse de Chaulnes de son mariage avec M. de Giac, après les suites désagréables qu’il a eues, lui dit qu’elle aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des âges. « Madame, lui dit madame de Giac, apprenez qu’une femme de la cour n’est jamais vieille, et qu’un homme de robe est toujours vieux. »

M. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné à son fils de lui donner la liste de scs dettes, celui-ci mil à la tète de son bilan soixante mille livres pour une charge de conseiller au parlement de Bordeaux. Le père indigné crut que c’était une raillerie, et lui en fit des reproches amers. Le fils soutint qu’il aVait payé celle

charge. « C’était, dit-il, lorsque je fis connaissance avec madame Tilaurier. Elle souhaitait d’avoir une charge de conseiller au parlement de Bordeaux pour son mari; et jamais, sans cela, elle n’aurait eu d’amitié pour moi ; j’ai payé la place, et vous voyez, mon père, qu’il n’y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un mauvais plaisant. »

Le comte d’Argenson, homme d’esprit, mais dépravé, et se jouant de sa propre honte, disait : «< Mes ennemis ont beau faire, ils ne me culbuteront pas : il n’y a ici personne plus valet que moi. »

M. de Boulainvilliers, homme sans esprit, très-vain, et fier d’un cordon bleu par charge, disait à un homme, en mettant ce cordon, pour lequel il avait acheté une place de cinquante milleécus: « Ne seriez-vous pas bien aise d’avoir un pareil ornement? — Non, dit l’autre ; mais je voudrais avoir ce qu’il vous coûte. »

Le marquis de Chatelux, amoureux comme à vingt ans, ayant vu sa femme occupée, pendant tout un dîner, d’un étranger jeune et beau, l’aborda au sortir de table, et lui adressait d’humbles reproches; le marquis de Genlis lui dit: a Passez, passez, bonhomme, on vous adonné. » M..., connu par son usage du monde, me disait, que ce qui l’avait le plus formé, c’était

ESPRIT DE CHÀMFORT.

d’avoir su coucher, dans l’occasion, avec des femmes de quarante ans, et écouter des vieillards de quatre-vingts.

Le duc de Clioiseul et le duc de Praslin avaient eu une dispute pour savoir lequel était le plus bête, du roi ou de M. de la Vrillière : le duc de Praslin soutenait que c’était M. de la Vrillière ; l’autre, en fidèle sujet, pariait pour le roi. Un jour, au conseil, le roi dit une grosse bêtise. « Eh bien, monsieur de Praslin, dit le duc de Choiseul, qu’en pensez-vous? »

M. de Buffbn s’environne de flatteurs et de sots qui le louent sans pudeur. Un homme avait dîné chez lui avec l’abbé Leblanc, M. de Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit à souper qu’il avait vu, dans le cœur de Paris, quatre huîtres attachées à un rocher. On chercha longtemps le sens de cette énîgme, dont il donna enfin le mot.

Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui, dès les premiers jours, se présenta comme mortelle. Lorry, qui fut mandé avec Bordeu, employa, dans le détail des conseils qu’il donnait, le mot : Il faut. Le roi, choqué de ce mot, répétait tout bas, et d’une voix mourante : Il faut! il faut !

Quelque temps avant que Louis XV fût arrangé avec madame de Pompadour, elle courait

après lui aux chasses. Le roi eut la complaisance d’envoyer à M. d’Élioles une ramure de cerf. Celui-ci la fil mellre dans sa salle à manger, avec ces mots : «Présent fait par le roiùM.d’Ètioles.»

Madame de... vivait avec M. de Senevoi. Un jour qu’elle avait son mari à sa toilette, un soldat arrive, et lui demande sa protection auprès de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait un congé. Madame de... se fâche contre cet impertinent, dit qu’elle ne connaît M. de Senevoi que comme tout le monde ; en un mot, refuse. M. de... relient le soldat, et lui dit; «Va demander ton congé en mon nom, et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le sien. »

M... débitait souvent des maximes de roué, en fait d’amour; mais, dans le fond, il était sensible, et fait pour les passions. Aussi quelqu’un disait de lui : «Il a fait semblant d’èlre malhonnête, afin que les femmes ne le rebutent pas. »

M. de Richelieu disait, au sujet du siège de Mahon par M. le duc de Grillon : « J’ai pris Mahon par une étourderie ; et, dans ce genre, M. de Grillon paraît en savoir plus que moi. »

A la bataille de Rocoux ou de Lawfeld, le jeune M. de Thyange eut son cheval tué sous lui, et lui-même fut jeté fort loin ; cependant, il

n'en fut point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit : « Petit Thyange, tu as eu une belle peur? — Oui, M. le maréchal, dit celui-ci; j’ai craint que vous ne fussiez blessé. »

Voltaire disait, à propos de VAnti machiavel du roi de Prusse : « Il crache au plat pour en dégoûter les autres. »

On faisait compliment à madame Denis de la façon dont clic venait de jouer Zaïre : « 11 faudrait, dit-elle, être belle et jeune. — Ah ! madame, reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire. »

M. Poissonnier, le médecin, après son retour de Russie, alla à Ferney, et, comme il parlait à M. de Vollaire de tout ce qu’il avait dit de faux et d’exagéré sur ce pays-là : « Mon ami, répondit naïvement Voltaire, au lieu de s’amuser à contredire, ils m’ont donné de bonnes pelisses, ol je suis très-frileux. »

Madame de Tencin disait que les gens d’esprit faisaient beaucoup de fautes en conduite, parce qu’ils ne croyaient jamais le monde assez bète, aussi bète qu’il l’est.

Une femme avait un procès au parlement de Dijon. Elle vint à Paris, sollicita M. le garde des sceaux (178/1), de vouloir bien écrire, en sa faveur, un mot qui lui ferait gagner un procès très-juste ; le garde des sceaux la refusa. Lacom-

tesse Talleyrand prenait intérêt à celte femme ; elle en parla au garde des sceaux ; nouveau refus. Madame de Talleyrand en fit parler par la reine; autre refus. Madame de Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressait beaucoup l’abbé de Périgord, son fils ; elle fit écrire par lui ; refus très-bien tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire une tentative, et d’aller à Versailles. Le lendemain, elle part ; l’incommodité de la voilure publique l’engage à descendre à Sèvres, et à faire le reste de la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus agréable et qui abrège ; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet homme lui dit ; « Vous aurez demain ce que vous demandez. «Elle le regarde, et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est refusée encore, veut partir. L’homme l’engage à coucher à Versailles, et, le lendemain malin, lui apporte le papier qu’elle demandait. C’était un commis d’un commis, nommé M. Étienne.

Le duc de la Vallière, voyant à l’Opéra )a petite Lacour sans diamants, s’approche d’elle, et lui demande comment cela se fait. « C’est, luiditclle,qucles diamantssont la croix de Saint-Louis de notre état. » Sur ce mot, il devint amoureux fou d’elle. Il a vécu avec elle longtemps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent

à madame Dubarry près de Louis XV. Elle lui ôtait son cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait : « Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille. »

Un joueur fameux, nommé Sablière, venait d’être arrêté. Il était au désespoir, et disait à Beaumarchais, qui voulait l’empêcher do se tuer : « Moi, arrêté pour deux cents louis ! abandonné par tous mes amis! C’est moi qui les ai formés, qui leur ai appris à friponner. Sans moi, que seraient B...., D.,..,N.... (Ils vivent tous)? Enfin, monsieur, jugez de l’excès de mon avilissement : pour vivre, je suis espion de police! »

Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair, fut accusé d’avoir fait une conspiration pour enlever le roi George III, et le transporter à Philadelphie. Amené devant ses juges, il leur dit : « Je sais Irès-bien ce qu’un roi peut faire d’un banquier; mais j’ignore ce qu’un banquier peut faire d’un roi. »

On disait au .satirique anglais Donne : « Tonnez sur les vices ; mais ménagez les vicieux. — Comment, dit-il, condamner les cartes, et pardonner aux escrocs? »

On demandait à M. de Lauzun ce qu’il répondrait à sa femme (qu'il n’avait pas vue depuis dix ans), si elle lui écrivait : « Je viens de découvrir que je suis grosse. » Il réfléchit, et répondit :

« Je lui écrirais : « Je suis charitié d’apprendre » que le ciel ait enfin béni notre union ; soignez » votre santé ; j’irai vous faire ma cour ce soir. » Madame de H... me racontait la mort de M. le duc d’Aumont. « Cela a tourne bien court, disait-elle ; deux jours auparavant, M. Bouvard lui avait permis de manger, et, le jour même de sa mort, 'deux heures avant la récidive de sa paralysie, il était, comme à trente ans, comme il avait été toute sa vie ; il avait demandé son perroquet, avait dit ; « Brossez ce fauteuil... Voyons « mes deux broderies nouvelles... » enfin, toute sa tête, ses idées comme à l’ordinaire. »

M..., qui, après avoir connu le monde, prit le parti de la solitude, disait, pour ses raisons, qu’après avoir examiné les conventions de la société dans le rapport qu’il y a de l’homme de qualité à l’homme vulgaire, il avait trouvé que c’était un marché d’imbécile et de dupe. «J’ai ressemblé, ajoutait-il, àun grand joueurd’échecs, qui se lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner la dame. On joue divinement, on se casse la tête, et on finit par gagner un petit écu. »

Un courtisan disait à 1a mort de Louis XIV: « Après la mort du roi, on peut tout croire. » J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Boufflers, et même (qu’on me

134 ESPRIT DE CUAMPORT.

passe ce terme) pour l’avoir manquée, ce qui leur donna beaucoup d'humeur l’un contre l’autre. Un jour, on disait devant eux que l’amour du genre humain éteignait l’amour de la patrie. « Pour moi, dit-elle. Je sais, par mon exemple, et je sens que cela n’est pas vrai ; je suis très-bonne Française , et je ne m’intéresse pas moins au bonheur de tous les peuples. — Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous êtes Française par votre buste, et cosmopolite du reste de votre personne. »

La maréchale de Noailles, actuellement vivante (1780), est une mystique comme madame Guyon, à l’esprit près. Sa tête s’était montée au point d’écrire à la "Vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de l’église Saint-Roch ; et la réponse à cette lettre fut faite par un prêtre de cette paroisse. Ce manège dura longtemps : le prêtre fut découvert et inquiété, mais on assoupit cette affaire.

Un jeune homme avait offensé le complaisant d’un ministre. Un ami, témoin de la scène, lui dit, après le départ de l’offensé : « Apprenez qu’il vaudrait mieux avoir offensé le ministre même, que l’homme qui le suit dans sa garderobe. »

M. de..., qui avait vécu avec des princesses d’Allemagne, me disait : « Croyez-vous que M. de

L. .. ait madame de S...?» Je lui répondis :« Il n’en a pas même la prétention ; il se donne pour ce qu’il est, pour un libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout. — Jeune homme, me répondit-il, n’en soyez pas la dupe; c’est avec cela qu’on a des reines. »

M. de Stainville, lieutenant général, venait de faire enfermer sa femme. M. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitait un ordre pour faire enfermer la sienne. Il venait d’obtenir l’ordre, et sortaitde chezleminislreavecun airtriomphant.

M. de Stainville, qui crut qu’il venait d’être nommé lieutenant général, lui dit devant beaucoup de monde : « Je vous félicite, vous êtes sûrement des nôtres. »

L’Écluse, celui qui a été à la tête des Variétés amusantes, racontait que, tout jeune et sans fortune, il arriva à Lunéville, où il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour où le roi perdit sa dernière dent.

On assure que madame de Montpensier , ayant été quelquefois obligée, pendant l’absence de ses dames, de se faire remettre un soulier par quelqu’un de ses pages, lui demandait s’il n’avait pas eu quelque tentation. Le page répondait qu’oui. La princesse, trop honnête pour profiler de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le

136 ESPRIT DE GHAMFORT.

mettre en état d’aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle était la cause.

M. de Marville disait qu’il ne pouvait y avoir d’honnête homme à la police, que le lieutenant de police tout au plus.

Quand le duc de Choiseul était content d’un maître de poste par lequel il avait été bien mené, ou dont les enfants étaient jolis, il lui disait : «Combien paye-l-on? est-ce poste ou poste et demie, de votre demeure à tel 'endroit? — Poste, monseigneur. — Eh bien , il y aura désormais poste etdemie.nLa fortune du maître de poste était faite.

Madame de Prie, maîtresse du régent, dirigée par son père, un traitant nommé. Je crois, Pleneuf, avait fait un accaparement de blé qui avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé un soulèvement. Une compagnie de mousquetaires reçut ordre d’aller apaiser le tumulte ; et leur chef, M. d’Avejau, avait ordre, dans ses instructions, de tirer sur la canaille; c’est ainsi qu’on désignait le peuple en France. Cet honnête homme se fît une peine de faire feu sur ses concitoyens, et voici comme il s’y prit pour remplir sa commission. Il fit faire tous les apprêts d’une salve de mousqueterie ; et, avant de dire : Tirez! il s’avança vers la foule, tenant d’une main son chapeau, et de l’autre l’ordre de la cour. « Mes-

GARAGTÈBES ET ANECDOTES. 137

sieurs, dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille ; je prie tous les honnêtes gens de se retirer, avant que j’ordonne de faire feu. » Tout s’enfuit et disparut (1).

C’est un fait connu que la lettre du roi, envoyée à M. de Maurepas, avait été écrite pour M. de Machaut. On sait quel intérêt particulier fit changer cette disposition ; mais ce qu’on ne sait point, c’est que M. de Maurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu’on croit qui lui avait ké offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui ; à la fin de la conversation, M. de Maurepas lui dit : « Je développerai mes idées demain au conseil. » On assure aussi que, dans cette même conversation, il avaitdit au roi; « Votre Majesté me fait donc premier ministre? — Non, dit le roi, ce n’est point du tout mon intention. — J’entends, dit M. de Maurepas, Votre Majesté veut que je lui apprenne à s’en passer. »

On disputait chez madame de Luxembourg sur ce vers de l’abbé Delille :

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux :

On annonce le bailli de Breteuil et madame delà Reynière : « Le vers est bon, » dit la maréchale.

(1) Oo a faiu, à tort, dans une oraUon funèbre rèccute, les honneurs de ce mot 4 la fois touchant et spirituel à un garde national de Paris, mort il y a quelque temps.

138 ESPBIT DE CHAHFORT.

M..., m’ayant développé ses principes sur la société, sur le gouvernement, sa manière de voir les hommes et les choses, qui me sembla triste et affligeante, je lui en fis la remarque, et j’ajoutai qu’il devait être malheureux. Il me répondit qu’en effet il l’avait été assez longtemps; mais que ces mêmes idées n’avaient plus rien d’effrayant pour lui. « Je ressemble, continua-tril, aux Spartiates, à qui l’on donnait pour lit des joncs épineux, dont il ne leur était permis de briser les épines qu’avec leur corps, opération après laquelle leur lit leur paraissait très-supportable. »

Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme ; prend une fille d’Opéra qu’il quitte en disant :« C’est comme ma femme; «prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant : « C’est comme une telle ; » ainsi de suite.

Des jeunes gens de la cour soupaient chez M. de Conflans. On débute par une chanson libre, mais sans excès d’indécence; M. de Fronsac sur-le-champ se met à chanter des couplets abominables qui étonnèrent même la bande joyeuse. M. de Conflans interrompt le silence universel en disant :« Que diable! Fronsac, il y a dix bouteilles devin de Champagne entre cette chanson et la première. »

Madame du Defîani, étant petite fille et au couvent, y prêchait l’irréligion à ses petites camarades. L’abbé fit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira, en disant : « Elle est charmante. »> L’abbesse, qui mettait de l’importance à tout cela , demanda à l’évêque quel livre il fallait faire lire à cette enfant. Il réfléchit une minute, et il répondit : « Un catéchisme de cinq sous. » On ne put en tirer autre chose.

L’abbé Baudeau disait de M. Turgot, que c’était un instrument d’une trempe excellente, mais qui n’avait pas de manche.

M. de Barbançon, qui avait été très beau, possédait un très-joli jardin que madame la duchesse de la Valliêre alla voir. Le propriétaire, alors très-vieux et très-goutteux, lui dit qu’il avait été amoureux d’elle à la folie. Madame de la Valliêre lui répondit ; « Hélas ! mon Dieu, que ne parliez-vous? vous m’auriez eue comme les autres. »

L’abbé Fraguier perditun procès qui avait duré vingt ans. On lui faisait remarquer toutes les peines que lui avait causées un procès qu’il avait fini par perdre. « Ohl dit-il, je l’ai gagné tous les soirs pendant vingt ans. » Ce mot est trèsphilosophique, et peut s’appliquer à tout. Il explique comment on aime la coquette : elle vous

fait gagner votre procès pendant six mois, pour un jour où elle vous le fait perdre.

Madame Dubarry, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val, maison de M. de Beauveau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne déplairait pas à madame de Beauveau. Madame de Beauveau crut plaisant de s’y trouver et d’en faire les honneurs. On parla de ce qui s’était passé sous Louis XV. Madame Dubarry se plaignit de différentes choses qui semblaient faire voir qu’on haïssait sa personne, a Point du tout, dit madame de Beauveau, nous n’en voulions qu’à votre place. «Après cetaveu naïf, on demanda à madame Dubarry si Louis XV ne disait pas beaucoup de mal d’elle (madame de Beauveau) et de madame de Grammont. « Oh 1 beaucoup. — Eh bien, quel mal, de moi, par exemple? — De vous, madame, que vous étiez hautaine, intrigante ; que vous meniez votre mari parle nez.» M. de Beauveau était présent : on se hâta de changer de conversation.

M. de Maurepas et M. de Saint-Florentin, tous deux ministres dans le temps de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la répétition du compliment de renvoi qu’ils prévoyaient que l’un ferait un jour à l’autre. Quinze jours après cotte facétie, M. de Maurepas entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un

air triste et grave, et vient lui demander sa démission. M. de Saint-Florentin paraissait en être la dupe, lorsqu’il fut rassuré par un éclat de rire de M. de Maurepas. Trois semaines après, arriva le tour de celui-ci, mais sérieusement. M. de Saint-Florentin entre chez lui, et, se rappelant le commencement de la harangue de M. de Maurepas, le jour de sa facétie, il répéta ses propres mots. M. de Maurepas crut d’abord que c’était • une plaisanterie ; mais, voyant que l’autre parlait tout de bon ; « Allons, dit-il, je vois bien que vous ne me persifliez pas; vous êtes un honnête homme ; je vais vous donner ma démission. » L’abbé Maury, tâchant de faire conter à l’abbé de Beaumont, vieux et paralytique, les détails de sa jeunesse et de sa vie : « L’abbé, lui dit celui-ci, vous me prenez mesure ! » indiquant qu’il cherchait des matériaux pour son éloge à l’Académie.

D’Alembert se trouva chez Voltaire avec un célèbre professeur de droit à Genève. Celuici, admirant l’universalité de Voltaire, dit à d’Alembert : «Il n’y a qu’en droit public que je le trouve un peu faible. — Et moi, dit d’Alembert, je ne le trouve un peu faible qu’en géométrie. » Madame de Maurepas availde l’amitié pour le comte Lowendal (fils du maréchal), et celui-ci, à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué du

voyage, descendit chez elle. « Ah ! vous voilà, cher comte ! dit-elle. Vous arrivez bien à propos : il nous manque un danseur, et vous nous êtes nécessaire. » Celui-ci n’eut que le temps de faire une courte toilette et dansa.

M. de Galonné, au moment où il fut renvoyé, apprit qu’on offrait sa place à M. de Fourqueux, mais que celui-ci balançait à l’accepter, «Je voudrais qu’illa prît.ditrex-ministre; il était ami de M. Turgot, il entrerait dans mes plans. — Cela est vrai, » dit Dupont, lequel était fort ami de M. de Fourqueux ; et il s’offrit pour aller l’engager à accepter la place. M. de Galonné l’y envoie. Dupont revient une heure après, criant ; «Victoire! victoire! nous le tenons, il accepte.» M. de Galonné pensa crever de rire.

Le vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc pendant quelque temps, voulut se retirer, et demanda à M. de Galonné une pension de dix mille livres. « Que voulez-vous faire de dix mille livres? » dit celui-ci; et il fit porter la pension à vingt mille. Elle est du petit nombre de celles qui ont été respectées, à l’époque du retranchement des pensions par l’archevêque de Toulouse, qui avait fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest.

M... disait, à propos de madame de... : « J’ai cru qu’elle me demandait un fou, et j’étais

près de le lui donner ; mais elle me demandait un sot, et je le lui ai refusé net. »

M... disait, à propos de sottises ministérielles et ridicules ; « Sans le gouvernement, on ne rirait plus en France. »

,*,I1 a plu un moment à madame la duchesse de Grammont de dire que M. de Liancourt avait autant d’esprit que M. de Lauzun. M. de Créqui rencontre celui-ci, et lui dit : « Tu dînes aujourd’hui chez moi. — Mon ami, cela m’est impossible. — Il le faut; et d’ailleurs tu y es intéressé. — Comment? — Liancourt y dîne : on lui donne ton esprit; il ne s’en sert point; il te le rendra. » On disait de J.-J. Rousseau : C’est un hibou. « Oui, dit quelqu’un, mais c’est celui de Minerve ; et, quand je sors du Devin du Village, j’ajouterais, déniché par les Grâces. »

On connaît le proverbe ; « On ne passe jamais sur le pont Neuf sans y voir un moine , un cheval blanc et une catin. » Deux femmes de la cour, passant sur le pont Neuf, virent en deux minutes un moine et un cheval blanc ; une des deux, poussant l’autre du coude, lui dit : « Pour la catin, vous et moi, nous n’en sommes pas en peine. »

Le prince de Conli actuel s’affligeait de ce que le comte d’Artois venait d’acquérir une terre auprès de ses cantons de chasses : on lui fit en-

tendre que les limites étaient bien marquées, qu’il n’y avait rien à craindre pour lui, etc. Le prince de Conti interrompt le harangueur, en lui disant : « Vous ne savez pas ce que c’est que les princes! »

M... disait que la goutte ressemblait aux bâtards des princes, qu’on baptise le plus tard qu’on peut.

M... disait à M. de Vaudreuil, dont l’esprit est droit et juste, mais encore livré à quelques illusions : « Vous n’avez pas de taie dans l’œil ; mais il y a un peu de poussière sur votre lunette. »

/^M.deB... prétendait qu’on ne dit point à une femme à trois heures, ce qu’on lui dit à six; à six, ce qu’on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il ajoutait que le plein midi a une sorte de sévérité. Il ajoutait que son ton de conversation avec madame de... était changé depuis qu’elle avait changé en cramoisi le nïeuble de son cabinet, qui était bleu.

J.-J. Rousseau étant, à Fontainebleau, à la représentation de son Devin du Village, un courtisan l’aborda, et lui dit poliment: « Monsieur, permettez-vous que je vous fasse mon compliment? — Oui, monsieur, dit Rousseau, s’il est bien. » Le courtisan s’en alla. On dit à Rousseau: «Mais y songez-vous? quelle réponse vous venez

CARACTÉRRS ET ANECDOTES. 145

de faire! — Fort bonne, dit Rousseau; connaissez-vous rien de pire qu’un compliment mal fait? »

M. de Voltaire, étant à Postdam, un soir après souper, fit un portrait d’un bon roi en contraste avec celui d’un tyran, et, s’échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des malheurs dont l’humanité était accablée sous un roi despotique, conquérant, etc. Le roi de Prusse, ému, laisse tomber quelques larmes. « Voyez, voyez! s’écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre I »

On sait que M. de Luynes, ayant quitté le service pour un soufflet qu’il avait reçu sans en tirer vengeance, fut fait bientôt après archevêque de Sens. Un jour qu’il avait oflicié pontiflcalement, un mauvais plaisant prit sa mitre, et, l’écartant des deux côtés : «C’est singulier, dit-il, comme cette mitre ressemble à un soufflet. »

Fontenelle avait été refusé trois fois de l’Académie, et le racontait souvent. Il ajoutait : « J’ai fait celte histoire à tous ceux que j’ai vus s’affliger d’un refus de l’Académie, et je n’ai con- .solé personne. »

A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis, M... disait : « J’ai lu quelque part qu’en politique il n’y avait rien de si malheureux pour les peuples que les règnes trop

146 ESPRIT DR 'CHAïlFORT.

longs. J’entends dire que Dieu est éternel ; tout est dit. »

C’est une remarque très-fine et très-judicieuse de M..., que quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les défauts des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre une partie : être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère n’est pas même un préservatif contre eux.

M. Helvétius dans sa jeunesse était beau comme l’Âmour. Un soir qu'il était assis dans le foyer et forttranquille, quoique auprès de mademoiselle Gaussin, un cétèbre financier vint dire à l’oreille de celte actrice , assez haut pour qu’Helvétius l’entendît: « Mademoiselle, vous serait-il agréable d’accepter six cents louis en échange de quelques complaisances ? — Monsieur, répondit-elle assez haut pour être entendue aussi, et en montrant Helvétius, je vous en donnerai deux cents si vous voulez venir demain malin chez moi avec cette figure-là. »

La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n’avait point eu d’amants et l’on s’en étonnait; une autre femme, voulant rappeler qu’elle était rousse et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit : « Elle est comme Samson, sa force est dans ses cheveux. »

CARACTÈRES ET AÎIBCDOTES. 147

Madame Brisard, célèbre par scs galanteries, étant à Plombières, plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de Gisors était du nombre; et, comme elle était dévote, les amis de madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevait, les autres n’en feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette négociation et réussirent. Comme madame Brisard était aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l’intimité. Un jour, madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant très-bien qu’on eût une faiblesse, elle ne comprenait pas qu’une femme vînt à multiplier à un certain point le nombre de ses amants. « Hélas ! lui dit madame Brisard, c’est qu’à chaque fois j’ai cru que celui-là serait le dernier. »

C’est une chose remarquable que Molière, qui n’épargnait rien, n’a pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus des ordres de Colbert.

Le régent voulait aller au bal, et n’y être pas reconnu : « J’en sais un moyen, » dit l’abbé Dubois ; et, dans le bal, il lui donna des coups de pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva trop forts, lui dit: « L’abbé, tu me déguises trop! » La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu de l’enfer, dit : « Je me

ESPRIT DE CBAMFORT.

flatte qu’ils s’y accoutument, et qu’à la fin ils sont là comme le poisson dans l’eau. »

Madame de Nesle avait M. de Soubise.

M. de Nesle, qui méprisait sa femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant ; il lui dit : « Madame, on sait bien que je vous passe tout; je dois pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes et que je ne vous passerai pas : telle est celle que vous avez pour le perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer chez vous. » Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de Soubise, qui la souffleta, quoi qu’elle pût dire. Le mari alla ensuite conter cet exploit, ajoutant que l’histoire du perruquier était fausse, se moquantdeM.de Soubise, qui l’avait crue, et de sa femme, qui avait été souffletée.

M..., pour peindre d’un seul mot la rareté des honnêtes gens, me disait que, dans la société, l’honnête homme est une variété de l’espèce humaine.

M. de Sourches, petit fat, hideux, le teint noir, et ressemblant à un hibou, dit un jour en se retirant : «Voilà la première fois, depuis deux ans, que je vais coucher chez moi.» L’évêque d’Agde, se retournant et voyant cette flgure, lui dit en le regardant : « Monsieur perche apparemment. »

M. de R. venait de lire dans une société trois ou quatre épigrammes sur autant de personnes dont aucune n était vivante. On se tourna vers M. de..., comme pour lui demander s’il n’en avait pas quelques-unes dont il pût régaler l’assemblée. «Moi! dit-il naïvement ; tout mon monde vit, je ne puis vous rien dire. »

M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dixsept ans, venant de dire à madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne l’ayant pas aperçue. «Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je dois faire de vos galanteries ; vous passez devant moi sans me regarder. — Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je n’aurais pas passé. »

Le duc de Lauzun disait : « J’ai souvent de vives disputes avec M. de Galonné; mais, comme ni l’un ni l’autre nous n’avons de caractère, c’est à qui se dépêchera de céder ; et celui de nous deux qui trouve la plus jolie tournure pour battre en retraite est celui qui se retire le premier.»

Le roi Stanislas venait d’accorder des pensions à plusieurs cx-jesuites; M. de Tressan lui dit : « Sire, Votre Majesté ne fcra-l-elle rien pour la famille de Damiens, qui c.sl dans la plus profonde misère?»

Fontenclle, âgé de quatre-vingts ans, s’empressa de relever l’éventail d’une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa politesse dédaigneusement. « Ah ! madame; lui dit-il, vous prodiguez bien vos rigueurs. »

M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désigne souvent Dieu par cette phrase : Le gentilhomme d’en haut.

M. Lorri, médecin, racontait que madame de Sully, étant indisposée, l’avait appelé et lui avait conté une insolence de Bordeu, lequel lui avait dit : «Votre maladie vient de vos besoins, voilà un homme» ; et, en même temps, il se présenta dans un état peu décent. Lorri excusa son confrère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. Il ajoutait; «Je ne sais ce qui est arrivé depuis ; mais ee qu’il y a de certain, c’est qu’après m’avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu.»

L’abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille, devenue depuis madame Dubarry. Un jour, elle lui dit qu’elle voulait lui faire du bien ; elle ajouta : «Donnez-moi un mémoire. — Un mémoire! lui dit-il; il est tout fait! le voici : je suis l’abbé Arnaud.»

On sait quelle familiarité le roi de Prusse permettait à quelques-uns de ceux qui vivaient avec lui. Le général Quintus Icilius était celui

qui en proGlait le plus librement. Le roi de Prusse, avant la bataille de Rosbach, luiditque, s’il la perdait, il se rendrait à Venise, où il vivrait en exerçant la médecine. Quintus lui répondit ; «Toujours assassin 1 »

Le chevalier de Montbarey avait vécu dans je ne sais quelle ville de province, et, à son retour, ses amis le plaignaient de la mauvaise société qu’il avait eue. «C’est ce qui vous trompe, répondit-il ; la bonne compagnie de cette ville y est comme partout, et la mauvaise y est excellente. »

Un paysan partagea le peu de biens qu’il avait entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez l’ùn, tantôt chez l’autre. On lui dit, à son retour d’un voyage chez ses enfants : « Eh bien , comment vous ont-ils reçu? comment vous ontils traité? — Ils m’ont traité, dit-il, comme leur enfant. » Ce mot paraît sublime dans la bouche d’un père tel que celui-ci.

Dans une société où se trouvait M. de Schwalow, ancien amant de l’impératrice Élisabeth, on voulait savoir quelques traits relatifs à la Russie. Le bailli de Chabrillant dit : « M. de Schwalow, dites-nous cette histoire ; vous devez la savoir, vons qui étiez le Pompadour de ce pays-là. »

Le comte d’Artois, le jour de ses noces.

152 ESPRIT DE CHAMPORT.

prêt à se mettre à table, et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la comtesse d’Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes l’entendirent : « Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens.» Ce mot a couru, mais c’est le millième; et cent mille autres pareils n’empêcheront jamais la noblesse française de briguer en foule des emplois où l’on fait exactement la fonction de valet.

,*,«Pour juger de ce que c’est que la noblesse, disait M..., il suffit d’observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que le connétable de Montmorenci.»

M. de..., qui voyait la source de la dégradation de l’espèce humaine dans l’établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser et se débaptiser, et redevenir Grec ou Romain par l’àme.

Le roi de Prusse defnandait à d’Alembert s’il avait vu le roi de France. «Oui, sire, dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l’Académie française. — Eh bien, reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit? — Il ne m’a pas parlé, sire. — A qui donc parle-t-il? » poursuivit Frédéric.

C’est un fait certain et connu dès amis de

M. d’Aiguillon, que le roi ne l’a jamais nommé ministre des affaires étrangères ; ce fut madame Dubarry qui lui dit ; « Il faut que tout ceci finisse, et je veux que vous alliez demain matin remercier le roi devous avoir nommé à la place.» Elle dit au roi ; « M. d’Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secré-. taire d’état des affaires étrangères. »Le roi ne dit mot. M. d’Aiguillon n’osait pas y aller ; madame Dubarry le lui ordonna; il y alla. Le roi ne lui dit rien, et M. d’Aiguillon entra en fonctions surle-champ.

M.,., faisant sa cour au prince Henri, à Neuchâtel, lui dit que les Neuchâtélois adoraient le roi de Prusse. «Il est fort simple, dit le prince, que les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues d’eux.»

L’abbé Raynal, dînant à Neuchâtel avec le prince Henri, s’empara de la conversation et

• ne laissa point au prince le moment de placer un mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que quelque chog.e tombait du plancher, et profita du silence pour parler à son tour.

Le roi de Prusse causant avec d’Alembert, il entra chez le roi un de ses gens du service

• domestique, homme de la plus belle figure qu’on.-. pût voir ; d’Alembert en parut frappé. « C’est,

154 ESPRIT DE CHAMIORT.

dil le roi, le plus bel homme de mes États : il a été quelque temps mon cocher, et j’ai eu une tentation bien violente de l’envoyer ambassadeur en Russie. »

Quelqu’un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans, le monde. « Je 1e crois bien, répondit M..., c’est la croix de Saint-Louis de la galanterie.»

M. de la Reynière devait épouser mademoiselle de Jarinle, jeune et aimable. Il revenait de la voir, enchanté du bonheur qui l’attendait, et disait à M. de Malesherbes, son beau-frère : «Ne pensez-vous pas, en effet, que mon bonheur sera parfait? — Cela dépend de quelques circonstances. — Comment! que voulez-vous dire? — Cela dépend du premier amant qu’elle aura.»

Diderot était lié avec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle mauvaise action récente, venait de perdre l’amitié d’un oncle, riche chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir l’oncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du neveu, et essaye de remuer la passion et de prendre le ton pathétique. L’oncle prend la parole , et lui conte deux ou trois indignités de son neveu. « Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot. — Et quoi? dit l’oncle. — Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au sortir de votre messe; et

c’est l’arrivée de deux ou trois personnes qui l’en a empêché. — Cela n’est pas vrai, s’écria l’oncle ; c’est une calomnie. — Soit, dit Diderot ; mais, quand cela serait vrai, il faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position et aux malheurs qui l’attendent si vous l’abandonnez. »

M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges qu’elle lui donna, insista principalement sur l’harmonie de sa prose, Tout d’un coup, voilà M. de Voltaire qui se jette à ses pieds. «Ah I madame, je vis avec un cochon qui n’a pas d’organe, qui ne sait ce que c’est qu’harmonie, mesure, etc. » Le cochon dont il parlait, c’était madame Duchâtelet, son Émilie.

Le roi de Prusse a fait plus d’une fois lever des plans géographiques très-défectueux de tel ou tel pays ; la carte indiquait tel marais impraticable qui ne l’était point, et que les ennemis croyaient tel sur la foi du faux plan.

M... disait que le grand monde est un mauvais lieu que l’on avoue.

Je demandais à M... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait avoir prise sur lui ; il me répondit ; «Ce n’est pas que j’y sois insensible; mais il n’y en a pas un qui ne m’ait paru surpayé. La gloire expose à la calomnie ; la consi-

156 ESPRIT DE CHÀMPORT.

dération demande des soins continuels ; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La société entraîne mille inconvénients : tout est vu, revu et jugé. Le monde ne m’a rien offert de tel qu’en descendant en moi-même, je n’aie trouvé encore mieux chez moi. Il est résulté de ces expériences réitérées cent fois, que, sans être apathique ni indifférent, je suis devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours la meilleure, parce que sa bonté même résulte de son immobilité et s’accroît avec elle. L’amour est une source de peines; la volupté sans amour est un plaisir de quelques minutes; le mariage est jugé encore plus que le reste ; l’honneur d’ètre père amène une suite de calamités ; tenir maison est le métier d’un aubergiste. Les misérables motifs qui font que l’on recherche un homme ou qu’on le considère, sont transparents et ne peuvent tromper qu’un sot, ni flatter qu’un homme ridiculement vain. J’en ai conclu que le repos, l’amitié et la pensée étaient les seuls biens qui convinssent à un homme qui a passé l’àge de la folie.»

Le marquis de Villequier était des amis du grand Coudé. Au moment où ce prince fut arrêté par ordre de la cour, le marquis de Villequier, capitaine des gardes, était chez madame de Motteville, lorsqu’on annonça cette nouvelle.

«Ah ! mon Dieu ! s’écria le marquis , je suis perdu. » Madame de MoUeville, surprise de cette exclamation, lui dit; «Je savais bien que vous étiez des amis de M. le prince; mais j’ignorais que vous fussiez son ami à ce point. — Comment! dit le marquis de Villequier, ne voyezvous pas que cette exécution me regardait; et, puisqu’on ne m’a point employé, n’est-il pas clair qu’on n’a nulle confiance en moi?» Madame de MoUeville, indignée, lui répondit ; « Il me semble que, n’ayant point donné lieu à la cour de soupçonner votre fidélité, vous devriez n’avoir point cette inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir de n’avoir point mis votre ami en prison. » Villequier fut honteux du premier mouvement qui avait trahi la bassesse de son âme.

On annonça, dans une maison où soupait madame d’Egmont, un homme qui s’appelait Duguesclin. A ce nom, son imagination s’allume ; elle fait mettre cet homme à table à côté d’elle, lui fait mille politesses, et enfin lui offre du plat qu’elle avait devant elle (c’étaient des truffes) : « Madame, répond le sot, il n’en faut pas à côté de vous. — A ce ton, dit-elle en eonlant cette histoire, j’eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d’un vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta à la mer en voyant que c’était un singe. »

ESPRIT DE CHAMPORT.

Marmontel dans sa jeunesse recherchait heaucoup le vieux Boindin, célèbre par son esprit et son incrédulité. Le vieillard lui dit : «Trouvez-vous au café Procope. — Mais nous ne pourrons pas parler de matières philosophiques. — Si fait, en convenant d’une langue particulière, d’un argot.» Alors, ils firent leur dictionnaire. L’àme s’appelait Margot; la religion, Javotte; la liberté, Jeanneton; et le Père Éternel, M. de l’Être. Les voilà disputant et s’entendant trèsbien. Un homme on habit noir, avec une mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit à Boindin : « Monsieur, oserai-je vous demander ce que c’était que ce monsieur de l’Être qui s’est si .souvent mal conduit et dont vous êtes si mécontent?— Monsieur, reprît Boindin, c’était un espion de police. » On peut juger de l’éclat de rire, cet homme étant lui-mème du métier.

Le lord Bolingbroke donna à Louis XIV mille preuves de sensibilité pendant une maladie très-dangereuse. Le roi étonné lui dit : «J’en suis d’autant plus touché, que, vous autres Anglais, vous n’aimez pas les rois. — Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n’aimant pas leurs femmes, n’en sont que plus empressés à plaire à celles de leurs voisins. »

Dans une dispute que les représentants de Genève eurent avec le chevalier de Bouteville ,

l’un d’cjüx s’échauffant, le chevalier lui dit : «Savez-vous que je suis le représentant du roi mon maître? — Savez-vous, lui répondit le Genevois, que je suis le représentant de mes égaux?»

La comtesse d’Egraont, ayant trouvé un homme du premier mérite à mettre à la tète de l’éducation de M. de Chinon, son neveu, n’osa pas le présenter en son nom. Elle était pour M. de Fronsac, son frère, un personnage trop grave. Elle pria le poète Bernard de passer chez elle. Il y alla ; elle le mit au fait. Bernard lui dit :

» Madame, l’auteur de l'Art d’aimer n’est pas un personnage bien imposant ; mais je le suis encore un peu trop pour cette occasion : je pourrais vous dire que mademoiselle Arnould serait un passe-port beaucoup meilleur auprès de. monsieur votre frère... — Eh bien , dit madame d’Egmont en riant, arrangez le souper chez mademoiselle Ai’nould. » Le souper s’arrangea. Bernard y proposa l’abbé Lapdant pour précepteur : il fut agréé. C’est celui qui a depuis achevé l’éducation du duc d’Enghien,

*** Un philosophe à qui l’on reprochait son extrême amour pour la retraite, répondit : « Dans le monde, tout tend à me faire descendre ; dans la solitude, tout tend à me faire monter. »

M. de B. est un de ces sots qui regardent de bonne foi l’échelle des conditions comme'

ESPRIT DE CHAMPORT.

celle du mérite ; qui le plus naïvement du monde ne conçoit pas qu’un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où l’on sait encore honorer le mérite, M. de B. ouvre de grands yeux, montre un étonnement stupide ; il croit que cet homme vient de gagner un quaterne à la loterie : il l’appelle mon cher un tel, quand la société la plus distinguée vient de le traiter avec la plus grande considération. J’ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de la Bruyère.

J’ai bien examiné M..., et son caractère m’a paru piquant : très-aimable et nulle envie de plaire, si ce n’est à ses amis ou à ceux qu’il estime ; en récompense une grande crainte de déplaire. Ce sentiment est juste, et accorde ce qu’on doit à l’amitié et ce qu’on doit à la société. On peut faire plus de bien que lui ; nul ne fera moins de mal. On sera plus empressé ; jamais moins importun. On caressera davantage : on ne choquera jamais moins.

L’abbé Delille devait lire des vers à l’Académie pour la réception d’un de ses amis. Sur quoi, il disait; «Je voudrais bien qu’on ne le sût pas d’avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde. »

Madame Beauzée couchait avec un maître

de langue allemande. M. Beauzéc les surprit au retour de l’Académie. L’Allemand dit à la femme ; «Quand je vous disais qu’il était temps que je m’en aille. » M. Beauzée, toujours puriste, lui dit : « que je m’en allasse, monsieur. »

M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami M. Pehméja ; « Mon ami, pourquoi tant de monde dans ma chambre? Il ne devrait y avoir que toi ; ma maladie est contagieuse.»

On demandait à Pehméja quelle était sa fortune? « Quinze cents livres de rente. — C’est bien peu. — Oh ! reprit Pehméja, Dubreuil est riche. »

Madame la comtesse de Tessé disait après la mort de M. Dubreuil ; «Il était trop inflexible, trop inabordable aux présents, et j’avais un accès de fièvre toutes les fois que je songeais à lui en faire. — Et moi aussi, lui répondit madame de Champagne, qui avait placé trente-six mille livres sur sa tète : voilà pourquoi j’ai mieux aimé me donner tout de suite une bonne maladie que d’avoir tous ces petits accès de fièvre dont vous parlez. »

L’abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné le latin à un vieux conseiller de grand’chambre, qui voulait entendre les Institutes de Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre

ce conseiller, étonné de le voir dans une maison honnête. « Ah ! l’abbé, vous voilà? lui dit-il lestement; par quel hasard vous trouvez-vous dans cette maison-ci? — Je m’y trouve comme vous vous y trouvez. — Oh ! ce n’est pas la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait quelque chose dans votre métier de prêtre? — Je suis grand vicaire de M. de Lombez. — Diable ! c’est quelque chose 1 Et combien cela vaut-il? — Mille francs. — C’est bien peu 1 » Et il reprend, le ton leste et léger : « Mais j’ai un prieuré de mille écus. — Mille écus ! bonne affaire [avec l’air de la considération). — Et j’ai fait la rencontre du maître de cette maison-ci chez M. le cardinal de Rohan. — Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan? — Oui, il m’a fait avoir une abbaye. — Une abbaye ! Ah ! cela posé, monsieur l’abbé, faites-moi l’honneur de venir dîner chez moi. »

M. de la Popelinière se déchaussait un soir devant ses complaisants, et se chauffait les pieds; un petit chien les lui léchait. Pendant ce temps-là, la société parlait d’amitié, d’amjs : « Un ami, dit M. delaPopeliniêremontrantson chien, le voilà. » Jamais Dossuet ne put apprendre au grand dauphin à écrire une lettre. Ce prince était trè.sindolent. On raconte que ses billets à madame la comtesse du Roure finissaient tous par ces mots :

Le roi me fait mander pour le conseil. Le jour que celte comtesse fut exilée, un des courtisans lui demanda s’il n’était pas bien affligé. « Sans doute, dit le dauphin, mais cependant me voilà délivré de la nécessité d’écrire le petit billet. »

Le maréchal de Broglie avait épousé la fille d’un négociant ; il eut deux filles. On lui proposait, en présence de madame de Broglie, de faire entrer l’une dans un chapitre. «Je me suis fermé, dit-il, en épousant madame, l’entrée de tous les chapitres... — Et de l’hôpital, » ajoutat-elle.

La maréchale de Luxembourg, arrivant à l’église un peu trop lard, demanda où en était la messe, et dans cet instant la sonnette du lever- Dieu sonna. Le comte de Chabot lui dit en bé- ^>ayant : « Madame la maréchale,

J’entends la petite clochette,

Le petit mouton n’est pas loin. »

Ce sont deux vers d’un'opéra-comique.

La jeune madame de M..., étant quittée par le vicomte de Noailles, était au désespoir et disait : « J’aurai vraisemblablement beaucoup d’amants; mais je n’en aimerai aucun autant que j’aime le vicomte de Noailles. »

■ Le duc de Choiseul, à qui l’on parlait de son étoile, que l’on regardait comme sans excm-

164 ESPRIT DE CHAMPORT.

pie, répondit : « Elle l’est pour le mal autant que pour le bien. — Comment? — Le voici : j’ai toujours très-bien traité les filles ; il y en a une que je néglige; elle devient reine de France, ou à peu près. J'ai traité à merveille tous les inspecteurs ; je leur ai prodigué l’or et les honneurs : il y en a un extrêmement méprisé que je traite légèrement ; il devient ministre de la guerre ; c’est M. de Monteynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j’ai fait pour eux sans exception, hormis un seul : mais il y en a un qui a le travail lent et lourd, que tous les autres méprisent, qu’ils ne veulent plus voir à cause d’un ridicule mariage: c’est M. deVergennes; et il devient ministre des affaires étrangères. Convenez que j’ai des raisons de dire que mon étoile est aussi extraordinaire en mal qu’en bien. »

Le maréchal de Noailles disait beaucoup de mal d’une tragédie nouvelle. On lui dit : «MaisM. d’Âumonl, dans la loge duquel vous l’avez entendue, prétend qu’elle vous a fait pleurer. — Moi! dit le maréchal, point du tout; mais, comme il pleurait lui-méme dès la première scène, j’ai cru qu’il était honnête de prendre part à sa douleur. »

M. Th... me disait un jour qu’en général, dans la société, lorsqu’on avait fait quelque action honnête et courageuse par un motif digne

d’elle, c’est-à-dire très-noble^ il fallait que celui qui avait fait cette action lui prêtât, pour adoucir l’envie, quelque motif moins honnête et plus vulgaire.

Louis XV demandait au duc d’Ayen (depuis maréchal deNoailles) s’il avait envoyé sa vaisselle à la monnaie ; le duc répondit que non. «Moi, dit le roi, j’ai envoyé la mienne. — Ah 1 sire, dit M. d’Ayen ,quand Jésus-Christ mourut le vendredisaint, il savait bien qn’il ressusciterait le dimanche. »

Dans le temps qu’il y avait des jansénistes, on les distinguait à la longueur du collet de leur manteau. L’archevêque de Lyon avait fait plusieurs enfants; mais, à chaque équipée de cette espèce, il avait soin de faire allonger d’un pouce le collet de son manteau. Enfin , le collet s’allongea tellement, qu’il a passé quelque temps pour janséniste, et a été suspect à 1a cour.

Un Français avait été admis à voir le cabinet du roi d’Espagne. Arrivé devant son fauteuil et son bureau : «C’est donc ici, dit-il, que ce grand roi travaille. — Comment, travaille ! dit le conducteur : quelle insolence ! ce grand roi travailler f Vous venez ici pour insulter Sa Majesté ! » Il s’engagea une querelle où le Français eut beaucoup de peine à faire entendre à

166 ESPRIT DE CHAMPORT.

l’Espagnol qu’on n’avait pas eu l’intention d’offenser la majesté de son maître.

M. de..., ayant aperçu que M. Barlhe était jaloux (de sa femme), lui dit : «Vous, jaloux! mais savez-vous bien que c’est une prétention? C’est bien de l’honneur que vous vous faites. Je m’explique. N’est pas cocu qui veut : savez-vous que, pour l’ètre, il faut savoir tenir une maison, être poli, sociable, honnête? Commencez par acquérir toutes ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu’ils auront à faire pour vous.

Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire cocu?

Une espèce! Quarfd il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon compliment.»

Madame de Créqui me disait du baron de Breleuil : « Ce n’est, morbleu ! pas une bête que le baron ; c’est un sot. »

Un homme d’esprit me disait un jour que le gouvernement de France était une monarchie absolue, tempérée par des chansons.

L’abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant un manuscrit : c’était celui des Mois de M. Boucher. L’abbé Delille s’en * douta, et dit en plaisantant : j

« Odeur de vers se sentait à la ronde. '

— Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot, pour sentir les odeurs. »

M. de Fleuri, procureur général, disait devant quelques gens de lettres : « Il n’y a que depuis ces derniers temps que j'entends parler du peuple dans les conversations où il s’agit du gouvernement. C’est un fruit de la philosophie nouvelle. Est-ce que l’on ignore que le tiers n’est qu’adventice dans la constitution^» (Cela veut dire, en d’autres termes, que vingt-trois millions neuf cent mille hommes ne sont qu’un hasard et qu’un accessoire dans la totalité de vingt-quatre millions d’hommes.)

Milord Hervey, voyageant dans l’Italie et se trouvant non loin de la mer, traversa une lagune dans l’eau de laquelle il trempa son doigt : «Ah ! ah 1 dit-il, l’eau est salée ; ceci est à nous.»

Duclos disait à un homme ennuyé d’un sermon prêché à Versailles : « Pourquoi avezvous entendu ce sermon jusqu’au bout? — J’ai craint de déranger l’auditoire et de le scandaliser. — Ma foi, reprit Duclos, plutôt que d’entendre ce sermon, je me serais converti au premier point. »

M. de Turenne, voyant un enfant passer derrière un cheval, de façon à pouvoir être estropié par une ruade, l’appela et lui dit ; « Mon bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et vous l’intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé.

Je VOUS promets que cela ne vous fera pas faire une demi-lieue de plus dans le cours de votre , vie entière ; et souvenez-vous que c’est M. de Turenne qui vous l’a dit. »

On demandait à Diderot quel homme était M. d’Èpinay. «C’est un homme, dit-il, qui a mangé deux millions sans dire un bon mot et sans faire une bonne action. »

M. de Th..., pour exprimer l’insipidité des bergeries de M. de Florian, disait : « Je les aimerais assez, s’il y mettait des loups. »

M. de Fronsac alla voir une mappemonde que montrait l’artiste qui l’avait imaginée. Cet homme, ne le connaissant pas et lui voyant une croix de Saint-Louis, ne l’appelait que le chevalier. La vanité de M. de Fronsac, blessé de ne pas être appelé duc, lui fit inventer une histoire dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l’appelait monseigneur. M. de Genlis l’arrête à ce mot, et lui dit : « Qu’est-ce que tu dis là? monseigneur ! on va te prendre pour un évêque. »

M. de Lassay, homme très-doux, mais qui avait une grande connaissance de la société, disait qu’il faudrait avaler un crapaud tous les matins, pour ne plus rien trouver de dégoûtant le reste de la journée, quand on devait la passer dans le monde.

,*,M. d’Alemberteutoccasion de voir madame

Denis le lendemain de son mariage avec M. du Vivier. On lui demanda si elle avait l’air d’être heureuse. «Heureuse! dit-il, je vous en réponds, heureuse à faire mal au cœur. »

**, Quelqu’un, ayant entendu la traduction des Géorgiques de l’abbé Delille, lui dit : « Cela est excellent; je ne doute pas que vous n’ayez le premier bénéfice qui sera à la nomination de ■ Virgile. »

M. de B. et M. de G. sont intimes amis, au point d’être cités pour modèles. M. de B. disait ' un jour à M. de C. : « Ne t’est-il point arrivé de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque étourdie qui t’ait demandé si tu renoncerais à moi pour elle, si lu m’aimais mieux qu’elle? — Oui, répondit celui-ci. — Qui donc?

— Madame de M... ») C’était la maîtresse de son ami.

M... me racontait, avec indignation, une malversation de vivriers. « Il en coûta, me dit-il, la vie à cinq mille hommes, qui moururent exactement de faim ; et voilà, monsieur, comme le roi est servi!»

M. de Voltaire, voyant la religion tomber tous les jours, disait une fois : « Cela est pourtant fâcheux ; car de quoi nous moquerons-nous?

— Ohl luiditM. Sabatierde Cabre, consolez-vous; les occasions ne vous manqueront pas plus que

les moyens. — Ah! monsieur, reprit douloureusement M. de Voltaire, hors de l’Église point de salut. »

M. le régent avait promis de faire quelque chose du jeune Arouet, c’est-à-dire d’en faire un important et de le placer. Le jeune poëte attendit le prince au sortir du conseil, au moment où il était suivi de quatre secrétaires d’État. Le prince le vit et lui dit : « Arouet, je ne t’ai pas oublié, et je te destine le département des niaiseries. — Monseigneur, dit le jeune Arouet, j’aurais trop de rivaux ; en voilà quatre. » Le prince pensa étouffer de rire.

♦** Quelqu’un ayant lu une lettre très-sotte de M. Blanchard sur le ballon , dans le Journal de ^ Paris : « Avec cet esprit-là , dit-il , ce M. Blanchard doit bien s’ennuyer en l’air. »

Un bon trait de prêtre de cour, c’est la ruse dont s’avisa l’évêque d’Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu’il y avait de bonnes frasques à lui reprocher, et" qu’il était facile de le perdre auprès de l’évêque de Mirepoix, le théatin Boyer, il écrivit contre lui-même une lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et faciles à convaincre d’absurdité.

Il l’adressa à l’évêque de Narbonne ; il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l’atrocité de ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite

CA.ttÀGTÉRES ET ANECDOTES. 171

les lettres anonymes écrites en effet par eux, et contenant des inculpations réelles ; ces lettres furent méprisées. Le résultat des premières avait mené le théatin à l’incrédulité sur les secondes.

Louis XV se fit peindre par Latour. Le peintre, toutén travaillant, causait avec le roi, qui paraissait le trouver bon. Latour, encouragé et naturellement indiseret, poussa la témérité jusqu’à lui dire : « Au fait, sire, vous n’avez point de marine. » Le roi répondit sèchement ; « Que dites-vous là ? Et Vernet, dône I ,%‘On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante et séparée de son mari : « Les sacrements sont là. — Un petit moment... — M. le duc de Chaulnes voudrait vous revoir. — Est-il là? — Oui. — Qu’il attende ; il entrera avec les sacrements. »

Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un homme d’assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c’était que cet homme : il me répondit que c’était un homme qui faisait pour sa patrie ce que Brutus n’aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre cette grande idée à mon niveau. J’appris que son homme était un espion de police.

M. Lemière a mieux dit qu’il ne voulait, en disant qu’entre sa Veuve de Malabar, jouée en 1770, et sa Veuve de Malabar, jouée en 1781,

172 ESPRIT DE CHAMPORT.

il y avait la différence d’une falourde à une voie de bois. C’est en effet le bûcher perfectionne qui a fait le succès de la pièce.

Un philosophe, retiré du monde, m’écrivait une lettre pleine de vertu et de raison. Elle finissait par ces mots : « Adieu , mon ami ; conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la société ; tnais cultivez les sentiments qui vous en séparent.

Diderot, âgé de soixante-deux ans et amoureux de toutes les femmes , disait à un de ses amis : « Je me dis souvent à moi -même: Vieux fou! vieux gueux! quand cesseras -tu donc de t’exposer à l’affront d’un refus ou d’un ridicule? »

M. de C..., parlant un jour du gouvernement d’Angleterre et de ses avantages, dans une assemblée où se trouvaient quelques évêques, quelques abbés , un d’eux, nommé l’abbé de Seguerand , lui dit ; « Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-là, je ne suis nullement tenté d’y vivre, et je sens que je m’y trouverais très-mal. — M. l’abbé, lui répondit naïvement M. de C..., c’est parce que vous y seriez mal que le pays est excellent. »

Plusieurs officiers français étant allés à Berlin , l’un d’eux parut devant le roi sans uniforme et en bas blancs. Le roi s’approcha de lui

et lui demanda son nom. « Le marquis de Beaucourt. — De quel régiment? — De Champagne. — Ah! oui, ce régiment où l’on se f... de l’ordre. » Et il parla ensuite aux officiers qui étaient en uniforme et en bottes.

M. deChaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé ; il ne savait comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à qui fl contait son embarras, lui dit : « Faites-vous peindre en hébété. »

Lecomte de... et le marquis de... me demandant quelle différence je faisais entre eux en fait de principes, je répondis : « La différence qu’il y a entre vous est que l’un lécherait l’écumoire, et que l’autre l’avalerait.

Le baron de Breteuil, après son départ du ministère, en 1788, blâmait la conduite de l’archevèque de Sens. Il le qualifiait de despote , et disait : « Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère point en despotisme, et je veux qu’elle se renferme dans les limites où elle était resserrée sous Louis XIV. » Il croyait , en tenant ce discours , faire acte de citoyen , et risquer de se perdre à la cour.

Madame Desparbès couchant une nuit avec Louis XV, le roi lui dit : « Tu as couché avec tous mes sujets. — Ah ! sire. — Tu as eu le duc de Choiseul. — Il est si puissant ! — Le maréchal

174 ESPRIT DE CHÀMFORT.

de Richelieu. — Il a tant. d’esprit! — Manville. — 11 a une si belle jambe! — A la bonne heure; mais le duc d’Aumont, qui n’a rien de tout cela. — Ah ! sire , il est si attaché à Votre Majesté ! »

Madame de Main tenon et madame de Caylus se promenaient autour de la- pièce d’eau de Marly. L’eau était très- transparente, et on y voyait des carpes dont les mouvements étaient lents, et qui paraissaient aussi tristes qu’ellés étaient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer à madame de Maintenon , qui répondit : « Elles sont comme moi ; elles regrettent leur bourbe. »

Collé avait placé une somme d’argent considérable, à fonds perdus et à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui avait pas encore donné un sou. « Monsieur, lui dit Collé dans une visite qu’il lui fit, quand je place mon argent en viager, c’est pour être payé de mon vivant. »

Un ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante , mais qui n’avait pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour dénigrer sa fête, qui avait d’abord beaucoup réussi. Il s’en vengea en véritable Anglais, et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas grand’chose. Il annonça une autre fête. On crut que • c’était pour prendre sa revanche, et que la fête

CAR1GTÊRE8 BT ANECDOTES. 175

serait superbe. On accourt ; grande affluence. Point d’apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à l’esprit-de-vin. On s’attendait à quelque miracle. Œ Messieurs , dit-il , ce sont les dépenses , et non l’agrément d’une fête que vous cherchez : regardez bien (et il cntr’ouvre son habit dont il montre la doublure), c’est un tableau du Dominicain qui vaut cinq mille guinées ; mais ce n’est pas tout : voyez ces dix billets , ils sont de mille guinées chacun , payables à vue sur la banque d’Amsterdam. » Il en fait un rouleau , et les met sur le réchaud allumé. « Je ne doute pas , messieurs, que cette fête ne vous satisfasse, et que vous ne vous retiriez tous contents de moi. Adieu, messieurs , la fête est finie. »

La postérité, disait M. de B..., n’est pas autre chose qu’un public qui succède à un autre : or, vous voyez ce que c’est que le public d’à présent.

Trois choses, disait N..., m’importunent, tant au moral qu’au physique, au sens figuré comme au sens propre ; le bruit, le vent et la fumée.

A propos d’une fille qui avait fait un mariage avec un homme jusqu’alors réputé assez honnête, madame de L... disait : « Si j’étais une catin , je serais encore une fort honnête femme ; car je ne voudrais point prendre

pour amant un homme qui serait capable de m’épouser.

« Madame de G. . . , disait M. . . , a trop d’esprit et d’habileté pour être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables. » Feue madame la duchesse d’Orléans était fort éprise de son mari dans les commencements de son mariage ; il y avait peu de réduits dans le Palais-Royal qui n’en eussent été témoins. Un jour les deux époux allèrent faire visite à la duchesse douairière, qui était malade. Pendant la conversation , elle s’endormit ; et le duc et la jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la malade. Elle s’en aperçut, et dit à sa belle-fille ; « Il vous était réservé, madame, de faire rougir du mariage. »

Le maréchal de Duras, mécontent d’un de ses fils, lui dit : « Misérable! si tu continues, je te ferai souper avec le roi. » C’est que le jeune homme avait soupé deux fois àMarly, où il s’était ennuyé à périr.

Duclos, qui disait sans cesse des injures à l’abbé d’Olivet, disait de lui ; « C’est un si grand coquin, que, malgré les duretés dont je l’accaWe, il ne me hait pas plus qu’un autre. »

Duclos parlait un jour du paradis que chacun se fait à sa -manière. Madame de Rochefort lui dit : « Pour vous, Duclos, voici de quoi com-

poser le vôtre : du pain , du vin , du fromage et la première venue. »

C’était l’usage, chez madame Deluchet, que l’on achetât une bonne histoire à celui qui la faisait... « Combien en voulez-vous? — Tant. » Il arriva que madame Deluchet demandant à sa femme de chambre l’emploi de cent écus, celleci parvint à rendre ce compte , à l’exception de trente-six livres ; lorsque tout à coup elle s’écria : « Ah ! madame , et cette histoire pour laquelle vous m’avez sonnée, que vous ayez achetée à M. Coqueley, et que j’ai payée trente-six livres ! »

M. de Bissi , voulant quitter la présidente d’Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle était en intrigue, qu’elle voulait ménager M. de Bissi et s’arranger pour, qu’il la quittât le premier. Elle avait même laissé cette lettre à des.sein. Mais M. de Bissi ne fît semblant de rien , et la garda six mois , en l’importunant de ses assiduités.

M. d’Épréménil vivait depuis longtemps avec madame Tilaurier. Celle-ci voulait l’épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition aux sottises del’alchimie. D’Épréménil se plaignant de ce que cette pierre philosophale

178 ' BSPBIT DE CHAMIORT.

n’arrivait pas , et une certaine formule n’ayant point eu d’effet , Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu’il vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. « II faut, pour réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et avec leur chef, l’Être suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier. » Celle-ci redoubla de coquetterie; d’Épréménil épousa, et il n’y eut que sa femme qui trouva la pierre philosophale.

On disait à Louis XV qu’un de ses gardes, qu’on lui nommait , allait mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d’avaler un écu de six livres. « Àh ! bon Dieu ! dit le roi, qu’on aille chercher Ândouillet, Lamartinière, Lassone. — Sire , dit le duc de Noailles , ce ne sont point là les gens qu’il faut. — Et qui donc ? — Sire , c’est l’abbé Terray. L’abbé Terray ! comment? — Il arrivera , il mettra sur ce gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième , un second vingtième ; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme les nôtres ; il s’en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade guéri. » Cette plaisanterie fut la seule qui ail fait de la peine à l’abbé Terray ; c’est la seule dont il eût conservé le souvenir ; il le dit lui-mème au marquis de Sesraaisons.

M. d’Ormesson, étant contrôleur général,

disait devant vingt personnes, qu’il avait longtemps cherché à quoi pouvaient avoir été uliles des gens comme Corneille, Boileau, la Fontaine, et qu’il ne l’avait jamais pu trouver. Cela passait; car, quand on est contrôleur général, tout passe. M. Pelletier de Morfontaine, son beau-père, lui dit avec douceur : « Je sais que c’est votre façon de penser, mais ayez pour moi le ménagement de ne le pas dire. Je voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez point de ce qui vous manque. Vous occupez la place d’un homme qui s’enfermait souvent avec Racine et Boileau, qui les menait souvent à sa maison de campagne, et disait, en apprenant l’arrivée de plusieurs évêques : <1 Qu’on leur montre le château, lesjardins, » tout, excepté moi. »

On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue dauphine. M. le dauphin lui dit : « Vous êtes bien content, M. Levret, d’accoucher madame la dauphine? cela va vous faire de la réputation. — Si ma réputation n’était pas faite, dit tranquillement l’accoucheur, je ne serais pas ici. »

Duclos disait un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepoix, que les courtisanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus entendre le moindre conte un peu trop vif. Elles étaient, disait-il, plus timorées que les femmes

180 ESPRIT DE CUAMFORT.

honnêtes ; et là-dessus, il enfile une histoire fort gaie; puis une autre encore plus forte; enfin, à une troisième qui commençait encore plus vivement ; madame de Rochefort l’arrête, et lui dit : . « Prenez donc garde, Duclos ; vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes. »

Le cocher du roi de Prusse l’ayant renversé, le roi entra dans une colère épouvantable. « Eh bien, dit le cocher, c’est un malheur ; et vous, u’avez-vous jamais perdu une bataille? »

M. de Choiseul-Goulïier, voulant faire, à ses frais, couvrir de tuiles les maisons de ses paysans exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs tailles.

Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse. Allant en Italie, pour se mettre à la tête de l’armée dans la guerre de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de vin, qu’il ne pouvait se soutenir, et qu’il tomba à terre. Dans cet état, il n’avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi : « Me voilà porté tout naturellement aux pieds de Votre Majesté. »

Madame Geoifrin disait de madame de la

CARACTÈRES BT ANECDOTES. 181

Ferté-Imbaul, sa fille : « Quand je la considère, je suis élonnée comme une poule qui a couvé un œuf de cane. »>

Le lord Rochesler avait fait dans une pièce de vers l’éloge de la poltronnerie. Il était dans un café; arrive un homme qui avait reçu des coups de bâton sans se plaindre ; milord Rochester, après beaucoup de compliments, lui dit : « Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des coups de bâton si patiemment, que ne le disiezvous? je vous les aurais donnés, moi, pour me remettre en crédit. »

Louis XIV, se plaignant chez madame de Maintenon du chagrin que lui causait la division des évêques : « Si l’on pouvait, disait-il, ramener les neuf opposants, on éviterait un schisme; mais cela ne sera pas facile. — Eh bien, sire, dit en riant madame la duchesse, que ne ditesvous aux quarante de revenir à l’avis des neuf? ils ne vous refuseront pas. »

Le roi,- quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer avant le temjip ordinaire un concert qui l’ennuyait, et dit : « Voilà assez de musique. » Les concertants le surent, et l’un d’eux dit à l’autre : « Mon ami, quel règne se prépare ! »

Ce fut le comte de Grammont lui-mème qui vendit quinze cùnts livres le manuscrit des

mémoires où il est si clairement tratlé de fripon. Fontenelle, censeur de l’ouvrage, refusait de l’approuver, par égard pour le comte. Celui-ci s’en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit les raisons de son refus. Le comte, ne voulant pas perdre les quinze cents livres, força Fontenelle d’approuver le livre d’Hamilton.

Le maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiseul prenait trop d’ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi, par le jésuite Neuville. Il mourut sans avoir présenté ce mémoire, et le portefeuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre lui. Il fit l’impossible pour reconnaître l’écriture, mais inutilement. Il n’y songeait plus, lorsqu’un jésuite considérable lui fit demander la permission de lui lire l’éloge qu’on faisait de lui dans l’oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle, composée par le père Neuville. La lecture so fit sur le manuscrit de l’auteur, etM. de Choiseul reconnut alors l’écriture. La seule vengeance qu’il en tiPi, ce fut de faire dire au père Neuville qu’il réussissait mieux dans le genre de l’oraison funèbre que dans celui des mémoires au roi.

M. d’invau, étant contrôleur général, demanda au roi la permission de se marier ; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit ; « Vous

n’êtes pas assez riche. » Celui-ci lui parla de sa place, comme d’une chose qui suppléait à la richesse : « Oh ! dit le roi, la place peut s’en aller, et la femme reste. »

Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul; un d’eu.x, d’une mine très-grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des Suisses ; « Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles de cet homme. » Le chevalier lui adressa la parole. « Monsieur, de quelle ville êtes-vous? — De Saint-Malo. — De Saint-Malo! Par quelle bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens? — Quelle bizarrerie y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par des Suisses. »

Pendant la guerre d’Amérique, un Écossais disait à un Français, en lui montrant quelques prisonniers américains : « Vous vous êtes battu pour votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se battent-ils? » Ce trait vaut biea celui du roi de Pegu, qui pensa mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n’avaient pas de roi.

Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle injustice, me dit : « Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie à souffrir la vie. »

ESPRIT DE CHAMPORT.

iSl

L’abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri, avant qu’il fût contrôleur général. Quand il fut nommé à cette place, son portier, devenu suisse, semblait ne pas le reconnaître. « Mon ami, lui dit l’abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt, votre maître ne l’est pas encore. »

Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans, disait à M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingtquinze : « La mort nous a oubliés. — Chut 1 » lui répondit M. de Fontenelle en mettant le doigt sur sa bouche.

M. de Vendôme disait à madame de Nemours, qui avait un long nez courbé sur des lèvres vermeilles ; « Elle a l’air d’un perroquet qui mange une cerise. »

M. le prince de Charolais, ayant surpris M.deBrissacchezsa maîtresse, lui dit; «Sortez! » M. de Brissac lui répondit ; « Monseigneur, vos ancêtres auraient dit : Sortons. »

M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de Rousseau^, dit avec impatience à M. de R...., qui me l’a-répélé : « Cela est incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n’ont point de maison, logés dans un grenier ; on ne s’accoutume point à cela. »

M. de Turenne dînant chez M. de Lamoi-

gnon, celui-ci lui demanda si son intrépidité n’élait pas ébranlée au commencement d’une bataille. « Oui, dit M. de Turenne, j’éprouve une grande agitation ; mais il y a dans l’armée plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de soldats qui n’en éprouvent aucune. »

Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre son repos, confiait son secret à un ami qui , le connaissant bien , lui dit : « Mais, vous-même, me garderez-vous bien le secret? » En effet, ce fut Diderot qui le trahit.

C’est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j’ai entendu conter, et qui me parut une fable. Étant à l’armée, son cuisinier fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire : « Je suis très-content de mon cuisinier, répondit-il ; mais j’ai un mauvais marmiton. » Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le grand prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son innocence, et est pendu.

Je proposais à M. de L... un mariage qui semblait avantageux. lime répondit : « Pourquoi me marierais-je? Le mieux qui puisse m’arriver, en me mariant, est de n’ètre pas cocu, ce que j’obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant pas. »

Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un chœur de prêtres qui scandalisa les dévots ;

l’archevêque de Paris voulut le faire supprimer: « Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle; qu’il ne se mêle pas du mien. »

Un courtisan disait : « Ne se brouille pas avec moi qui veut. » .

On demandait à M. de Fontenelle mourant: « Comment cela va-t-il? — Cela ne va pas, dit-il ; cela s’en va. »

Le roi de Pologne Stanislas avait des bontés pour l’abbé Porquet, et n’avait encore rien fait pour lui. L’abbé lui en faisait l’observation : « Mais, mon clier abbé, dit le roi, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez des discours très-libres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu ; il faut vous modérer : tâchez d’y croire; je vous donne un an pour cela. »

M. Turgot, qu’un de ses amis ne voyait plus depuis longtemps, dit à cet ami en le retrouvant : « Depuis que je suis ministre, vous m’avez disgracié. »

Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits appartements, et lui disant de s’adresser au trésor royal, Lebel lui répondit : « Pourquoi m’exposerais-je au refus et aux traeasseries de ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions? » Le roi lui répondit: « Je n’aime point à me dessaisir; il

faut toujours avoir de quoi vivre. » {Anecdote contée par Lebel à M. Buscher.)

Le feu roi était, comme on sait, en correspondance secrète avec le comte de Broglie. Il s’agissait de nommer un ambassadeur en Suède; le comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses terres, à son retour de Constantinople ; le roi ne voulait pas ; le comte insistait. Il était dans l’usage d’écrire au roi à mi-marge, et le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi écrivit ; « Je n’approuve point le choix de M. de Vergennes ; c’est vous qui m’y forcez ; soit, qu’il parle ; mais je défends qu’il amène sa vilaine femme avec lui. » {Anecdote contée par Favier, qui avait vu la réponse du roi dans les mains du comte de Broglie.)

On s’étonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi longtemps contre madame Dubarry. Son secret était simple : au moment où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un travail avec le roi, et lui demandait scs ordres relativement à cinq ou six millions d’économie qu’il avait faite dans le département de la guerre, observant qu’il n’était pas convenable de les envoyer au trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui répondait: « Parlez à Bcrtin; donnez-lui trois

millions en tels effets : je vous fais présent du reste. » Le roi partageait ainsi avec le ministre , èt, n’étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes facilités, gardait M. de Choiseul malgré les intrigues de madame Dubarry.

M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le cours de l’année 1786, à l’époque de la signature du traité de commerce, disait à des Français : « Je crois que la France n’y perdra un million sterling par an, que pendant les vingt-cinq ou trente premières années ; mais qu’ensuite la balance sera parfaitement égale. »

Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu’il avait écrites à M, de Galonné dans l’affaire de M. de la Chalotais; mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une scène plaisante entre lui et M. de Galonné, qui tirait ces lettres d’un portefeuille, bien numérotées, les parcourait, et disait à chaque fois ; « En voilà une bonne à brûler^ » ou telle autre plaisanterie; M. de Choiseul dissimulant toujours l’importance qu’il y mettait, et JL de Galonné se divertissant de sou embarras, et lui disant : « Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m’ôte toutle piquanl de la scène. » Mais ce qu’il y eut de plus singulier, c’est que M. d’ Aiguillon, l’ayant su, écrivit à M. de Ca-

CARACTÈRES ET AlfBCDOTES. 189

lonne : « Je sais, monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Choiseul, relatives à l’affaire de M. de la Chalotais ; je vous prie de garder toutes les miennes. »

Un homme très-pauvre, qui avait fait un livre contre le gouvernement, disait ; « Morbleu! la Bastille n’arrive point ; et voilà qu’il faut tout à l’heure payer mon terme. »

Quand l’archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son siège, une vieille chanoinesse de..., sœur du cardinal de Tencin, lui fit compliment de ses succès auprès des femmes, et entre autres de l’enfant qu’il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout, et ajouta : « Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée vous-mcme; mon histoire avec madame de Mazarin n’est pas plus vraie que celle qu’on vous prête avec M. le cardinal. — En ce cas, dit la chanoinesse tranquillement, l’enfant est de vous. »

Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne; c’est ce qui les sauva : et une chose avérée, et qui m’a été garantie par plusieurs Français alors en Portugal, c’est que le roi n’a jamai.s su l’énormité du désa.stre. On lui parla d’abord de quelques maisons tombées, ensuite de quelques

190 ESPRIT DE GHAMFORT.

églises; et, n’étant jamais revenu à Lisbonne, on peut dire qu’il est le seul homme de l’Europe qui ne se soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de lui.

Madame de G... disait à M. B... : « J’aime en vous... — Ah! madame, dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu. »

J’ai connu un misanthrope, qui avait des instants de bonhomie, dans lesquels il disait : « Je ne serais pas étonné qu’il y eût quelque honnête homme caché dans quelque coin et que personne ne connaisse. »

Le maréchal de Broglie affrontant un danger inutile et ne voulant pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en faire sentir la nécessité. Enfin, l’un d’entre eux, M. de Jaucourt, s’approcha, et lui dit à l’oreille: « Monsieur le maréchal, songez que, si vous êtes tué, c’est M. deRoulhc qui commandera. » C’était le plus sot des lieutenants généraux. M. de Broglie, frappé du danger que courait l’armée, se retira.

Le prince de Conti pensait et parlait mal de M. de Silhouette. Louis XV lui dit un jour : « On songe pourtant à le faire contrôleur général. — Je le sais, dit le prince ; et, s’il arrive à cette place, je supplie Votre Majesté de me garder le secret. » Le roi, quand M. de Silhouette

fut nommé, en apprit la nouvelle au prince, et lui ajouta : « Je n’oublie point la promesse que je vous ai faite, d’autant plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil. (.4necdote contée par madame de Boufflers.)

Le jour de la mort de madame de Châteauroux, Louis XV paraissait accablé de chagrin ; mais ce qui est extraordinaire, c’est le mot par lequel il le témoigna : Être malheureux pendant quatre-vingt-dix ans! car je suis sûr que je vivrai jusques-là. Je l’ai ouï raconter par madame de Luxembourg, qui l’entendit elle-même, et elle ajoutait : « Je n’ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV. » Ce irait méritait pourtant d’être su, pour le singulier mélange qu’il contient d’amour et d’égoïsme.

Un homme buvait à table d’excellent vin, sans le louer. Le maître de la maison lui en fit servir de très-médiocre. « Voilà du bon vin ! » dit le buveur silencieux. « C’est du vin à dix sous, dit le maître, et l’autre est un vin des dieux. — Je le sais, reprit le convive ; aussi ne l’ai-je pas loué : c’est celui-ci qui a besoin de recommandation. »

Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des Romains modernes : Un Italien de Rome.

« Dans ma jeunesse même, me disait M...,

192 ESPRIT DE CHAMÏORT.

j’aimais à intéresser, J’aimais assez peu à séduire, et j’ai toujours détesté de corrompre. » M... me disait: « Toutes les fois que je vais chez quelqu’un, c’est une préférence que je lui donne sur moi ; je ne suis pas assez désœuvré pour y être conduit par un autre motif. »

Malgré toutes les plaisanteries qu’on rebat sur le mariage, disait M..., je ne vois pas ce qu’on peut dire contre un homme de soixante ans qui épouse une femme de cinquante-cinq.

M. de L... me disait de M. de R... : « C’est l’entrepôt du venin de toute la société. Il le rassemble comme les crapauds, et le darde comme les vipères. »

Je causais un jour avec M. de V..., qui paraît vivre sans illusions dans un âge où l’on en est encore susceptible. Je lui témoignais la surprise qu’on avait de son indifférence. Il me répondit gravement : « On ne peut pas être et avoir été. J’ai été dans mon temps, tout comme un autre, l’amant d’une femme galante, le jouet d’une coquette, le passe-temps d’une femme frivole, l’instrument d’une intrigante. Que peut-on être de plus? — L’ami d’une femme sensible. — Ah 1 nous voilà dans les romans! »

« Je vous prie de croire , disait M... à un homme très-riche, que je n’ai pas besoin de ce qui me manque. »

CÀR/ICTÈRES ET ANECDOTES. 193

M..., à qui on offrait une place dont quelques fonctions blessaient sa délicatesse, répondit : « Cette place ne convient ni à l’amour-propre que je me permets, ni à celui que je me commande. »

Un homme d’esprit ayant lu les petits traités de M. d’Alembert sur l’élocution oratoire, sur la poésie, sur l’ode, on lui demanda ce qu’il en pensait. Il répondit ; « Tout le monde ne peut pas être sec. »

« Je repousse, disait M...,les bienfaits de la protection ; je pourrais peut-être recevoir et honorer ceux de l’estime; mais je ne chéris que ceux de l’amitié. »

M..., qui avait une collection des discours de réception à l’Académie française, me disait : « Lorsque j’y jette les yeux, il me semble voir des carcasses de feu d’artifice, après la Saint- Jean. »

On demandait à M... ; « Qu’est-ce qui rend plus aimable dans la société? » Il répondit : « C’est de plaire. »

On disait à un homme que M..., autrefois son bienfaiteur, le haïssait. «« Je demande, répondit-il, la permission d’avoir un peu d’incrédulité à cet égard. J’espère qu’il ne me forcera pas à changer en respect pour moi le seul sentiment que .j’aie besoin de lui conserver. »

ESPRIT DE CHAMPORT.

Une jeune personne dont la mère était jalouse, et à qui les treize ans de sa fille déplaisaient infiniment, me disait un jour; « J’ai toujours envie de lui demander pardon d’ètre née. »

M..., voyant, dans ces derniers temps, jusqu’à quel point l’opinion publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le choix des ministres, disait à M. de L..., en faveur d’un homme qu’H voulait voir arriver : « Faites-nous, en sa faveur, un peu d’opinion publique. »

Je demandais à M. N..., pourquoi il n’allait plus dans le monde. Il me répondit : « C’est que je n’aime plus les femmes, et que je connais les hommes. »

M... avait montré beaucoup d’insolence et de vanité, après une espèce de succès au théâtre ; c’était son premier ouvrage. Un de ses amis lui dit : « Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi ; tu les trouveras en repassant, »

La manière dont je vois distribuer l’éloge et le blâme, disait M. de B..., donnerait au plus honnête homme l’envie d’ètre diffamé.

Une mère, après un trait d’entêtement de son fils, disait que les enfants étaient trèségoïstes. <f Oui, dit M... , en attendant qu’ils soient polis. »

On disait à M... : « Vous aimez beaucoup

la considération. » Il répondit ce mot qui me frappa ; « Non, j’en ai pour moi ; ce qui m’attire quelquefois celle des autres. »

On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri IV jusqu’au ministère du cardinal de Loménie inclusivement. M. D... appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos rois, ces deux vers de Racine :

Et d’un trône si saint la moitié n’est fondée Que sur la foi promise, et rarement gardée.

On disait à M..., académicien: « Vous vous marierez quelque jour. » Il répondit : « J’ai tant plaisanté l’Académie, et j’en suis ; j’ai toujours peur qu’il ne m’arrive la même chose pour le mariage. »

M... disait de mademoiselle..., qui n’était point vénale, n’écoutait que son cœur, et restait fidèle à l’objet de son choix : « C’est une personne charmante, et qui vit le plus honnêtement qu’il est possible hors du mariage et du célibat.

Un mari disait à sa femme : « Madame, cet homme a des droits sur vous, il vous a manqué devant moi; je ne le souffrirai pas. Qu’il vous maltraite quand vous êtes seule ; mais, en ma présence, c’est me manquer à moi-même. »

J’étais à table à côté d’un homme qui me demanda si la femme qu’il avait devant lui n’était

ESPBIT DE GHAMFOBT.

pas la femme de celui qui était à côté d’elle. J’avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot; c’est ce qui me fit répondre à mon voisin : « Monsieur , ou il ne la connaît pas , ou c’est sa femme. »

Je demandais à M. de... s’il se marierait. « Je ne le crois pas, » me disait-il. Et il ajouta en riant: « La femme qu’il me faudrait,je ne la cherche point, je ne l’évite même pas. »

M..., qu’on voulait faire parler sur différents abus publics ou particuliers , répondit froidement : « Tous les jours j’accrois la liste des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la liste est la plus longue* »

Je propo.serais volontiers, disait M. D..., je proposerais aux calomniateurs et aux méchants, le traité que voici. Je dirais aux premiers: « Je veux bien que l’on me calomnie, pourvu que, par une action ou indifférente ou même louable, j’aie fourni le fond de la calomnie; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas ; pourvu qu’on n’invente pas les faits en même temps que les circonstances; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois et du fond et de la forme. Je dirais aux méchants : Je trouve simple qu’on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait quelque inté-

rêl personnel ; en un mot, qu’on ne me fasse pas du mal gratuitement, comme il arrive. »

On disait d’un escrimeur adroit mais poltron; spirituel et galant auprès des femmes, mais impuissant ; « Il manie très-bien le fleuret et la fleurette, mais le duel lui fait peur. »

**, «C’est bien mal fait, disait M..., d’avoir laissé tomber le cocuage, c’est-à-dire de s’être arrangé pour que ce ne soit plus rien. Autrefois, c’était un état dans le monde, comme de nos jours celui de jouer. A présent, ce n’est plus rien du tout. »

M. de L..., connu pour misanthrope, me disait un Jour, à propos de son goût pour la solitude : « Il faut diablement aimer quelqu’un pour le voir. »

M... aime qu’on dise qu’il est méchant, à peu près comme les jésuites n’étaient pas fâchés qu’on dît qu’ils assassinaient les rois. C’est l’orgueil qui veut régner par 1a crainte sur la faiblesse.

Un célibataire qu’on pressait de se marier, répondit plaisamment : « Je prie Dieu de me préserver des femmes aussi bien que je me préserverai du mariage. »

Un homme parlait du respect que mérite le public. « Oui, dit M..., le respect qu’il obtient de la prudence. Tout le monde méprise les ha-

198 ESPRIT DE CHAMPORT.

rangères ; cependant, qui oserait risquer de les oft’enser en traversant la halle? »

Je demandais à M. R..., homme plein d’esprit et de talent, pourquoi il ne s’était nullement montré dans la révolution de 1789; il me répondit ; « C’est que, depuis trente ans, j’ai trouvé les hommes si méchants en particulier et pris un à un, que je n’ai osé espérer rien de bon d’eux, en public et pris collectivement. »

«11 faut que ce qu’on appelle la police, soit une chose bien terrible, disait plaisamment madame de..., puisque les Anglais aiment mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la peste. »

«Cequi rend le monde désagréable, me disait M. deli..., ce sont les fripons, et puis les honnêtes gens ; de sorte que, pour que tout fût passable, il faudrait anéantir les uns, et corriger les autres. Il faudrait détruire l’enfer et recomposer le paradis. ;>

Quand madame de F... a dit joliment une chose bien pensée, elle croit avoir tout fait; de façon que, si une de ses amies faisait à sa place ce qu’elle a dit qu’il fallait faire, cela ferait à elles deux une philosophe. M. de... disait d’elle : « Quand elle a dit une jolie chose sur l’émétique, elle est toute surprise de n’ètre point purgée. »

Un homme d’esprit définissait Versailles, un pays où, en descendant, il faut toujours paraître monter, c’est-à-dire s’honorer de fréquenter ce qu’on méprise.

M... me disait qu’il s’était toujours bien trouvé des maximes suivantes sur les femmes : « Parler toujours bien du sexe en général ; louer celles qui sont aimables ; se taire sur les autres ; les voir peu ; ne s’y fier jamais , et ne jamais laisser dépendre son bonheur d’une femme, quelle qu’elle soit. »

Un philosophe me disait qu’après avoir examiné l’ordre civil et politique des sociétés, il n’étudiait plus que les sauvages dans les livres des voyageurs, et les enfants dans la vie ordinaire.

Madame de... disait de M. B... ; « Il est honnête, mais médiocre et d’un caractère épineux ; c’est comme la perche, blanche, saine, mais insipide et pleine d’arêtes.

M... étouffe plutôt ses passions qu’il ne sait les conduire. Il me disait là-dessus : « Je ressemble à un homme qui, étant à cheval, et ne sachant pas gouverner sa bête qui l’emporte, la tue d’un coup de pistolet et se précipite avec éllë. 1)

C’est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et panégyristes, l’un en

vers, l’autre en prose, de l’amour immoral et libertin, Crébillon et Bernard, soientrmorts épris passionnément de deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c’est de voir l’amour sentimental posséder madame ‘de Voyer jusqu’au dernier moment, et la passionner pour le vicomte de Noailles; tandis que, de son côté, M. de Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres ccladoniques copiées deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour déguiser leur peur.

« Qu’un homme d’esprit, disait en 'riant M. de..., ait des doutes sur sa maîtresse, cela se conçoit ; mais sur sa femme ! il faut être bien bête. »

« Dans le monde, disait M... , vous avez trois sortes d’amis : vos amis qui vous aiment ; vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent. »

M... disait: « Je ne sais pourquoi madame de L... désire tant que j’aille chez elle; car, quand j’ai été quelque temps sans y aller, je la méprise moins.» On pourrait dire cela du monde en général.

D..., misanthrope plaisant, me disait, à propos de la méchanceté des hommes : « Il n’y a que l’inutilité du premier déluge qui empêche Dieu d’en envoyer un second. »

CARACTÈRES ET ÀTTECDOTES. 20i

On attribuait à la philosophie moderne le tort d’avoir multiplié le nombre des célibataires; sur quoi, M... dit : « Tant qu’on ne me prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour faire les fonds de mademoiselle Bertin, et pour élever sa boutique, je croirai que ce célibat pourrait bien avoir une autre cause. »

disait qu’il fallait toujours examiner si la liaison d’une femme et d’un homme est d’âme à âme, ou de corps à corps ; si celle d’un particulier et d’un homme en place ou d’un homme de la cour, est de sentiment à sentiment, ou de position à posilion, etc.

M. de... disait qu’il ne fallait rien dire, dans les séances publiques de l’Académie française, par delà ce qui est imposé par les statuts; et il motivait son avis en disant ; En fait d’imtr tilités, il ne faut que le nécessaire, »

M... disait que le désavantage d’être audessous des princes est richement compensé par l’avantage d’en être loin.

On proposait un mariage à M... ; il répondit : « Il y a deux choses que fai toujours aimées à la folie, ce sont les femmes et le célibat. J’ai perdu ma première passion, il faut que je conserve la seconde. »

La rareté d’un sentiment vrai fait que je m’arrête quelquefois dans les rues, à regarder

un chien ronger un os : « C’est au retour de Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis plus curieux de ce spectacle. »

M. Thomas me disait un jour ; « Je n’ai pas besoin de mes contemporains ; mais j’ai besoin de la postérité : » Il aimait beaucoup la gloire. « Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se passer des vivants, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés ! »

N. .. disait à M. Barthe: « Depuis dix ans que je vous connais, j’ai toujours cru qu’il était impossible d’ètre votre ami ; mais je me suis trompé; il y en aurait un moyen. — Et lequel? — Celui de faire une parfaite abnégation de soi, et d’adorer sans cesse votre égoïsme.

M. de R... était autrefois moins dur et moins dénigrant qu’aujourd’hui ; il a usé toute son indulgence ; et le peu qui lui en reste, il le garde pour lui.

On proposait à un célibataire de se marier. Il répondit par de la plaisanterie; et, comme il y avait mis beaucoup d’esprit, on lui dit: « Votre femme ne s’ennuierait pas. » Sur quoi, il répondit : « Si elle était jolie, sûrement elle s’amuserait tout comme une autre. »

On accusait M... d’ètre misanthrope. « Moi, dit-il, je ne le suis pas ; mais j’ai bien pensé l’être, et j’ai vraiment bien fait d’y mettre ordre.

CARACTÊBES ET ANECDOTES. 203

— Qu’avez-vous fait pour l’empêcher? — Je me suis fait solitaire. »

Il est temps, disait M...,*que la philosophie ait aussi son index, comme l’inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu’elle fasse une liste des livres qu’elle proscrit, et cette proscfiptioq sera plus considérable que celle de sa rivale. Dans les livres même qu’elle approuve en général, combien d’idées particulières ne condamnerait-elle pas comme contraires à la morale, et même au bon sens !

« Ce jour-là, je fus très-aimable, point brutal, » me disait M. S..., qui était, en effet, l’un et l’autre.

M... me dit un jour plaisamment, à propos des femmes et de leurs défauts : « Il faut choisir d’aimer les femmes ou de les connaître : il n’y a pas de milieu. »

M..., qui venait de publier un ouvrage qui avait beaucoup réussi, était sollicité d’en publier un second, dont ses amis faisaient grand cas. « Non, dit-il, il faut laisser à l’envie le temps d’essuyer son écume. »

M..., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B... avait refusé son hommage qu’il lui offrait, pour courir après celui de M. de L...,qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis : « Mon cher ami, Gênes, riche et puis-

ESPRIT DE CEAMFORT.

santé, a offert sa souveraineté à plusieurs rois, qui l’ont refusée, et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante. »

Un des parents de M. de Vergennes, lui demandait pourquoi il avait laissé arriver au ministère de Paris, le baron de Breteuil, qui était dans le cas delui succéder. « C’est que, dit-il, c’est un homme qui, ayant toujours vécu dans le pays étranger, n’est pas connu ici ; c’est qu’il a une réputation usurpée; que quantité de gens le croient digne du ministère : il faut les détromper, le mettre en évidence, et faire voir ce que c’est que le baron de Breteuil.

On reprochait à M. L... , homme de lettres, de neplus rien donner au public. « Que voulez-vous qu’on imprime, dit-il, dans un pays où l’almanach de Liège est défendu de temps en temps? »

M... disait de M. de la Reynière, chez qui tout le monde va pour sa table, et qu’on trouve très-ennuyeux : «On le mange, mais onne le digère pas. »

,*,M. de F..., qui avait vu à sa femme plusieurs amants, et qui avaittoujours joui de temps en temps de ses droits d’époux, s’avisa un soir de vouloir en profiter.Sa femme s’y refuse. « Eh quoil lui dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en af-

faire avec M...? — Belle raLson! dit-il, ne m’avez-vous pas laissé mes droits, quand vous aviez L..., S..., N..., B..., T..,? — Oh ! quelle différence! était-ce de l’amour que j’avais pour eux! Rien, pures fantaisies ; mais avecM..., c’est un sentiment ; c’est à la vie et à la mort. — Ah ! je ne savais pas cela ; n’en parlons plus. » Et, en effet, tout fut dit. M.deR..., qui entendait conter cette histoire, s’écria: « Mon Dieu! que je vous remercie d’avoir amené le mariage à produire de pareilles gentillesses ! »

« Mes ennemis ne peuvent rien contre moi, disait M... ; car ils ne peuvent m’ôter la faculté de bien penser, ni celle de bien faire. »

Je demandais à M... s’il se marierait. Il me répondit : « Pourquoi faire? Pour payer au roi de France la capitation et les trois vingtièmes après ma mort? »

M. de... demandait à l’évèque de...

une maison de campagne où il n’allait jamais. Celui-ci lui répondit ; « Ne savez-vous pas qu’il faut toujours avoir un endroit où l’on n’aille point, et où l’on croie que l’on serait heureux si on y allait? » M. de..., après un instant de silence, répondit : « Cela est vrai, et c’est ce qui a fait la fortune du paradis. »

Milton, après le rétablissement de Charles II, était dans le cas de reprendre une place très-lu-

ESPRIT DE CHAMÏORT.

crative qu’il avait perdue ; sa femme l’y exhortait; il lui répondit ; «c Vous êtes femme, et vous voulez avoir un carrosse; moi, je veux vivre et mourir en honnête homme. »

Je pressais M. de L... d’oublier les torts de M. de B..., qui l’avait autrefois obligé; il me répondit : « Dieu a recommandé le pardon des injures ; il n’a point recommandé celui des bienfaits. »

,%M... me disait ; « Je ne regarde le roi de France que comme le roi d’environ cent mille hommes auxquels il partage et sacrifie la sueur, le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cent mille hommes, dans des proportions déterminées par les idées féodales, militaires, antimorales et antipolitiques qui avilissent l’Europe depuis vingt siècles. »

,%M. de Galonné, voulant introduire des femmes dans son cabinet, trouva que la clef

n’entrait point dans la serrure ; il lâcha un f

d’impatience, et, sentant sa faute : « Pardon, mesdames ! dit-il ; j’ai bien fait des affaires dans ma vie, et j’ai vu qu’il n’y a qu’un mot qui serve. » En effet, la clef entra tout de suite.

Je demandais à M... pourquoi, en se condamnant à l’obscurité , il se dérobait au bien qu’on pouvait lui faire. «Les hommes, me dit-il, ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli. »

M. de... promettait je ne sais quoi à M.L..., et jurait foi de gentilhomme. Celui-ci lui dit : « Si cela vous est égal, ne pourriez-vous pas dire foi d’honnète homme? »

Le fameux Ben-Jonhson disait que tous ceux qui avaient pris les Muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient prises pour maîtresses s’en étaient fort bien trouvés. Cela revient assez bien à ce que j’ai ouï dire à Diderot, qu’un homme de lettres sensé pouvait être l’amant d’une femme qui fait un livre, mais ne devait être le mari que de celle qui sait faire une chemise. Il y a mieux que tout cela : c’est de n’ètre ni l’amant de celle qui fait un livre, ni le mari d’aucune.

Ce n’est pas, me disait M. de M..., un homme très-vulgaire, que celui qui dit à la fortune : « Je ne veux de toi qu’à telle condition ; tu subiras le joug que je veux t’imposer ; » et qui dit à la gloire ; « Tu n’es qu’une fille à qui je veux bien faire quelques caresses, mais que je repousserai si tu en risques avec moi de trop familières et qui ne me conviennent pas. » C’était luimême qu’il peignait ; et tel est, en effet, son caractère.

On disait d’un courtisan léger, mais non corrompu : « 11 a pris de la poussière dans le tour-

billon; mais il n’a pas pris de tache dans la boue. »

M... disait qu’il fallait qu’un philosophe commençât par avoir le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d’èlre tranquille ; puis celui des vivants, de penser, sentir et s’amuser.

M. de Vergennes n’aimait point tes gens de lettres, et on remarqua qu’aucun écrivain distingué n’avait fait des vers sur la paix de 1783 ; sur quoi, quelqu’un disait : « Il y en a deux raisons ; il ne donne rien aux poètes et ne prête pas à la poésie. »

Je demandais à M... quelle était sa raison de refuser un mariage avantageux. « Je ne veux point me marier, dit-il, dans la crainte d’avoir un fils qui me ressemble. » Comme, j’étais surpris, vu que c’est un très-honnête homme : « Oui, dit-il, un fils qui, étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi. »

Une femme parlait emphatiquement de sa vertu, et ne voulait plus, disait-elle, entendre parler d’amour. Un homme d’esprit dit là-dessus ; « A quoi bon cette forfanterie? ne peut-on pas trouver un amant sans dire tout cela? »

Dans le temps de l’assemblée des notables, un homme voulait faire parler le perroquet de madame de... « Ne vous fatiguez pas, lui dil-

elle, il n’ouvre jamais le bec. — Comment avezvous un perroquet qui ne dit mot? Ayez-en un qui dise au moins : Vive le roi! — Dieu m’en préserve, dit-elle : un perroquet disant : Vive le roi! je nel’aurais plus; on en aurait fait un notable. »

Un malheureux portier à qui les enfants de son maître refusèrent de payer un legs de mille livres, qu’il pouvait réclamer par justice, me dit : « Voulez-vous, monsieur, que j’aille plaider contre les enfants d’un homme que j’ai servi vingt-cinq ans, et que je sers eux-mêmes depuis quinze? » Il sc faisait, de leur injustice même, une raison d’ètre généreux à leur égard.

On demandait à M..., pourquoi la nature avait rendu l’amour indépendant denotre raison, a C’est, dit-il, parce que la nature ne songe qu’au maintien de l’espèce ; et, pour la perpétuer, elle n’a que faire de notre sottise. Qu’étant ivre, je m’adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de la nature peut être aussi bien rempli que si j’eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins ; au lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la tille et de Clarisse même peut-être. » A ne consulter que la raison, quel est l’homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir? Quelle femme, pour une épileps4e de quelques

210 ESPRIT DE CHÂHFORT.

minutes, se donnerait une maladie d'une année entière? La nature, en nous dérobant à notre raison, assure mieux son empire; et voilà pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle et son palefrenier.

M... est un homme mobile, dont Tàme est ouverte à toutes les impressions, dépendant de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, ayant une larme prête pour la belle action qu’on lui raconte, et un sourire pour le ridicule qu’un sot essaye de jeter sur elle.

M... prétend que le monde le plus choisi est entièrement conforme à la description qui lui fut faite d’un mauvais lieu par une jeune personne qui y logeait. Il la rencontre au Vauxhall ; il s’approche d’elle, et lui demande en quel endroit on pourrait la voir seule pour lui confier quelques petits secrets. «Monsieur, dit-elle, je demeure chez madame... C’est un lieu très-honnête, où il ne va que des gens comme il faut, la plupart en carro,?se ; une porte cochère, un joli salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois et on est servi en vaisselle plate. — Comment donc, mademoiselle ! j’ai vécu en bonne compagnie, et je n’ai rien vu de mieux que cela. — Ni moi non plus, qui ai pourtant habité presque toutes ces sortes de maisons. »M...

reprenait toutes les circonstances, et faisait voir qu’il n’y en avait pas une qui ne s’appliquât au inonde tel qu’il est.

M. de Ségur ayant publié une ordonnance qui obligeait à ne recevoir dans le corps de l’artillerie que des gentilshommes, et, d’une autre part, cette fonction n’admettant que des gens instruits, il arriva une chose plaisante ; c’est que l’abbé Bossut, examinateur des élèves, ne donna d’attestation qu’à des roturiers, et Cherin, qu’à des gentilshommes. Sur une centaine d’élèves, il n’y en eut que quatre ou cinq qui remplirent les deux conditions.

M. de L... me disait, relativement au plaisir des femmes, que, lorsqu’on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et qu’en ce genre, celui qui cesse d’ètre riche commence à être pauvre.» Pourmoi, dit-il, aussitôt que j’ai été obligé de distinguer entre la lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j’ai quitté la banque. »

Un homme de lettres, à qui un grand seigneur faisait sentir la supériorité de son rang, lui dit : « Monsieur le duc, je n’ignore pas ce que je dois savoir ; mais je sais aussi qu’il est plus aisé d’être au-dessus de moi qu’à côté. »

Madame de L... est coquette avec illusion, en se trompant elle-même. Madame de B... l’est

sans illusion, et il ne faut pas la chercher parmi les dupes qu’elle fait.

Le maréchal de Noailles avait un procès au parlement avec un de ses fermiers. Huit ou neuf conseillers se récusèrent, disant tous : « En qualité de parentde M.deNoailles. . .» et ils l’étaient en effet au huüantième degré. Un conseiller nommé M. Hurson, trouvant cette vanité ridicule, se leva, disant ; « Je me récuse aussi. » Le premier président lui demanda en quelle qualité. Il répondit ; «< Comme parent du fermier. »

Madame de..., âgée de soixante-cinq ans, ayant épousé M..., âgé de vingt-deux, quelqu’un dit que c’était le mariage de Pyrame et de Baucis.

M..., à qui on reprochait son indifférence pour les femmes, disait : « Je puis dire sur elles ce que madame de C... disait sur les enfants : j’ai dans la tête un fils dont je n’ai pu accoucher. J’ai dans l’esprit une femme comme il y en a peu, qui me préserve des femmes comme il y en a beaucoup : j’ai bien des obligations à cette femme-là. »

On avisait dan& une société aux moyens de déplacer un mauvais ministre, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit tout ù coup ; « Ne pourrait-on pas lui faire faire

quelque opération raisonnable, quelque chose d’honnête pour le faire chasser? »

**, «Que peuvent pour moi, disait M..., les grands et les princes? Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m’ôter ma pensée, dont l’usage me console de tout? »

M. de B... voyait madame de L... tous les jours ; le bruit courut qu’il allait l’épouser. Sur quoi, il dit à l’un de ses amis : « Il y a peu d’hommes qu’elle n’épousàt pas plus volontiers que moi, et réciproquement; il serait bien étrange que, dans quinze ans d’amitié, nous n’eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l’un à l’autre. »

L’illusion, disait M..., ne fait d’effet sur moi, relativement aux personnes que j’aime, que celui d’un verre sur un pastel. Il adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions.

On agitait dans une société la question : « Lequel était plus agréable de donner ou de recevoir? » Les uns prétendaient que c’était de donner; d’autres, que, quand l’amitié était parfaite, le plaisir de recevoir était peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d’esprit, à qui on demanda son avis, dit ; « Je ne demanderai pas lequel des deux plaisirs est le plus vif ; mais je préférerais celui do donner} il m’a semblé qu’au

ESPRIT DE CHÀMFORT.

moins il était le plus. durable, et j’ai toujours vu que c’était celui des deux dont on se souvenait plus longtemps. »

Les amis de M... voulaient plier son caractère à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disaient qu’il était incorrigible. Il leur répondit ; « Si je n’étais pas incorrigible, il y a bien longtemps que je serais corrompu. »

Je me refuse, disait M..., aux avances de M. de B..., parce que j’estime assez peu les qualités pour lesquelles il me recherche, et que, s’il savait les qualités pour lesquelles je m’estime, il me fermerait sa porte. »

On reprochait à M. de... d’être le médecin Tant-Pis. « Cela vient, répondit-il, de ce que j’ai vu enterrer tous les malades du médecin Tant-Mieux. Au moins, si les miens meurent, on n’a point à me reprocher d’être un sot. »

Un homme qui avait refusé d’avoir madame S..., disait : « A quoi sert l’esprit, s’il ne sert à n’avoir point madame de...? »

On offrait à M... une place lucrative qui ne lui convenait pas ; il répondit : « Je sais qu’on vit avec de l’argent; mais je sais aussi qu’il ne faut pas vivre pour de l’argent. »

**, Quelqu’un disait d’un homme très-personnel : « Il brûlerait votre maison pour se faire cuire doux œufs. »

CABACTÈRES BT ANECDOTES. 21S

,%Le duc de..., qui avait autrefois de l’esprit, qui recherchait la conversation des honnêtes gens, s’est mis, à cinquante ans, à mener la vie d’un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles lui conviennent dans la décadence de son esprit, comme le jeu convient aux vieilles femmes.

,%Un homme dont la santé s’était rétablie en assez peu de temps, et à qui on en demandait la raison, répondit : « C’est que je compte avec moi, au lieu qu’auparavant je comptais sur moi. »

« Je crois, disait M... sur le duc de..., que son nom est son plus grand mérite, et qu’il a toutes les vertus qui se font dans une parcheminerie.

On accusait un jeune homme de la cour d’aimer les filles avec fureur. Il y avait là plusieurs femmes honnêtes et considérables, avec qui cela poûvait le brouiller. Un de ses amis, qui était présent, répondit ; « Exagération ! méchanceté! il a aussi des femmes, »

,%M..., qui aimait beaucoup les femmes, me disait que leur commerce lui était nécessaire, pour tempérer la sévérité de ses pensées, et occuper la sensibilité de son âme. « J’ai, disait-il, du Tacite dans la tête, et du Tibulle dans le cœur. »

M. de L... disait qu’on aurait dû appliquer au mariage la police relative, aux maisons, qu’on loue par un bail pour trois, six et neuf ans, avec pouvoir d’acheter la maison, si elle vous convient.

« La différence qu’il y a de vous à moi, me disait M..., c’est que vous avez dit à tous les masques : « Je vous connais ; » et moi, je leur ai laissé l’espérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m’est plus favorable qu’à vous. C’est un bal dont vous avez détruit l’intérêt pour les autres, et l’amusement pour vous-même. »

« L’homme, disait M,.., est un sot animal, si j’en juge par moi. »

M... avait, pour exprimer le mépris, une formule favorite:» C’est l’avant-dernier des hommes.— Pourquoi l’avant-dernier? lui demandaiton. — Pour ne décourager personne; car il y a presse. »

« Au physique , disait M... , homme d’une santé délicate et d’un caractère très-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas ; au moral, je suis, au contraire, le chêne qui rompt et qui ne plie point. » Homo interior totus nervus, dit Vanhelmont.

,*,M. de C...avaitreçuun bienfait de M.d’A...; celui-ci avait recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après, ils se brouillèrent ; alors

CARACTfeREiS ET ANECDOTES. 217

M. de C... révéla le secret du bienfait qu’il avait reçu. M. T..., Jeur ami commun, inslruit, demanda à M. de C... la raison de celte apparente bizarrerie. Celui-ci répondit : « J’ai tu son bienfait tant que je l’ai aimé. Je parle, parce que je ne l’aime plus. C’était alors son secret ; à présent, c’est le mien. »

M. .. disait du prince de Beauveau, grand puriste : « Quand je le rencontre dans ses promenades du matin, et que je passe dans l’ombre de son cheval (il se promène souvent à cheval pour sa santé), j’ai remarqué que je ne fais pas une faute de français de toute la journée. »

N. .. disait qu’il s’étonnait toujours de ces festins meurtriers qu’on se donne dans le monde. Cela se concevrait entre parents qui héritent les uns des autres ; mais, entre amis qui n’héritent pas, quel peut en être l’objet?

« J’ai vu, disait M..., peu de fiertés dont j’aie été content. Ce que je connais de mieux en ce genre, c’est celle de Satan dans le Paradis perdu. »

«cLe bonheur, disait M..., n’est pas chose aisée. Il est très-difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs, »

On engageait M. de... à quitter une place dont le titre seul faisait sa sûreté contre des hommes puissants ; il répondit : « On peut cou-

ESPRIT DE CHAMPORT.

per à Samson sa chevelure, mais il ne faut pas lui conseiller de prendre perruque. »

On disait que M... était peu sociable:

« Oui, dit un de ses amis, il est choqué de plusieurs choses qui, dans la société, choquent la nature. »

On faisait la guerre à M... sur son goût pour la solitude ; il répondit : « C’est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu’à ceux d’autrui. »

On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de l’archevêque de Reims, le Tellier-Louvois, sur son rang et sur sa naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans toute la France. Voici une' des occasions où elle se montra tout entière le plus*puissamment. Le duc d’A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu de son gouvernement de Berri, allait à Versailles. Sa voilure versa et se rompit. Il faisait un froid très-aigu. On lui dit qu’il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relai et demanda pour qui c’était : on lui dit que c’était pour l’archevêque de Reims, qui allait à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui, n’en réservant qu’un auquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre. L’archevêque arrive. Pendant qu’on attelait, le duc charge un des gens de l’archevêque de lui

CABÀCTÈRES ET AEECDOTES. 219

demander une place pour un honnête homme dont la voiture vient de se briser, etqui est condamné à attendre deux heures qu’elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. « Quel homme est-ce? dit l’archevêque. Est-ce quelqu’un comme il faut? — Je le crois, monseigneur ; il a un air bien honnête. — Qu’appelles-tu honnête? Est-il bien mis? — Monseigneur, simplement, mais bien. — A-t-il des gens? — Monseigneur, je l’imagine. — Va-t’en le savoir.» Le domestique va et revient. «Monseigneur, il les a envoyés devant à Versailles. — Ah ! c’est quelque chose. Mais ce n’est pas tout. Demande-lui s’il est gentilhomme. «Le laquais va etrevient.K Oui, monseigneur, il est gentilhomme. — A la bonne heure 1 qu’il vienne, et nous verrons ce que c’est. «Le duc arrive, salue. L’archevêque fait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voilure. Il voit une croix de Saint-Louis. « Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner une place dans ma voiture à un homme de rien ; vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois? — Oui, monseigneur. — Et vous allez à Versailles? — Oui, monseigneur. — Dans les bureaux apparemment? ~ Non ; je n’ai rien à faire dans les bureaux. Je

ESPRIT DE CHÀMFORT.

vais remercier... — Qui? M. de Louvois? — Non, monseigneur, le roi. — Le roi! {/ci, l’archevêque se recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente?

— Non, monseigneur; c’est une longue histoire.

— Contez toujours. — C’est qu’il y a deux ans, j’ai marié ma fille à un homme peu riche (L’archevêque reprend un peu de l’espace qu’il a cédé dans la voiture), mais d’un très grand nom [L’ar~ chevêque recède la placé). »Le duc continue : « Sa Majesté avait bien voulu s’intéresser à ce mariage... {L’archevêque fait beaucoup de place) et avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait. — Commentdonc?

Un petit gouvernement sans doute! De quelle ville? — Ce n’est pas d’une ville, monseigneur, • c’est d’une province. — D’une province, monsieur! crie l’archevêque en reculant dans l’angle de sa voiture; d’une province! — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — Lequel donc?

Le mien, celui de Berri, que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi! monsieur...

vous êtes gouverneur du...! Vous êtes donc le duc de...? »» Et il veut descendre de sa voiture. Mais, monsieur le duc, que ne parliez-vous ? mais cela est incroyable! mais à quoi m’exposezvous! Pardon de vous avoir fait attendre... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas. . . Je suis bien

heureux encore d’avoir cru, sur voire parole, que vous étiez gentilhomme : tant de gens le disent sans rêlre ! Et puis ce d’Hosier est un fripon. Ah I M. le duc, je suis confus. — Remettezvous, monseigneur. Pardonnez à votre laquais ; ü s’est contenté de vous dire que j’étais un hon- 'nêle homme; pardonnez à d’Hozier, qui vous exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré ; et pardonnez-moi aussi de n’avoir pas commencé par faire mes preuves pour monter dans votre carrosse. »

Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de Bourgogne, le fit faire par Coypel, et, voulant en retenir un pour lui-même, chargea Coypel d’en faire faire une copie. Les deux tableaux furent exposés en même temps dans la galerie : il était impossible de les distinguer. Louis XIV, prévoyant qu’il allait se trouver dans cet embarras, prit Coypel à part, et lui dit: a II n’est pas décent que je me trompe en celte occasion ; diles-moi de quel côté est le tableau original. » Coypel le lui indiqua, et Louis XIV, repassant, dit ; « La copie et l’original sont si semblables, qu’on pourrait s’y méprendre; cependant, on peut voir avec un peu d’attention, que celui-ci est l’original. »

Au Pérou, il n’était permis qu’aux nobles

d’étudier. Lès nôtres pensent différemment.

SB

M... disait d’un sot sur lequel il n’y a pas de prise ; « C’est une cruche sans anse. »

« Henri IV fut un grand roi : Louis XIV fut le roi d’un beau règne. » Ce mot de Voisenon passe la portée ordinaire.

Le feu prince de Conti, ayant été trèsmaltraité de paroles de Louis XV, conta celte scène désagréable à son ami le lord Tirconncl, à qui il demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé , lui dit naïvement : « Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger, si vous aviez de l’argent et de la considération. »

/^Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d’avoir employé son temps, dit qu’il n’y a peut-être pas d’homme qui ail fait la moitié de ce qu’il aurait pu faire.

On parlait de la dispute sur la préférence qu’on devait donner, pour les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française. « Comment peut-il y avoir une dispute sur cela, dit M. B...? — Vous avez bien raison, dit M. T...? — Sans doute, reprit M.B..., c’est la langue latine, n’estil pas vrai? — Point du tout, dit M. T... , c’est la langue française. »

« Comment trouvez-vous M. de...? — Je le trouve très-aimable ; je ne l’aime point du tout. » L’acccnl dont le dernier mot fut dit, marquait

CARACTÈRES BT ANECDOTES. 223

très-bien la différence de l’homme aimable et de l’homme digue çl’èlre aimé.

« Le moment où j’ai renoncé à l’amour, disait M..., le voici : c’est lorsque les femmes ont commencé à dire: « M..., je l’aime beaucoup, «je l’aime de tout mon cœur, etc. » Autrefois, ajoutait-il, quand j’étais jeune, elles di.saient: «M..., je l’estime infiniment, c’est un jeune » homme bien honnête. »

,%« Je hais si fort le despotisme, disait M..., que je ne puis souffrir le mot ordonnance du médecin. »

Un homme était abandonné des médecins; on demanda à M. Tronchin s’il fallait lui donner le viatique. « Cela est bien collant, » répondit-il.

Quand l’abbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait : « Ceci est bon pour moi, quant à présent. » Rien ne peint mieux la variété des jugements humains, et la mobilité du jugement de chaque homme.

Avant que mademoiselle Clairon eût établi le costume au Théâtre-Français, on ne connaissait pour le théâtre tragique qu’un seul habit qu’on appelait l’habit à la romaine, et avec lequel on jouait les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le premier à se soumettre au costume, et se fit faire un habit grec pour jouer Oreste d' Andromaque. Dauberval arrive

dans la loge de Lekain, au moment que le tailleur de la comédie apportait l’habit d’Oreste. La nouveauté de cet habit frappa Dauberval, qui demanda ce que c’était.» Cela s’appelle un habit à la grecque, dit Lekain. — Ah ! qu’il est beau, reprend Dauberval ! le premier habit à la romaine dont j’aurai besoin, jeleferai faire à la grecque.»

M... disait qu’il y avait tels ou tels principes excellents pour tel ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour des caraetères d’un ordre inférieur. Ce sont les armes d’Achille qui ne peuvent convenir qu’à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé.

Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux méchants^ les sottises de la bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la maladresse en servant ses amis, jes fausses applications des maximes utiles ou honnêtes, etc.

La nature , en nous accablant de tant de misères, et en nous donnant un attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l’homme comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison après avoir posé des sentinelles à notre porte. 11 faut que le danger soit

bien grand pour nous obliger à sauter par la fenêtre.

Les ministres en place s’avisent quelquefois, lorsque, par hasard, ils ont de l’esprit, de parler du temps où ils ne seront plus rien. On en est communément la dupe, et l’on s’imagine qu’ils croient ce qu’ils disent. Ce n’est, de leur part, qu’un trait d’esprit. Ils sont comme les malades qui parlent souvent de leur mort, et qui n’y croient pas, comme on peut le voir par d’autres mots qui leur échappent.

On disait à Delon, médecin mesmériste :

« Eh bien, M. de B... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir. Vous avez, diWl, été absent, vous n’avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri. »

On disait de M..., qui se créait des chimères tristes et qui voyait tout en noir : « Il fait des cachots en Espagne. »

L’abbé Dangeau, de l’Académie française, grand puriste, travaillait à une grammaire et ne parlait d’autre chose. Un jour, on se lamentait devant lui sur les malheurs de la dernière campagne (c’était pendant les dernières années de Louis XIV). « Tout cela n’empêchepas, dit-il, que je n’aie dans ma cassette deux mille verbes français bien conjugués. »

Un gazetier mit dans sa gazette : « Les uns

disent le cardinal Mazarin mort, les autres vivant; moi, je ne crois ni l’un ni l’autre. »

Le vieux d’Arnoncourt avait fait un contrat de-douze cents livres de rente à une fdle, pour tout le temps qu’il en serait aimé. Elle se sépara de lui étourdiment, et se lia avec unjeunehomme qui, ayant vu ce contrat, se mit en tète de le faire revivre. Elle réclama en conséquence les quartiers échus depuis le dernier payement, en lui faisant signifier, sur papier timbré, qu’elle l’aimait toujours.

Massillon était fort galant. Il devint amoureux de madame de Simiane, petite-fille de madame de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu’il mit tant de soin à composer ses Synodes, un de ses meilleurs ouvrages. Il logeait à l’Oratoire et devait être rentré à neuf heures ; madame de Simiane soupait à sept par complaisance pour lui. Ce fut à l’un de ces soupers tète à tête, qu’il fit une chanson très-jolie, dont j’ai retenu la moitié d’un couplet :

Aimons-nous tendrement, Elvire:

Ceci n’est qu’une chanson Pour qui voudrait en médire; Mais, pour nous, c'est tout de bon.

CARACTÉBES ET AlfECDOTES. 227

On demandait à madame de Rochefort si elle aurait envie de connaître l’avenir : « Non, dit-elle, il ressemble trop au passé. »

Un marchand d’estampes voulait (le 25 juin) vendre cher le portrait de madame Lamotte (fouettée et marquée le 21), et donnait pour raison que l’estampe était avant la lettre.

On pressait l’abbé Vatri de solliciter une place vacante au collège Royal. « Nous verrons cela, » dit-il, et il ne sollicita point. La place fut donnée à un autre. Un ami de l’abbé court chez lui : « Eh bien , voilà comme vous êtes ! vous n’avez point voulu solliciter la place, elle est donnée. — Elle est donnée! reprit-il; eh bien, je vais la demander. — Êtes-vous fou? — Parbleu! non ; j'avais cent concurrents , je n’en ai plus qu’un. » I! demanda la place, et l’obtint.

Madame..., tenant un bureau d’esprit, disait de L... ; « Je n’en fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi. »

L’abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier mmislre ; elle eut besoin de lui, et il lui rappela ses rigueurs.» Ah! monseigneur, lui dit na'iveraent la maréchale, qui l’aurait pu prévoir ! »

M. le duc de Chabot ayant fait peindre une

228 ESPRIT DE CHÀMFORT.

Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces vers :

Votre prudence est endormie De loger magnifiquement Et de traiter superLement Votre plus crueile ennemie.

Un médecin de village allait visiter un malade au village prochain. Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se' désennuyer. Un paysan le rencontra, et lui demanda où il allait. U Voir un malade. — Avez-vous peur de le manquer? »

Une fille, étant à confesse, dit : « Je m’accuse d’avoir estimé un jeune homme. — Estimé! combien de fois? » demanda le père.

On parlait à l’abbé Terrasson d’une certaine édition de la Bible, eton la vantait beaucoup. O Oui, dit-il, le scamlale du texte y est conservé dans toute sa pureté. »

/,Une femme, causant avec M. de M..., lui dit : a Allez, vous ne savez que dire des sottises. —Madame, répondit-il, j’en entends quelquefois, et vous me prenez sur le fait. »

« Vous bâillez, disait une femme à son mari. — *Ma chère amie, lui dit celui-ci, le mari et la femme ne sont qu’un, et, quand je suis seul, je m’ennuie. »

CARACTÈRES ET AîïECDOTES.

Mauperluis, étendu dans son fauteuil et baillant, dit un jour : « Je voudrais, dans ce moment-ci, résoudre un beau problème qui ne fût pas difficile. » Ce mot le peint tout entier.

«‘^-Mademoiselle d’Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre refusait de l’épouser, lui dit : « Vous êtes le plus sot homme de la cour. — Vous voyez bien le contraire, » répondit-il.

Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d’ôler l’entrée gratis aux pages, lui dit : « Monseigneur, observez que plusieurs pages font un volume. »

,*,Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres, depuis régent; M. de Navailles mourut au bout de huit jours : le roi nomma M.d’Estrades pour lui succéder ; il mourutauboutdumême terme: sur quoi, Benserade dit : « On ne peut pas éleverun gouverneur pour M. le duc de Chartres. »

Diderot, s’étant aperçu qu’un homme àqui il prenait quelque intérêt avait le vice de voler et l’avait volé lui-meme, lui conseilla de quitter ce pays-ci. L’autre profita du conseil, et Diderot n’en entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour, il entend tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-même, reconnaît son homme, et, d’un air étonné, il s’écrie : « Ah 1 ah! c’est vous! » Celui-ci lui répond : « Ma foi, il ne

230 ESPRIT DE CHAMPORT.

s’en est guère fallu. » Il avait démêlé que Diderot s’étonnait qu’il ne fût pas pendu.

M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un seul coup de dés son revenu d’une année; c’était mille écus. Il les envoya demander à M..., son ami, qui connaissait sa passion pour le jeu, et qui voulait l’en guérir. Il lui envoya la lettre de change suivante : « Je prie M... , banquier, de donner à M... ce qu’il lui demandera, à la concurrence de ma fortune. » Cette leçon terrible et généreuse produisit son effet.

On faisait l’éloge de Louis XIV devant le roi de Prusse. Il lui contestait toutes ses vertus et ses talents. «Au moins Votre Majesté accordera qu’il faisait bien le roi. — Pas si bien qUe Baron, » dit le roi de Prusse avec humeur.

Une femme était à une représentation de Mérope, et ne pleurait point ; on était surpris. > « Je pleurerais bien, dit-elle, mais je dois souper en ville. »

Un pape causant avec un étranger de toutes les merveilles de l’Italie, celui-ci dit gauchement : « J’ai tout vu, hors un conclave, que je voudrais bien voir. »

L’abbé de Ca’naye disait que Louis XV aurait dû faire une pension à Cahusac. « Et pourquoi? — C’est que Cahusac l’empêche d’être l’homme de son royaume le plus méprisé. »

CARACTERES ET A?fCCDOTES. 231

Henri IV s’y prit singulièrement pour faire connaître à un ambassadeur d’Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi, le président Jeannin et Sully. Il fit appeler d’abord Villeroi : « Voyez-vous cette poutre qui menace ruine? — Sans doute, dit Villeroi sans lever la tête ; il faut la faire raccommoder, je vais donner des ordres. Il appela ensuite le président Jeannin :«!! faudra s’en assurer, «dit celui-ci. On fait venir Sully, qui regarde la poutre: «Eh! sire, y pensez-vous? ditil ; cette poutre durera plus que vous et moi. »

J’ai entendu un dévot , parlant contre des gens qui discutaient des articles de foi , dire naïvement : « Messieurs, un vrai chrétien n’examine point ce qu’on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de cela comme d’une pilule amère: si vous la mâchez, jamais vous ne pourrez l’avaler. »

M. le régent disait à madame de Parabère, dévote, qui, pour lui plaire, tenait quelques discours peu chrétiens : « Tu as beau faire, tu seras sauvée. »

Un prédicateur disait : « Quand le père Bourdaloue prêchait a Rouen, il y causait bien du désordre ; les artisans quittaient leurs boutiques, les médecins leurs malades, etc. J’y prêchai l’année d’après, j’y remis tout dans l’ordre.

Le chanoine Recupero, célèbre physicien,

ayant publié une savante dissertation sur le mont Etna, où il prouvait, d’après les dates des éruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire, et que l’arche sainte avait aussi ses éniptions. 11 se le tint pour dit. C’est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier de la Tremblaye.

Marivaux disait que le style a un sexe, et qu’on reconnaissait les femmes à une phrase.

On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était très-pauvre. Un jour, plusieurs gentilshommes, apprenant que le roi passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu’ils n’étaient pas aussi pauvres qu’on le disait. « Sire, répondirent-ils, nous avons appris l’arrivée de Votre Majesté; nous avons fait tout ce que nous devions, mais nous devons tout ce que nous avons fait. »

On condamna en même temps le livre de l'Esprit et le poème de la Pucelle. Ils furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivitau sénat: « Nous n’avons trouvé dans tout le canton, ni Esprit ni Pucelle. »

,*, « J’appelle un honnête homme celui à qui le récit d’une bonne action rafraîchit le sang, et

CARACTÈRES ET A?(ECDOTES.

un malhonnête, celui qui cherche chicane à une bonne action. » C’est un mot de M. de Mairan.

La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à l’impératrice, pour chanter deux mois à Pétersbourg, l’impératrice répondit : « Je ne paye sur ce pied-là aucun de mes feld-maréchaux. — En ce cas, dit la Gabrielli, Votre Majesté n’a qu’à faire chanter ses feld-maréchaux. » L’impératrice paya les cinq mille ducats.

Madame du D... disait de M..., qu’il était aux petits soins pour déplaire.

« Les athées sont meilleure compagnie pour moi, disait M. D..., que ceux qui croient en Dieu. A la vue d’un athée, toutes tes demipreuves de l’existence de Dieu me viennent à l’esprit; et, à la vue d’un croyant, toutes les demi-preuves contre son existence se présentent à moi en foule. »

,*,M... disait: «< On m’a dit du maldeM.de..., j’aurais cru cela il y a six mois; mais nous sommes réconciliés. »

~ Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à l’audience, M. de Harlay, premier président, dit : « Si ces messieurs qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent. »

ESPRIT DE CRAMIORT.

Colbert disait, à propos de l'industrie de la nation, que le Français changerait les rochers en or, si on le laissait faire.

Un certain Marchand, avocat, homme d’esprit, disait : « On court les risques du dégoût en voyant comment l'administration, la justice et la cuisine se préparent. »

,%«Je sais me suffire, disait M...,el dans l’occasion, je sauraibien me passer de moi, «voulant dire qu’il mourrait sans chagrin.

« Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de distance, disait M..., me fait l’effet de ces gens qui, après avoir pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau. »

« Je joue aux échecs à vingt-quatre sous , dans un salon où le passe-dix est à cent louis, » disait un général employé dans une guerre diûicile et ingrate, tandis que d’autres faisaient des campagnes faciles et brillantes.

Mademoiselle Duthé, ayant perdu un de ses amants, et cette aventure ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la harpe , et lui dit avec surprise ; « Eh 1 mon Dieul je m’attendais à vous trouver dans la désolation.—Ah 1 dit-elle' d’un ton pathétique, c’est hier qu’il fallait me voir! »

La marquise de Saint-Pierre était dans

une société où on disait que M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes sans en avoir jamais aimé une.« Sans aimer ! c’est bientôt dit, repritelle; moi, je sais une femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues. » Ici, elle raconte l’histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration ; « Il la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y sommes restés trois jours. »

On faisait une question épineuse à M..., qui répondit : « Ce sont de ces choses que je sais à merveille quand on ne m’en parle pas, et que j’oublie quand on me les demandé. »

Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu de l’évêque de Châlons, dévot et grand janséniste, étant très-jeune, devint triste tout à coup. Son oncle, l’évèque, lui en demanda la raison ; il lui dit qu’il avait vu une cafetière qu’il voudrailbien avoir, mais qu’il en désespérait. « Elle est donc bien chère? — Oui, mon oncle: vingt-cinq louis. » L’onclc les donna à condition qu’il verrait cette cafetière. Quelques jours après, il en demanda des nouvelles à son neveu. « Je l’ai, mon oncle, et la journée de demain ne se passera pas sans que vous l’ayez vue. » II la lui montra, en effet, au sortir de la grand’messe. Ce n’était point un vase à verser du café, c’était un jolie cafetière, c’est-à-dire limonadière, connue de-

puis SOUS le nom de madame de Bussi. On conçoit la colère du vieil évêque janséniste.

Je ne vois jamais jouer les pièces de... , et le peu de monde qu’il y a, sans me rappeler le mol d’un major de place qui avait indiqué l’exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu’un trompette : « Parlez donc , messieurs

les b 1 d’où vient donc est-ce que vous

n’ètes qu’un? »

Voltaire disait du poêle Roy, qui avait été souvent repris de justice, et qui sortait de Saint Lazare : « C’est un homme qui a de l’esprit, mais ce n’est pas un auteur assez châtié. »

Le marquis de Villette appelait la banqueroute de M.de Guémenée,la sérénissime banqueroute.

Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carrosses au sortir de la Comédie, disait, lorsqu’elle fut transportée au Carrousel : a La Comédie sera mal ici, il n’y a point d’écho. »

On demandait à un homme qui faisait profession d’estimer beaucoup les femmes, s’il en avait eu beaucoup.il répondit : « Pas autant que si je les méprisais. »

On faisait entendre à un homme d’esprit qu’il ne connaissait pas bien la cour.Jl répondit; « On peut être très-bon géographe sans être sorti

de chez soi. D’Anville n’avait jamais quitté sa chambre. »

Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes qui flclrissenl la famille du coupable, M... dit: « C’est bien assez de voir des honneurs et des récompenses où il n’y a pas de vertu, sans qu’il faille voir encore un châtiment où il n’y a pas de crime. »

Mylord Tirauley disait qu’après avoir ôté à un Espagnol ce qu’il avait de bon, ce qu’il en restait était un Portugais. Il disait cela étant ambassadeur en Portugal.

M. de L..., pour détourner madame de B..., veuve depuis quelque temps, de l’idée du mariage, lui dit : « Savez-vous que c’est une bien belle chose de porter le nom d’un homme qui ne peut plus faire de sottises ! »

Le vicomte de S... aborda un jour M. de Vaines, en lui disant : « Est-il vrai, monsieur, que, dans une maison où l’on avait eu la bonté de me trouver de l’esprit, vous avez dit que je ii’en avais pas du tout? » M. de Vaines lui répondit : « Monsieur, il n’y a pas un seul mot de vrai dans tout cela ; je n’ai jamais été dans ime maison où l’on vous trouvât de l’esprit, et je n’ai jamais dit que vous n’en aviez pas. »

M... me disait que ceux qui entrent par écrit dans de longues justifications devant le pu-

so

ESPRIT DE CHÀMPORT.

blic, lui paraissaient ressembler aux chiens qui courent et jappent après une chaise de poste. L’homme arrive novice à chaque âge de

la vie.

M... disait à un Jeune homme qui ne s’apercevait pas qu’il était aimé d’une femme : « Vous êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que les gros caractères. »

« Pourquoi donc, disait mademoiselle de..., âgée de douze ans, pourquoi cette phrase: « Ap- «prendre à mourir? » jevoisqu’on y réussit trèsbien dès la première fois. »

On disait à M..., qui n’était plus jeune : « Vous n’ètes plus capable d’aimer. — Je ne l’ose plus, dit-il ; mais je me dis encore quelquefois en voyant une jolie femme : Combien je l’aimerais, si j’étais plus aimable! »

Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l’agiotage, dans lequel M. de Galonné est très-maltraité, on disait pourtant, à cause d’un passage contre M. Necker, que le livre était payé par M. de Calonne, et que le mal qu’on y disait de lui, n’avait d’autre objet que de masquer la collusion.

« Je n’aime point, disait M..., ces femmes impeccables, au-dessus de toute faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du Dante sur la porte de l’enfer ;

CARACTÈRES ET llfECDOTES.

Voi che intrate, lasciate ogni speranza.

Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. »

C’est la devise des damnés.

« J’estime le plus que je puis, disait M..., et cependant J’estime peu ; je ne sais comment cela se fait. »

Un homme d’une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux qui avait été inutilement recommandé à la bienfaisance d’un grand soigneur et d’un fermier général. Je lui appris ces deux circonstances chargées de détails qui aggravaient la faute de ces derniers.

Il me répondit tranquillement ; « Comment voudriez-vous que le monde subsistât, si les pauvres n’étaient pas continuellement occupés à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal qu’ils font? »

On disait à un jeune homme de redeman- ‘ der ses lettres à une femme d’environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux. « Vraisemblablement elle ne les a plus, dit-il. — Si fait, lui répondit quelqu’un; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres d’amour. »

M... disait, à propos de l’utilité de la retraite et de ta force que l’esprit y acquiert : « Malheur au poète qui se fait friser tous les jours! Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet

240 , ESPRIT DE CHAMrORT.

de nuit, et pouvoir faire le tour de sa tète avec sa main.

Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits.

C’est une chose curieuse que l’hisloire de Port-Royal écrite par Racine. Il est plaisant de voir l’auteur de Phèdre parler des grands desseins de Dieu sur la mère Agnès.

D’Arnaud , entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. «Alil Monsieur, ditil, voilà vraiment des cheveux de génie. — Vous trouvez? dit le comte. Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une perruque. »

On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné plusieurs parties d’échecs au prince de Conti, qu’il ne lui avait pas fait sa cour, et qu’il fallait lui en laisser gagnerquelques-unes:« Goramentl dit-il, je lui donne la tour. »

me disait que madame de G..., (fui tache d’ètre dévote, n’y parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il fallait, pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent. « Et c’est ce fond, ajoutait-il, qu’on appelle la grâce. »

Madame de Talmont, voyant M. de Richelieu, au lieu de s’occuper d’elle, faire sa cour à

CARACTÈRES ET A?JECDOTES. 241

madame de Brionne, fort belle femme, mais qui n’avait pas la réputation d’avoir beaucoup d’esprit , lui dit : « Monsieur le maréchal , vous n’ètes point aveugle, mais je vous crois un peu sourd. »

L’abbé Delaville voulait engager à entrer dans la carrière politique M. de..., homme modeste et honnête, qui doutait de sa capacité et qui se refusait à ses invitations. «Eh! monsieur, lui dit l’abbé, ouvrez Y Almanach royal! »

Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à propos des travers de chaque sexe, que nous serions tous parfaits, si nous n’étions ni hommes ni femmes.

Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Milan, et le tança comme mauvais administrateur de sa maison , en lui rappelant une certaine somme d’argent qu’il avait prêtée quinze ans auparavant à un certain cordelier. Le coupable dit :« Cela est vrai, c’était un mauvais sujet qui m’a escroqué. — C’est moi, dit le pape, qui suis ce cordelier; voilà votre argent, mais n’y retombez plus, et ne prêtez jamais à des gens de cette robe. »

La finesse et la mesure sont peut-être les qualités les plus usuelles et qui donnent le plus d’avantages dans le monde. Elles font dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait

excessivement dans une société le ministère de M. Necker; quelqu’un qui apparemment ne l’aimait pas, demanda ; « Monsieur, combien de temps est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay? » Ce mot, en rappelant que M. Necker était l’ouvrage de ce dernier, fit tomber à l’instant tout cet enthousiasme.

Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage , lui dit : « Dans quel cabaret t’a-t-on équipé de la sorte? — Dans un cabaret où vous avez payé votre écot, à Kollin, »dit le soldat. Le roi, qui avait été battu à Kollin , trouva cependant le mot excellent.

Christine, reine de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre Naudé, qui avait composé un livre très-savant sur les différentes danses grecques, et Meibomius, érudit allemand, auteur du recueil et de la traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique. Bourdelot, son premier médecin, espèce de favori et plaisantde profession, donna à la reine l’idée d’engager ces deux savants, l’un à chanter un air de musique ancienne, et l’autre à le danser. Elle y réussit, et cette farce couvrilde ridicule les deux savants qui en avaient été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience; mais le savant en us s’emporta et poussa la colère jusqu’à meurtrir de coups de poing le visage de Bourdelot, et.

CARACTÈRES ET ARECDOTES. 243

après cette équipée, il se sauva de la cour, et même quitta la Suède.

M. le chancelier d’Aguesseau ne donna jamais de privilège pour l’impression d’aucun roman nouveau, et n’accordait même de permission tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l’abbé Prévost la permission d’imprimer les premiers \o\umes deCléveland, que sous la condition que Cléveland se ferait catholique au dernier volume.

M... disait de madame la princesse de...: « C’est une femme qu’il faut absolument tromper; car elle n’est pas de la classe de celles qu’on quitte. »>

Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut, se confessa à je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui demanda sa façon de penser. « J’en suis trèscontent, dit-il; il parle de l’enfer comme un ange.»

On demandait à la Calprenède quelle était l’étoffe de ce bel habit qu’il portait. « C’est du Sylvandre » dit-il. (Un de ses romans qui avait réussi.)

L’abbé de Vertot changea d’état très-souvent. On appelait cela les révolutions de l’abbé de Vertot.

M... disait: «Je ne me soucierais pa.s

ESPRIT DE CBAMFORT.

d’être chrétien ; mais je ne serais pas fâché de croire en Dieu. »

M. de...., homme violent, à qui on reprochait quelques torts, entra en fureur et dit qu’il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis lui répondit tranquillement ; « Je vois que vous aimez mieu.v garder vos défauts que vos amis. »

Louis XIV, après la bataille de Ramillies, dont il venait d’apprendre le détail, dit : « Dieu a donc oublié tout ce que j’ai fait pour lui? » (Anecdote contée à H. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)

Il est d’usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison, et sûrs d’être condamnés, vendent tout ce qu’ils possèdent, pour en faire bonne chère avant de mourir. C’est ordinairement leurs chevaux qu’on est le plus empressé d’acheter, parce qu’ils sont pour la plupart excellents. Un d’eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord pour quelqu’un qui voulait faire le métier, lui dit : « Je ne veux pas vous tromper; mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand défaut: c’est qu’il recule quand il est auprès de la portière. »

On ne distingue pas aisément l’intention de l’auteur dans le Temple de Gnide, et il y a même quelque obscurité dans les détails; c’est

pour cela que madame du Deffant, l’appelait ï Apocalypse CiQ la galanterie.

On disait d’un certain homme qui répétait à différentes personnes le bien qu’elles disaient l’une de l’autre, qu’il était tracassier en bien.

Fox avait emprunté des sommes immenses à différents juifs , et se flattait que la succession d’un de ses oncles payerait toutes ces dettes. Get oncle se maria et eut un fils; à la naissance de l’enfant, Fox dit : « C’est le Messie que cet enfant; il vient au monde pour la destruction des juifs. »

M. Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu’il n’y a même plus d’hommes à bonnes fortunes.

Un homme disait à M. de A’^oltaire qu’il abusait du travail et du café, et qu’il se tuait. « Je suis né tué, » répoiidit-il.

Une femme venait de perdre son mari.

Son confesseur ad honores vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec unjeunehomme très-bien mis. « Monsieur, lui dit-elle le voyant confondu, si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, vous m’auriez trouvée les yeux baignés de larmes; mais j’ai joué ma' douleur contre monsieur, et je l’ai perdue. »

On disait de l’avant-dernier évêque d’Autun, monstrueusement gros, qu’il avait été créé

ESPniT DE CBAMPORT.

et rais au monde pour faire voir jusqu’où peut aller la peau humaine.

Il paraît certain que riiomme au masque de fer est uu frère de Louis XIV ; sans celle explication, c’est un mystère absurde. Il paraît certain non-seulement que Mazarin eut la reine, mais, ce qui est plus inconcevable, qu’il était marié avec elle; sans cela, comment expliquer la lettre qu’il lui écrivit de Cologne, lorsque, apprenant qu’elle avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande : « Il vous convient bien, madame, etc? » Les vieux courtisans racontent, d’ailleurs, que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une scène de tendresse, de larmes, d’explications entre la reine et sou fils; et l’on est fondé à croire que c’est dans celle scène que fut faite la confidence de la mère au fils.

Le baron de la Houze, ayant rendu quelques services au pape Ganganclli, ce pape lui demanda s’il pouvait faire quelque chose qui lui fût agréable. Le baron de la Houze, ruségascon, le pria de lui faire donner un corps saint. Le pape fut très-surpris de cette demande de la part d’un Français. 11 lui fit donner ce qu’il demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées, d’un revenu très-mince, sans débouché pour les denrées, y lit porter son saint,

le fit accréditer. Les chalands accoururent, les miracles arrivèrent, unvillaffe d’auprès se peupla, les denrées augmentèrent de prix, et les revenus du baron triplèrent.

Le roi Jacques, retiré a Saint-Germain, et vivant des libéralités de Louis XIV, venait à Paris pour guérir les écrouelles, qu’il ne touchait qu’en qualité de roi de France.

M. de B..., âgé de cinquante ans, venait d’épouser mademoiselle de G..., âgée de treize ans. On disait de lui, pendant qu’il sollicitait ce mariage, qu’il demandait la survivance de la poupée de cette demoiselle.

Un soldisaitau milieu d'une conversation; « Il me vient une idée. » Un plaisant dit : «« J’en suis bien surpris. »

Milord Hamilton, personnage très -singulier, étant ivre dans une liôtelleric d’Angleterre, avait tué un garçon d’auberge et était rentré sans savoir ce qu'il avait fait. L’aubergiste arrive tout effrayé et lui dit : <> Milord, savez-vous que vous avez tué ce garçon? «Le lord lui répondit en balbutiant : « Mettez-le sur la carte. «

Le chevalier de Narbonne, accosté par un important dont la familiarité lui déplaisait , et qui lui dit en l’abordant : « Bonjour, mon ami ! comment te portes-tu? » répondit; Bonjour, mon ami ! comment t’appelles-tu? »

Un avare souffrait beaucoup d’un mal de dent; on lui conseillait de la faire arracher: « Ah! dit-il, je vois bien qu’il faudra que j’en fasse la dépense. »

On dit d’un homme tout à fait malheureux : « Il tombe sur le dos et se casse le nez. »

Je venais de raconter une histoire galante de madame la présidente de..., et je ne l’avais pas nommée. M... reprit naïvement: « Cette présidente de Bernière dont vous venez de parier... » Toute la société partit d’un éclat de rire.

M... disait, à son retour d’Allemagne:

«Je ne sache pas de chose à quoi j’eusse été moins propre qu’à être un Allemand. »

Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l’heure de son dîner. M. de la Galaisière lui dit à ce sujet: « Sire, si vous continuez, vous finirez par dîner la veille. »

M... me disait, à propos des fautes de régime qu’il commet sans cesse, des plaisirs qu’il se permet et qui l’empêchent seuls de recouvrer la santé : « Sans moi, je me porterais à merveille. »

Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion, des petits cœurs d’or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit qu’il les tient de la Vierge. On le condamne. La '

CARICTËRES ET ANECDOTES. 249

sentence est envoyée au roi de Prusse pour la signer, suivant l’usa^ge. Le roi ordonne une assemblée de théologiens pour décider s’il est rigoureusement impossible que la Vierge fasse à un dévot catholique de petits présents. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés, décident que la chose h’est pas rigoureusement impossible. Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable : « Je fais grâce au nommé N...; mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir désormais aucune espèce de cadeau de la Vierge ni des saints. »

révèque de L... étant à déjeuner, il lui vint en visite l’abbé de...; l’évêque le prie de déjeuner, l’abbé refuse. Le prélat insiste : « Monseigneur, dit l’abbé, j’ai déjeuné deux fois, et d’ailleurs, c’est aujourd’hui jeûne. »

M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut ta visite des députés de l’académie de Soissons, qui disaient que cette académie était la fille aînée de l’Académie française. « Oui, messieurs, répondit-il, la fille aînée. Allé sage, fille honnête, qui n’a jamais fait parler d’elle. »

L’évèque d’Arras, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal de Levi, dit en mettant la main sur le cercueil : « Je le possède enfin, cet homme vertueux. »

Madame la princesse de Conti, fille de

RSPRIT DE CHAMFORT.

Louis XIV, ayant vu madame la dauphine de Bavière qui dormait, ou faisait semblant de dormir, dit, après l’avoir considérée : « Madame la dauphine est encore plus laide en dormant que lorsqu’elle veille. » Madame la dauphine, prenant la parole sans faire le moindre mouvement, lui répondit : « Madame, tout le monde n’est pas enfant de l’amour. »

Un Américain, ayant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut l’audace inconcevable de leur courir sus, d’en blesser deux, de désarmer les autres , et de les amener au général Washington. Le général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de six hommes. « Aussitôt que je les ai vus, dit-il, j’ai couru sur eux, et je les ai environnés. »

Dans le temps qu’on établit plusieurs impôts qui portaient sur les riches, un millionnaire, se trouvant parmi des gens riches qui se plaignaient du malheur des temps, dit : « Qui est-ce qui est heureux dans ces temps-ci? Quelques misérables. »

Ce fut l’abbé S... qui administra le viatique à l'abbé Pétiot dans une maladie très-danreuse, et il raconte qu'en voyant la manière trèsprononcée dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se dit à lui-même : « S’il en revient , ce sera mon ami. »

FRAGMENTS INÉDITS. 2oI

Un poêle consultait C... sur un distique; « Excellent, répondit-il, sauf les longueurs. »

Rullière lui disait un jour ; « Je n’ai jamais fait qu’une méchanceté dans ma vie. — Quand rmira-t-clle? » demanda C...

]\I. de Vaudreuil se plaignait à C... de son peu de confiance en ses amis. « Vous n’êtes point riche, lui disait-il, et vous oubliez notre amitié. — Je vous promets, répondit G..., de vous emprunter vingt-cinq louis quand vous aurez payé vos dettes. »

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