PRÉFACE. XXXIX
Dans une autre lettre (à propos des prix de vertu), il disait dans le même sentiment :
« Rendez à la vertu cet hommage de croire que le pauvre aussi peut être payé par elle ; qu’il a, comme le riche, une conscience opulente etsolvable; qu’enfin il peut, comme le riche, placer une bonne action entre le ciel cl lui. »
Nous empruntons à Rœderer une anecdote qui le caractérise : « Le lendemain du jour où les pensions furent supprimées, dit Rœderer, nous fûmes, lui et moi, voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes, et sa femme surtout, gémissant de la perle que le décret lui faisait éprouver ; et c'était pour leurs enfants qu’ils gémissaient. Chamfort en prit un sur ses genoux ; a 'Viens, » dit-il, « mon petit » ami! tu vaudras mieux que nous; quelque jour, tu «pleureras en apprenant qu’il eut la faiblesse de « pleurer sur toi dans l’idée que tu serais moins riche » que lui. » Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la veille. »
On a opposé souvent Uivarol à Chamfort. Ils différent beaucoup avec un faux air de parenté. Chamfort est un homme d’esprit qui ne se sert de son esprit que pour arriver plus vivement au bon sens. Rivarol est un homme d'esprit qui veut, avant tout, que son esprit brille, étonne et reluise, et qui ne s’est jamais retenu de dire une sottise quand il a pu rhabiller à son goût. Si l'esprit qui contient le plus de raison est le meilleur, et cela ne me parait pas contestable, je préfère celui de Chamfort.
Rivarol disait un jour à Chamfort ; « On ne peut aimer à la fois la République et les arts. 11 faut un Louis XIV pour enfanter des Molière et des Racine. — Oui, dit Chamfort, vous êtes de ceux qui pardonnent tout le mal qu’ont fait les prêtres eu cousidé-
\L PRÉFACE
rant que, sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie de Tartufe. »
Veut-on avoir une idée du peu de justesse de jugement de Rivarol? voici le portrait qu’il fltde Chamfort : « C’est une branche de muguet entée sur des pavots. » Là, M. Sainte-Beuve lui-même est obligé de l’abandonner. « Ce que Rivarol prenait pour du muguet, dit-il, avait l’orgueil du cèdre. » Soit ; va pour le cèdre, y compris son orgueil; nous ne croyons pas que Chamfort ait placé le sien si haut, mais il avait le droit d’en avoir, sinon d’en montrer.
C’est un rude jouteur que Chamfort; ilesthomme àse défendre même après sa mort, car il a laissé des armes pour battre ceux qui s’avisent de l’attaquer. M. Sainte-Beuve s’étonne que l’homme qui a dit ce joli mot qu’a dù applaudir plus d’un public français : « Le public ! le public! Combien faut-il de sots pour faire un public? » accorde tout au peuple.
Et d’abord, si le public et le peuple ne font qu’un pourM. Sainte-Beuve, il a dù, à de certains jours, en penser plus de mal que Chamfort.
Mais veut-on savoir ce que Chamfort réclamait pour le peuple? le voici : « Permettre à un peuple de défendre son argent et lui ravir le droit d’influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et de sa vie , c’est une dérision, c’est une insulte. » Qu’est-ce qui n’est pas de l’avis de Chamfort?
M. Sainte-Beuve s’étonne que Chamfort n’ait pas vécu comme un républicain avant la République. C’est absolument comme si on reprochait à M. Sainte- Beuve de n’avoir pas devancé l’Empire.
On demandait àRœderer ce qu'avait, en somme, fait Ch amfort pour la Révolution .Voici ce qu’il répondit ;
« Chamfort imprimait sans cesse, maisc’étaitdans l’esprit de ses amis. Il n’a rien laissé d’écrit; mais il