MAXIMES GÉNÉRALES
Les maximes,, les axiomes sont, ainsi que les abrégés, l’ouvrage des gens d’esprit, qui ont travaillé, ce semble, à l’usage des esprits médiocres et paresseux. Le paresseux s’accommode d’une maxime qui le dispense de faire lui-mème les observations qui oirt mené l’auteur de la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et l’homme médiocre se croient dispensés d’aller au delà, et donnent à la maxime une généralité que l’auteur, à moins qu’il ne soit luimême médiocre, ce qui arrive quelquefois, n’a pas prétendu lui donner. L’homme supérieur saisit d’un coup toutes les ressemblances, les différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel ou tel cas, ou ne l’est pas du tout.
MAXIMES BT PENSÉES. 7
d’ordinaire, le développement de la nature, mais bien sa décomposition et sa refonte entière. C'est un second édifice, bâti avec les décombres du premier. On en retrouve les débris avec un plaisir mêlé de surprise. C’est celui qu’occasionne l’expression naïve d’un sentiment naturel qui échappe dans la société; il arrive même qu’il plaît davantage, si la personne à laquelle il échappe est d’un rang plus élevé, c’est-à-dire plus loin de la nature. Il charme dans un roi , parce qu’un roi estdans l’extrémité opposée. C’est un débris d’ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un édifice grossier et moderne.
En général, si la société n’était pas une composition factice, tout sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu’il produit ; il plairait sans étonner; mais il étonne et il plaît. Notre surprise est la satire de la société, et notre plaisir est un hommage à la nature.
Les fripons ont toujours un peu besoin de leur honneur, à peu près comme les espions de police, qui sont payés moins cher quand ils voient moins bonne compagnie.
Il faut convenir qu’il est impossiblede vivre dans le monde sans jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l’honnête homme du fripon, c’est de ne la jouer que dans les cas for-
cés, et pour échapperau péril; au lieu que l’autre va au-devant des occasions.
On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d’un autre homme : «C’est votre ami. » Eh ! morbleu ! c’est mon ami, parce que le bien que j’cn dis est vrai, parce qu’il est tel que je le peins. Vous prenez la cause pour l’effet, et l’effet pour la cause. Pourquoi supposez-vous que j’en dis du bien parce qu’il est mon ami; et pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu’il est mon ami parce qu’il y a du bien à en dire?
II y a deux classes de moralistes et de politiques : ceux qui n’ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c’est le plus grand nombre : Lucien, Montaigne, Labruyère, la Rochefoucauld, Swift, Mandeville, Helvétius, etc, ; ceux qui ne l’ont vue que du beau côté et dans ses perfections : tels sont Shaflersbury et quelques autres. Les premiers no connaissent pas le palais dont ils n’ont vu que les latrines; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n’en existe pas moins. Est in medio venm.
Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilité de tous les livres de morale, de sermons, etc.; il n’y a qu’à jeter les yeux sur le préjugé de
la noblesse héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel les philosophes, les orateurs, les poètes, aient lancé plus de traits satiriques, qui ait plus exercé les esprits de toute espèce, qui ait fait naître plus de sarcasmes? cela a-t-il fait tomber les présentations, la fantaisie de monter dans les carrosses? cela a-t-il fait supprimer la place de Cherin?
Au théâtre, on vise à l’effet; mais ce qui distingue le bon et le mauvais poète, c’est que le premier veut faire effet par des moyens raisonnables , et que, pour le second, tous les moyens sont excellents. Il en est de cela comme des honnêtes gens et des fripons, qui veulent également faire fortune : les premiers n’emploient que des moyens honnêtes, et les autres toutes sortes de moyens.
La philosophie, ainsi que la médecine, a beaucoup de drogues, très-peu de bons remèdes, et presque point de spécifiques.
On compte environ cent cinquante millions d’àmcs en Europe, le double en Afrique, plus du triple en Asie; en admettant que l’Amérique et les terres australes n’en contiendraient que la moitié de ce que donne notre hémisphère, on peut assurer qu’il meurt tous les jours, sur notre globe, plus de cent mille hommes. Un homme qui n’aurait vécu que trente ans aurait échappé
environ mille quatre cents fois à celte épouvantable destruction.
Celui qui ne sait point recourir à propos à la plaisanterie, et qui manque de souplesse dans l’esprit, se trouve très-souvent placé entre la nécessité d’ètre faux ou d’ètre pédant ; alternative fâcheuse à laquelle un honnête homme se soustrait, pour l’ordinaire, par de la grâce et de la gaieté.
Souvent une opinion, une coutume commence à paraître absurde dans la première jeunesse, et, en avançant dans la vie, on en trouve la raison ; elle paraît moins absurde. En faudrait-
11 conclure que certaines coutumes sont moins ridicules? On serait porté à penser quelquefois qu’elles ont été établies par des gens qui avaient lu te livre entier de la vie, et qu’elles ont été jugées par des gens qui, malgré leur esprit, n’en ont lu que quelques pages.
Il semble que, d’après les idées reçues dans le monde et la décence sociale , il faut qu’un prêtre , un curé croie un peu pour n’ètre pas hypocrite, ne soit pas sûr de son fait pour n’ètre pas intolérant. Le grand-vicaire peut sourire à un propos contre la religion, i’évèque rire tout à fait, le cardinal y joindre son mot.
La plupart des nobles rappellent leurs
ancêtres, à peu près comme un cicero7ie d’Italie rappelle Cicéron.
J’ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains j^auvages de l’Afrique croient à l’immortalité de l’àme. Sans prétendre expliquer ce qu’elle devient, ils la croient errante, après la mort, dans les broussailles qui environnent leurs bourgades , et la cherchent plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette recherche, et n’y pensent plus. C’est à peu près ce que nos philosophes ont fait et avaient de meilleur à faire.
11 faut qu’un honnête homme ait l’estime publique sans y avoir pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui. Celui qui l’a cherchée donne sa mesure.
C’est une belle allégorie, dans la Bible, que cet arbre de la science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que, lorsqu’on a pénétré le fond des choses, la perle des illusions amène la mort de l’àme, c’est-à-dire un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes?
On croit le sourd malheureux dans la société. N’est-ce pas un jugement prononcé par l’araour-propre de la société, qui dit : «Cet hommelà n’est-il pas trop à plaindre de n’entendre pas ce que nous disons? »
La pensée console de tout et remédie à tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu’elle vous a fait, et elle vous le donnera.
Il y a, on ne peut le nier, quelques grands caractères dans l’histoire moderne ; et on ne peut comprendre comment ils se sont formés : ils y semblent comme déplacés ; ils y sont comme des cariatides dans un entre-sol.
La meilleure philosophie, relativement au monde, est d’allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l’indulgence du mépris.
Combien de militaires distingués, combien d’oflîciers généraux sont morts sans avoir transmis leurs noms à la postérité : en cela moins lieureux que Bucéphale, et même que le dogue espagnol Bérécillo, qui dévorait les Indiens de Saint-Domingue, et qui avait la paye de trois soldats I
On souhaite la paresse d’un méchant et le silence d’un sot.
Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu’elle fait à la plupart des hommes, on a besoin de considérer ce que ce serait que l’homme sans sa raison. C’était un mal nécessaire.
Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très-bien vêtus.
Si l’on avait dit à Adam, le lendemain de
la mort d’Abel, que, dans cfuelques siècles, il y aurait des endroits où, dans l’enceinte de quatre lieues carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept ou huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent jamais vivre ensemble? Ne se serait-il pas fait une idée encore plus affreuse de ce qui s’y commet de crimes et de monstruosités? C’est la réflexion qu’il faut faire pour se consoler des abus attachés à ces étonnantes réunions d’hommes.
Les prétentions sont une source de peines, et l’époque du bonheur de la vie- commence au moment où elles finissent. Une femme est-elle encore jolie au moment où .sa beauté baisse ? ses prétentions la rendent ou ridicule ou malheureuse : dix ans après, plus laide et plus vieille, elle est calme et tranquille. Un homme est dans l’àge où l’on peut réussir et ne pas réussir auprès des femmes ; il s’expose à des inconvénients, et même à des affronts ; il devient nul ; dès lors, plus d’incertitude, et il est tranquille. En tout, le mal vient de ce que les idées ne sont pas fixes et arrêtées : il vaut niieux être moins et être ce qu’on est incontestablement.* L’état des ducs et pairs, bien constaté, vaut mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti que lui conseillait Boileau, par le fameux hémi-
i4 ESPRIT DE CHAMFORT.
stiche : Que n’écrit-il en prose? il se fût épargné bien des tourments, et se fût peut-être fait un nom autrement que par le ridicule.
« N’as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux ? » disait Sénèque à l’un de ses fils, qui ne pouvait trouver l’exorde d’une harangue qu’il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui adoptent des principes plus forts que leur caractère ; « N’as-tu pas de honte de vouloir être philosophe plus que tu ne peux? »
La plupart des hommes qui vivent dans le monde y vivent si étourdiment, pensent si peu, qu’ils ne connaissent pas ce monde qu’ils ont toujours sous les yeux. » Ils ne le connaissent pas, disait plaisamment M. de B., par la raison qui fait que les hannetons ne savent pas l’histoire naturelle. »
En voyant Bacon, dans le commencement du seizième siècle, indiquer à l’esprit humain la marche qu’il doit suivre pour reconstruire l’édifice des sciences, on cesse presque d’admirer les grands hommes qui lui ont succédé, tels que Boyle, Locke, etc. 11 leur distribue le terrain qu’ils ont à défriclier ou à conquérir. C’est César, maître du monde après la bataille de Pharsale, donnant des royaumes et des provinces à ses partisans ou à ses favoris.
Notre raison nous rend quelquefois aussi
malheureux que nos passions ; et on peut dire de l’homme, quand il est dans ce cas, que c’est un malade empoisonné par son médecin.
Le moment où l’on perd les illusions, les passions de la jeunesse, laisse souvent des regrets; mais quelquefois on hait le prestige qui nous a trompés. C’est Armidc qui brûle et détruit le palais où elle fut enchantée.
Les médecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les uns que les antres dans les maladies et dans l’intérieur du corps humain. Ce sont tous des aveugles ; mais les médecins sont des quinze-vingts qui connaissent mieux les rues, et qui se tirent'mieux d’affaire.
Vous demandez comment on fait fortune.
Voyez ce qui se passe au parterre d’un spectacle, le jour où il y a foule ; comme les uns restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers sont portés en avant. Cette image est si juste, que le mot qui l’exprime a passé dans le langage du peuple. Il appelle faire fortune se pousser. « Mon fils, mon neveu se poussera. » Les honnêtés gens disent s'avancer, avancer, arriver, termes adoucis qui écartent l’idée accessoire de force, de violence, de gros.?ièrelé, mais qui laissent subsister l’idée principale.
Au lieu de vouloir corriger les hommes de certains travers insupportables à la société, il
aurait fallu corriger la faiblesse de ceux qui les souffrent.
Les trois quarts des folies ne sont que des sottises.
L’importance sans mérite obtient des égards sans estime.
Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le fiacre aux courtisanes dans le Moulin de Javelle : « Vous autres et nous autres, nous ne pouvons nous passer les uns des autres. »
Quelqu’un disait que la providence était le' nom de baptême du hasard ; quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la providence.
Il y a peu d’hommes qui se permettent un usage vigoureux et intrépide de leur raison, et osent l’appliquer à tous les objets dans toute sa force. Le temps est venu où il faut l’appliquer ainsi à tous les objets de la morale, de la politique et de la société; aux rois, aux ministres, aux grands, aux philosophes ; aux principes des sciences, dés beau.x-arts, etc. : sans quoi, on restera dans la médiocrité.
Il y a des homm'es qui ont besoin dé primer, de s’élever au-dessus des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu qu’ils soient en évidence; sur des tréteaux de charlatan, sur un théâtre, sur un trône, un écha-
faud, ils seront toujours bien, s’ils attirent les yeux.
Les hommes deviennent petits en se rassemblant : ce sont les diables de Millon, obligés de se rendre pygmées, pour entrer dans le Pandémonium.
On anéantit son propre caractère dans la crainte d’attirer les regards et l’attention, et bn se précipite dans la nullité, pour échapper au danger d’èlre peint.
L’ambition prend aux petites âmes plus fa-, I cilement qu’aux grandes, comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu’aux ' " '
palais. • "
L’homme vit souvent avec lui-même,, et il a besoin de vertu ; il vit avec les autres, et il a besoin d’honneur.
La fable de Tantale n’a presque jamais servi d’emblème qu’à l’avarice; mais elle est, pour le moins, autant celui de l’ambition, de l’amour de la gloire, de presque toutes les passions.
La nature, en faisant naître à la fois la raison et les passions, semble avoir voulu, par le second présent, aider l’homme à s’étourdir sur le mal qu’elle lui a fait par le premier, et, en ne le laissant vivre que peu d’années après la perle de ses passions, semble prendre pitié de lui, en
le délivrant bientôt d’une vie qui le réduit à sa raison pour toute ressource.
Toutes les passions sont exagéralriccs, et elles ne sont des passions que parce qu’elles exagèrent.
Le philosophe qui veut éteindre ses passions, ressemble au chimiste qui voudrait éteindre son feu.
Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui vous fait gouverner vos qualités mêmes, vos talents et Vos vertus.
^ Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si subjugués par la coutume ou par la crainte de faire un testament; en un mot, si imbéciles, qu’après eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient de leur mort plutôt qu’à ceux qui la pleurent?
La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme pour les fous, afin que les premiers ne fussent pas trop malheureux par leur propre sagesse.
De nos jours, ceux qui aiment la nature sont accusés d’être romanesques.
Le théâtre tragique a le grand inconvénient moral de mettre trop d’importance à la vie et à la mort.
La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri.
On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gâte son estomac.
Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes.
L’esprit n’est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d’un château est à la personne du maître.
Ce que les poètes, les orateurs, même quelques philosophes nous disent sur l’amour de la gloire, on .nous le disait au collège pour nous encourager à avoir des prix. Ce que l’on dit aux enfants pour les engager à préférer à une tartelette les louanges de leurs bonnes, c’est ce qu’on répète aux hommes pour leur faire préférer à un intérêt personnel les éloges de leurs contemporains ou de la postérité.
Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des premières découvertes affligeantes qu’on fait dans la connaissance des hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement qu’ils donnent, comme l’anatomiste triomphe de la nature, de ses organes et de son dégoût, pour se rendre habile dans son art.
En apprenant'à connaître les maux de la nature, on méprise la mort ; en apprenant à connaître ceux de la société, on méprise la vie.
ESPRIT DE CMAMFORT.
Il en est de la valeur des hommes comme do celle des diamants, qui, à une certaine mesure de grosseur, de pureté, de perfection, ont un prix fixe et marqué; mais qui, par delà celte mesure, restent sans prix et ne trouvent point d’acheteurs.