‹ Chamfort maximes, pensees, anacdotes, caracteres & dialoguesChapitre 6 sur 20 · PRÉFACE. XLI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XLI

n'aura rien dit qui ne le soit un jour. On le citera longtemps; on répétera dans plus d’un bon livre des paroles de lui, qui sont l’abrégé ou le germe d’un bon livre... Ne craignons pas de le dire , on n’estime pas à sa valeur le service qu’une phrase énergique peut vendre aux plus grands intérêts. 11 est des vérités importantes qui ne servent arien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou errantes et confuses dans l’entendement; elles sont comme un métal précieux en dissolution : en cet état, il n’est d’aucun usage; on ne peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que l’artiste le mette en lingot, l’afline, l’essaye et lui imprime, sous le balancier, des caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître. Il en est do même de la pensée. 11 faut, pour entrer dans la circulation, qu’elle passe sous le balancier de l’homme éloquent, qu’elle y soit marquée d’une empreinte frappante pour tous les yeux, et garante de son aloi.Chamfortn’a cessé de frapper ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d’or; il ne la distribuait pas lui-méme au public, mais ses amis se chargeaient volontiers de ce soin ; et certes il est resté plus de choses de lui, qui n’a rien écrit, que de tant d’écrits publiés depuis cinq ans et chargés de tant de mots. »

Rœderer eût pu ajouter qu’un esprit comme Chamfort en fécondait bien d’autres, et, pour n’en citer qu'un, il eût pu citer un des plus grands, sinon le plus grand, parmi ceux qui influèrent sur les destinées de la Révolution : Mirabeau, dont Chamfort a été, en vingt circonstances graves, l’inspirateur et te collaborateur. — En veut-on la preuve, c’est Mirabeau qui la donnera avec une franchise qui honore et Chamfort et lui-méme.

PRÉFACE

« ce n’est pas, dit Mirabeau, au milieu des dangers qu’on peut suivre une route déterminée. Oh ! si je vous avais connu, il y a dix ans, combien de précipices et de ravins j'aurais évités ! Il n’est point de jour, et surtout il n’est point de circonstance un peu sérieuse où je ne me surprenne à dire ; «Chami> fort froncerait le sourcil, ne faisons pas, n’écri- » vons pas cela ; » on bien : « Chamforl sera content, » car chamfort est de la trempe de mon âme et de O mon esprit. »

Le discours que Mirabeau devait lire. à la tribune sur les académies était de Chamfort. Ce discours concluait à leur anéantissement. 11 fit jeter les hauts cris aux académiciens de son temps, — que dis-je! aux académiciens de tous les temps. M. Tissot le déplore dans la notice qu’il a donnée sur Chamfort au Dictionnaire de la conversation; M. de Jouy, dans celle qu’il a publiée dans la Galerie historique des contemporains, et, enfin, M. Sainte- Beuve, dans celle qui figure dans ses Causeries littéraires et à laquelle nous donnons toute l'attention qu'elle mérite.

Il nous a paru curieux de savoir si ces griefs de Chamfort contre l’Académie étaient de ceux qu’on peut apprécier encore à notre, époque. Qu’on en juge ; « A voir la composition de l’Académie française, dit-il, on croirait qu’elle a pris pour devise ce vers de Luci-ècc :

Crriarc tngenio, coiilcmiprc nobiliUite. »

Nous comprenons la colère des académiciens, le reproche de Chamforl n’a pas vieilli.

M. Sainte-Beuve, trop modeste pour Chamfort, dit « qu’il îi’ose rappeler les éloges de Mirabeau, il les craindrait exagérés. • — Nous craignons si peu de

PRÉFACE

tomber dans le meme péché à cet égard, que nous ajouterons à la lettre qu’on vient de lire deux portraits de Chamfort, tracés de main de maitre ; l'un est de Mirabeau comme la lettre qui précède, l’autre est de Chateaubriand. Quand nous aurons mis ces deux pièces en regard avec les critiques auxquelles nous répondons, nous craindrons moins de voir celles-ci emporter la balance.

La santé de Charafprt était fort compromise.

« Malgré vos souffrances, lui écrivait Mirabeau, vous élesu» des êtres les plus vivaces qui existent; la ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits et la douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie, lorsqu’elle est calme et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement, alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force. Chez vous, loin que ce soit la lame qui use le fourreau, c’est Tâmc le vis ignea, qui entretient la machine. Comment son feu intérieur ne le consume-t-il pas ? se dit-on. Eli! comment le consumerait-il? c’est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre àme, et sa frêle existence va se dissoudre. »

Voici maintenant Chamfort peint par Chateaubriand. On sait, depuis la publication des Mémoires d'outre-tombe, si ce grand peintre avait l’habitude de flatter ses portraits.

« Chamfort était d’une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d’une figure pâle, d’un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l’éclair quand il venait à s’animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l’expression de la sensibilité et de l’énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son âme; mais, dans les derniers

PRÉFACE

temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l’aspérilc, et on y démêlait l'accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu’un homme qui avait tant de connaisance des hommes, eût pu épouser si chaudement une cause quelconque. »

Etonnement légitime à une époque où riutelligence semble n’avoir pu conduire qu’au scepticisme un grand nombre de ceux qui s’étaient faits les chefs de l’esprit public de 181S à 1848.

Mat de Oalzac sur Chair.rort. — Les paroles sont qiiclqucrois des «clcs cl les mois des voliimc.s. — Sieyès. — Barrcrc. — Paclir. — La fraternité ou la mort. — Hérault de Séchcllrs. — .trrcslalioii de Chiimfort. — Horreur de Cliainfort |ioiir la prison.

Le temps est un crible dans les mains de la postérité. Les gros bagages ne sont donc pas ceux qu’elle recueille le plus volontiers. Mais, héritière économe, elle ne laisse rien perdre, et enregistre avec reconnaissance tout ce qui lui parvient, ne fût-ce qu’un mot, si ce mot est digne de grossir son trésor. Elle sait que, de même qu’il est tel diamant qui vaut une fortune, il est tel mol qui peut constituer une oeuvre complète et impérissable, aux yeux des gens de goût. Ceux de ce genre que Chamfort a laissés sont en tel nomlirc, qu’ils pourraient, à ce compte, constituer tout une bibliothèque.

PRÉFACE

Balzac nous disait, il y a longtemps, à propos de Chamforl et de Rivarol, qu’il citait toujours avec admiration ; «Ces gens-là mettaient des livres dans un bon mot, tandis qu’aujourd'hui c’est à peine si on trouve un bon mot dans un livre. »

Ce jugement de Balzac nous frappa et ce fut lui qui pour la première fois fixa notre attention sur les deux noms de Cbamfort et de Rivarol.

La plupart des mots de Cbamfort, pendant la période politique de sa vie, peuvent être considérés comme des actes, et scs contemporains les lui comptèrent comme tels.

Chacun fil son profit de ce qui sortait de cette bouche écoutée.

Ce fut lui qui donna à Sieyès le titre et, par conséquent, l'idée de sa fameuse brochure qui fut plus qu’un événement : « Qu’esl-ce que le tiers étal? Tout. — Qu’esl-il ? Rien. »

ce fut lui qui donna pour devise à nos soldats, entrant en pays ennemi, cette devise toute d’humanité vis-à-vis de l’étranger : « Guerre aux chàteau.\, paix aux chaumières, » devise qu’on a retournée depuis, sans que Cbamfort en puisse être accusé, disons-le en passant, au profit de la guerre civile.

Cefutlui qui réponditàccuxquilui disaient : Vous prêchez le désordre : « Quand Dieu créa le monde, le mouvement du chaos dut faire trouver le chaos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre paisible ; » et à ceux qui lui disaient : Réformez, mais ne détruisez pas : « Vous voudriez qu’on nettoyât les écuries d’Augias avec un plumeau; » et à Marmontel : « Vous voudriez qu’on vous fil des révolutions à l’eau de rose. »

Voici un de ses discours : « Moi, tout; le reste, rien : voilà le despotisme. »

PRÉFACE

Et en voici un autre ; « Moi, c’est un autre; un autre, c’est moi : voilà la démocratie. »

Et encore ; « Il y a en France sept millions d’hommes qui demandentl’aumône et douze millions hors d’état de la faire. »

« La noblesse est un intermédiaire entre le roi et le peuple comme le chien de chasse entre le chasseur et les lièvres. »

Et enfin ; « Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu’il faut recommencer l'entendement humain. »

Mais ce fut lui qui, voyant la Révolution prendre un caractère qui révoltait sa raison, et son cœur plus encore que sa raison, disait :

« Prenons garde! nous ne sommes que des Français, et nous voulons être des Romains. »

« Grandset petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le fiacre aux courtisanes dans le Moulin de Javelle : « Vous autres et nous autres, «nous ne pouvons nous passer les uns des autres. » « Il semble que la plupart des députés à l’Assemblée nationale n’aient détruit les préjugés que pour les prendre, comme les gens qui n’abattent un édifice que pour s’approprier les décombres. » Entendant déplorer l’indifférence du public pour les chefs-d'œuvre de la scène tragique, il l’expliqua par ces mots ; « La tragédie ne fait plus d’effet depuis qu’elle court les rues. »

Il dit de Barrère, à la naissance de son pouvoir : « C’est un brave homme que ce Barrère : il vient toujours au secours du plus fort; » et de Pache, à un des amis de celui-ci ; «C’est un ange que votre Pache; mais, à sa place, je rendrais mes comptes. » 11 traduisait ces mots : la l'raternité ou la mort, qu’il s’indignait de voir accoler sur les mo-

PRÉFACE

numents publics, par ceux-ci ; « Sols mon frère ou je te lue, » ou par ceux-ci : « La fraternité de ces gens-lâ est celle d'Éléocle et de Polynice. »

Si bien qu’un jour, Hérault de Séchellcs lui ayant demandé d'écrire contre la liberté de la presse et Chamfort ayant refusé avec indignation de le faire, il fut conduit aux Madelonnettes par l’ordre du comité de salut public.

Nous avons , dans le courant de cette étude, laissé la place aux faits toutes les fois que nous l’avons pu; ce ne serait pas le moment d’abandonner ce système; car, à partir de cette arrestation de Chamfort, rien ne pourrait égaler la saisissante éloquence de ceux qui vont passer sous les yeux du lecteur.

Le séjour de la prison fut odieux à Chamfort. Le mois qu’il y passa, lui parut un siècle. 11 en^sorlit vieilli. « ce n’est pas la vie, ce n’csl pas la mort, disait-il ; il n’y a pas de milieu, il me faut ouvrir les yeux sur le ciel ou les fermer dans le tombeau. » Rendu à la liberté, il jura qu’il ne retomberait jamais vivant aux mains de scs persécuteurs.

Seconde arrrstalinn. — Suicide de ChaDifort. — Dernières paroles de Cliainrort. — Récit de celle scène par un témoin oculaire. — M. Arsène Houssayr. — Portrait littéraire de Chamrort.

Il tint parole.

A quelque temps de là, on se présenta une seconde fois pour l’arrêter. Son parti était pris , il n’essaya pas même de fuir. Il demeurait alors à la bibliothèque nationale, dont Roland, ministre de l’intérieur, l’avait nommé bibliothécaire.

xLvm

PRÉFACK.

« II s’enferme, dit M. Tissot {Dictionnaire de la conversation), son cabinet, charge un pistolet et se ie tire sur le front. La balle lui fracasse le haut du nez et lui enfonce l'œil droit. Etonné de vivre et résolu à mourir, il s'arme d'un rasoir, essaye de se couper la gorge, se taille le sein, se porte plusieurs coups au cœur, s'ouvre les veines et les jarrets; enfin, vaincu par la douleur, il pousse un cri et tombe.

» On entre, on le trouve baigné dans son sang. Des gens de l’art et des ofliciers civils sont appelés, et, tandis que les premiers préparent l’appareil nécessaire à ses blessures, il dicte d'une voix ferme aux .seconds, la déclaration suivante : « Moi, Sébastien- » Roch-NicolasChamfort, déclare avoir voulu mourir » en homme libre plulôtque d être reconduit en es- » clave dans une maison d'arrêt ; déclare que, si par » violence on s'obstinait à iu’ytrainer,dans l'étal où « je suis, il me reste assez de force pour achever ce » que j’ai commencé. Jamais on ne me fera rentrer » vivant dans une prison. »

Ces paroles, et d’autres qui vont suivre, seraient dans Plutarque, qu'elles y seraient admirées. Nous en avons tous traduit du grec et du latin qui ne méritaient pas autant d’être citées et de passer d’un âge à l’autre.

Un ami de Chamfort nous a laissé un récit palpitant de cette scène.

« J’arrivai peu de temps après; je n’oublierai jamais ce spectacle. Sa tête et son cou étaientenveloppés de linges sanglants; son oreiller, ses draps étaient aussi tachés de sang. Le peu qu’on apercevait de son visage en était encore couvert. Il parlait avec moins de violence, et commençait à sentir sa faiblesse. Je restai debout près de lui, muet de sai-

PRÉfÀCE.

sissement, d'admiration et de douleur. « Mon ami, » me dit-il en me tendant la main, « voilà comme on I) échappe à ces gens-là. Ils prétendent que je me » suis manqué ; mais je sens que la halle est restée » dans ma tête; ils n'iront pas l'y chercher. » Tout ce qu'il disait avait ce caractère d'énergie et de simplicité. Après un moment de silence, il reprit d'un air tout à fait calme, et même de ce ton ironique qui lui était assez familier : « Que voulez-vous! » voilà ce que c’est que d’etre maladroit de la main : » on ne réussit à rien, pas même à se tuer. » Alors il se mil à raconter comment il s'était per/'ord l'œilet le bas du front, au lieu de s'enfoncer le crâne, puis charcuté le cou, au lieu de se le couper, et balafré la poitrine sans parvenir à se percer le cœur. « En- » ün,»ajouta-t-il,« je me suis souvenu de Sénèque, et, 1) en l'honneur de Sénèque, j'ai voulu m’ouvrir les » veines; mais il était riche, lui; il avait tout à sou- » hait, un bain bien chaud, enfin toutes ses aises; » moi, je suis un pauvre diable, je n'aî rien de tout » cela. Je me suis fait un mal horrible, et me voilà n encore; mais j'ai la balle dans la tète, c’est là le » principal. Un peu plus tôt, un peu plus tard, voilà » tout. »

Cbarafort, chose incroyable, ne parvint pas à mourir de ses horribles blessures. Ce qui n’est pas moins étrange, c’est qu'on le laissa sous le coup d'un mandat d’amener, et qu'il fut condamné à payer un écu par jour à un gendarme chargé de le garder à vue jusqu'à entière guérison, pour le cas où il eût pu guérir.

Ses amis vinrent à son chevet et lui reprochèrent d'avoir voulu mourir ; < Du moins, répondit-il. je ne risquais pas d'étre jeté à la voirie du Panthéon. » C’était ainsi qu'il appelait cette sépulture depuis

vu

L PHÉFACE.

l’apothéose de Marat, que sa fierté républicaine n’avait pu coudoyer sans dégoût.

Colchen, un des amis qui lui ont fermé les yeux, se félicilait qu’il eût échappé à ses propres coups, quelques jours après sa tentative; Chamfortlui répondit ; « Ah ! mon ami, les horreurs que je vois me donnent à tout moment l’envie de me recommencer. »

M. Houssaye, dont le scepticisme n'a de parti pris violent contre personne, rencontre, par une contradiction étrange avec la conclusion injuste de la biographie qu’il a consacrée à Chamfort dans ses Portraits du Win* siècle, rencontre, dis-je, à l’occasion de ce drame émouvant, un élan de chaleur dont nous lui savons gré. « Chamfort, dit-il, survécut à toutes ces tortures de l’àme et du corps. Ne ressemblait-il pas alors à l’humanité, que tant de désastres ont frappée, qui a répandu sur tous les chemins son sang et ses larmes, qui, toute sillonnée de blessures, marche toujours en avant, poussée par le maître invisible? Il succomba pourtant à tant de dôuleurs. «Ah ! mon ami, » dit-il à Sieyès en expirant, «je m’en vais enfin de ce monde, où il faut » que le cœur se brise ou se bronze. »

Chamfort mourutle 15 avril 1794, àlâge de 85 ans.

PRÉFACÉ.

CONCLUSIO?}.

D>'s (liffércnles études qui ont clé faites de Cltamfort. — Celle de M. de ijaiute-Beti\e. — Quelques niuts sur M. de Sainte-Beuve et sur 1 1 nature de son laleiit. — Sun aliiliide, ses erreurs el ses injustices en ce qui touche Clianiforl. — Jiilérél quejiousa paru offrir la flgnre de Chanifurt.

Il y a deux hommes dans Chamfort. I/un, celui qu’on pourrait appeler le littérateur, existe à peine pour nous. Ses comédies, sa tragédie, ses vers, ses tableaux de la Révolution, ses éloges académiques, méritaient peu de survivre aux circonstances qui les ont vus naitre; toutcela n'est que d’un homme trèsintelligent, épris des lettres, cherchant et trouvant le succès à la suite du passé dans les sentiers battus, mais qui, dans son effort pour ne point sortir des cadres convenus, en arrive à ne pas même laisser soupçonner ce qu’il y a en luide véritable originalité. L’autie, au contraire, le moraliste, le satirique, le philosophe, le politique, l’auteur enfin des maximes et pensées, des portraits, des caractères et anecdotes, est à bon droit immortel. Sa personnalitécst si vive, qu'elle se détache en saillies vigoureuses au milieu des plus éclatantes ligures de son époque, et qu’elle se fait sa place en dépit des opposants dans les meilleurs rangs de notre littérature.

Chose bizare, le vrai Chamfoi*t, celui qui restera, ne fut vraiment connu de ses contemporains que par sa parole.

LU PRÉFACE

La portée de son œuvre, qui ne fut de son vivant que son œuvre parlée, est celle qui constitue son vrai titre aux yeux de la postérité. Dès qu’elle fut imprimée, elle lit oublier l’autre, son œuvre écrite.

Chamfort en avait le pressentiment; il faisait bon marché de son bagage académique et s’impatientait à la lin qu’on en fit l’éloge devant lui.

M. de Sainte-Beuve dit qu’on retrouva à sa mort bon nombre des mots qui forment aujourd’hui le recueil des pensées de Chamfort, écrits soigneusement sur de petits papiers; et le soin que prend Chamfort, passé maître en improvisations brillantes, de fixer sur le papier quelques-uns des souvenirs de ses conversations, amène un sourire qu’on pourrait trouver naïf sur les lèvres de l’auteur justement apprécié des dix gros volumes de Causeries littéraires au milieu desquels nous avons surpris ce sourire.

Nous trouvons, nous, que bons mots, pensées et causeries, méritaient qu’on les gardât, et, si nous regrettons une chose, c’est quo le soin de Chamfort ait été incomplet. 11 est certain, en effet, qu’il s’est perdu de lui plus de choses qu’il n’en est venu jusqu’à nous. On assure qu’il existe des manuscrits inédits de Chamfort, et que les mains qui les retiennent, abusant du droit de fait que leur donne la possession inexpliquée de ces papiers, refusent de s’ouvrir et de leur laisser voir le jour. Les biographes de Chamfort signalent cet acte coupable et le Qétrissenl justement.-

Quoi qu’il en soit, ce qui nous reste de Charafort suflil à son renom. Sa place, dans notre littérature, vient immédiatement après les moralistes du xvii» siècle. Comme écrivain moraliste, il est presque toujours leur égal; il parle la belle langue de

PRÉFACE

Page 1