LIT
M. Sainte-Beuve sur Cbamfort, quelque humeur contre l’auteur de ce travail. M. Sainte-Beuve, critique aimable, ingénieux, délicat, fin et suave, qui a toutes ses qualités dans ces nuances douces et tempérées, semble depuis quelques années avoir pris à tâche de changer sa voix et sa nature. Son autorité y périra, et son talent lui-nicme, s'il n’était sauvé par son passé, y laisserait quelque chose. M. Sainte-Beuve, cet ancien chercheur de perles égarées, ce lapidaire rétrospectif, ce remonteur habile des joyaux oubliés de notre vieille littérature, qui semble né pour ne parler que de ce qui lui plaît, dont les critiques sont en quelque sorte de l'orfèvrerie littéraire, dont les ciselures ajoutées aux œuvres qu’il affectionne en font quelquefois toute la richesse, son travail surpassant souvent sa matière; M. Sainte-Beuve, qui a déterré, avec une patience et un goût infatigables, tant de reliques dans le cimetière du passé, M. Sainte-Beuve semble avoir pris en haine tout ce qui touche à son temps. Il est implacable particulièrement pour ce qui, de près ou de loin, lient à la Révolution. Sa voix, dés que celte grande époque est en cause, devient aigre et criarde. 11 veut n’étre que sévère, sans doute, et il se montre méchant. C’est alors la passion, et non plus la raison ni le goût, qui semble parier par sa bouche. Un dirait un acteur qui a voulu prendre les rôles qui ne lui conviennent pas, un ténor s’efforçant de chanter les bassestailles et qui s’épuise, dans cet effort contre nature, au détriment de son renomet desauditeurs accoutumés à l'applaudir. Scs qualités mêmes deviennent des défauts, ses plus Unes broderies, ses variations les plus savantes ne sont plus que de la manière dans le travail malencontreux de cet organe qui se
PRÉFACE
surmène, de cette voix délicate qui vent à toute force se grossir. Il veut frapper, il égratigne et ne laisse que des déchirures là où il a prétendu porter de grands coups ; tel encore un tin graveur ébréchant son burin sur l’orteil d’une statue de bronze, en haine du bronze sans doute. M. Sainte-Beuve n’admire-t-il donc que les statues d'albàtre, que les figurines de stuc et les groupes en biscuit ?
Quand M. Sainte-Beuve manque d'équité et de mesure, il est deux fois coupable. Il l’est envers luimeme ; il l’est envers ses nombreux lecteurs et les critiques de seconde main, qui, dans leur travail hâtif, plutôt que de remonter aux sources, s’en rapportent à lui sans contrôle. Il répond, en effet, nonseulement de ses jiigenients, mais encore des inductions qu’on en tire et des exagérations que d’autres se permettent à sa suite. Chamfort est une des plus nobles figures littéraires, un des plus fiers citoyens de cette république des lettres que M. Sainte-Beuve devrait bien mettre à part dans sa haine d'hier ou d’avant-hier contre tes républiques; j’en veux à M. Saintejteuve de s’élre donné le tort de le méconnaître, parce queson tort s’est bientôt aggravé du tort de sa clientèle. En effet, il lui convient, par un non-sens inexplicable,— caron peut tirer de sa notice même la réfutation de toutes ses accusations contre Chamfort, — il lui convient de faire, de ce caractère antique et héroïque, mais féminin aussi par beaucoupde côtés.un homme dur. sr cet impitoyable; d’autres iront plus loin, et, sur sa recommandation, soit paresse, soit confiance, ils transformeront ce moraliste sincère, ce philosophe contristé, dont tout ce qu’on a pu dire de pis de son temps, c’est qu’il détestait les hommes, parce qu’ils ne s’aimaient pas ; ils le transformeront, devinez en quoi? en chat-tigre!
PRÉFACE
définition burlesque, à coup sûr, à propos d'un homme qui a traversé les révolutions sans qu’on puisse nommer une de ses victimes, qui n'a sacrifié que lui-même à ses convictions, et auquel ou ne peut reprocher que l’admirable faute de sa mort.
M. Sainte-Beuve, disant de Chamfort ; « Son nom restera attaché à quantité de mots concis, aigus, vibrants et pittoresques qui se fixent bon gré, mal grc dans le souvenir,» ajoute : « Méfiez-vous pourtant! je crains qu’il n’y ait toujours un peu d'arsenic au fond. » Un autre, renchérissant, un autre, .s’emparant de cet arsenic de M. Sainte-Beuve, comme fait un bijoutier d’une pierre qu’il croit pouvoir s'approprier, à la condition d’en renouveler la monture, dira ; « Chaque pensée de Chamfort est un grain de poison dans un joli chaton de bague, » et ainsi de suite. Où finira ce crescendo ?
Cependant, concilions ce toujours de M. Sainte- Beuve, et ses suites, avec cet aveu qu'il fait, sans bonne grâce, il est vrai, dans un autre endroit, « qu’il y a un fond de probité et de dignité dans l’aigreur de Chamfort. »
Ne voilà-t-il pas un fond étrangement garni, grâce à M. Sainte-Beuve : « De la probité, de l’arsenic et de la dignité, » tout cola ensemble!
Ce n'est pas sans une certaine émotion, dont nous nous serions bien gardé de nous défendre, que nous avons entrepris de remettre en lumière la figure de Chamfort. Nous avons mis sous les yeux du public tout ce qu’en ont dit, soit en bien, soit en mal, les gens qui ont pris la parole à son sujet. Nous avons tâché d'exposer avec impartialité le pour et le contre, sans cacher cependant nos sympathies. Que le public juge; ses jugements seuls sont sans appel.
Digitizëd bÿtGoogle
rRÉFACG.
LMI
On sait anjourd'liui que la vie privée n’est la place d'honneur que dans les temps absolument calmes et tranquilles. Le mot de M. Dupin :« Chacun chez soi, chacun pour soi, » est une des impiétés politiques qui ont fait la honte de notre temps. Il fait partie de cet athéisme en matière de patriolisme que l'on fil apprendre à la France, de 1850 à 1848, et qui l’avait affaiblie à ce point, que, mise en demeure un jour de régler ses destinées, elle a fléchi sons sa tâche. L’exclamation admirative de Marmontel, écrivant très -faussement, à propos de d'Alembert et de Mairan ; « Quelles âmes que celles qui ne sont inquiètes que des mouvements de l'écliptique, ou que des mœurs et des arts des Chinois, » est un salaire qui ne satisferait guère que les natures à la fois ingénieuses et corrompues qui passent devant leur siècle comme ces gens dont parle l’Évangile, lesquels avaient des yeux pour ne pas voir cl des oreilles pour ne pas entendre. La distraction d’Archimède cherchant son problème pendant qu’on saccageait son pays, n'a d'autre valeur que celle d'un phénomène scientifique. On ne s'étonnera donc point que l'élude de celte figure saisissante, où la littératnre et la politique ont leur part, nous ait paru de nature à intéresser notre époque agitée et nous ait attiré plus qu'une autre.
Nous ne sommes plus au temps. Dieu merci! où l’indifférence en matière politique, qui n’est autre que l'oubli de la patrie, était précitée comme une vertu.
L’oubli de la patrie, une vertu! D'ou un pareil blasphème a-t-il jamais pu s'écrire?
P.-J. Sx.tHi..
Bruxelles, le 4 octobre i8S6.