SUR L'AMOUR
Otez l'amour-propre de l'amour, il en reste trop peu de chose. Une fois purgé de vanité, c'est un convalescent affaibli Cjui peut à peine se traîner.
L'amour, tel qu'il existe dans la société, n'est que l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.
On vous dit quelquefois, pour vous engager à aller chez telle ou telle femme : Elle est très aimable. Mais si je ne veux pas l'aimer ? Il vaudrait mieux dire : Elle est très
aimante, parce qu'il y a plus de gens qui veulent être aimés que de gens qui veulent aimer eux-mêmes.
On dit, en politique, que les sages ne font point de conquêtes ; cola peut s'appliquer aussi à la galanterie.
Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui pourrait bien être le secret de son sexe : c'est que toute femme, en prenant un amant, tient plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme que de la manière dont elle le voit elle-même.
C'est par notre amour-propre que l'amour nous séduit. Eh ! comment résister à un sentiment qui embellit à nos yeux ce que nous avons, nous rend ce que nous avons perdu et nous donne ce que nous n'avons pas?
Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit, il n'y en a point pour le cœur.
Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections réelles : on dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il crée, qu'il suppose : il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeur que celles qu'ils ont faites.
L'amant trop aimé de sa maîtresse semble l'aimer moins, et vice versa. En serait-il des sentiments du cœur comme des bienfaits ? Quand on n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l'ingratitude.
En amour, tout est vrai, tout est faux, et c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.
Un homme amoureux qui plaint l'homme raisonnable me paraît ressembler à un homme qui lit des contes de fées, et qui raille ceux qui lisent l'histoire.
J'ai vu, dans le monde, quelques hommes et quelques femmes qui ne demandent pas l'échange du sentiment contre le seatiment, mais du procédé contre le procédé, et qui abandonneraient ce dernier marché s'il pouvait conduire à l'autre.
s CHAMFOKT
Un amant de la duchesse d'Olonne, la voyant faire des coquetteries à son mari, sortit en disant : « Parbleu ! il faut être bien coquine ; celui-là est trop fort. »
:M. le dauphin père du roi (Louis XVI) aimait passionnément sa première femme, qui était ronsse et qui avait k désagrément attaché à cette couleur. Il fut longtemps sans aimer la seconde dauphine, et en donnait pour raison q^u'elle ne sentait pas la femme. Il croj'ait que cette odeur était celle du sexe.
M. de***, amoureux pa?t<ionné, après avoir vécu plusieurs années dans l'indifférence, disait à ses amis, qui le plaisantaient sur sa vieillesse prématurée : « Vous prenez mal votre temps : j'étais bien vieux il y a quelques années, mais je suis bien jeune à présent. »