SUR LE BONHEUR
Robinson dans son île, privé de tout et forcé aux plus pénibles travaux pour assurer sa subsistance journalière, supporte la vie, et même goûte, de son aveu, plusieurs moments de bonheur. Supposez qu'il soit dans une île enchantée, pourvu de tout ce qui est agréable à la vie, peut-être le désœuvrement lui eût-il rendu l'existence insupportable.
On est heureux ou malheureux par une foule de chose» qui ne paraissent pas, quon ne dit point et qu'on ne ])eut dire.
Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion, mais le bonheur repose sur la vérité. Il n'y a qu'elle qui puisse non? donner celui dont la nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion a sa fortune en agiotage : l'homme heureux par la vérité a sa fortune en fonds de terre et en bonnes constitutions.
Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont, à tout prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien : « Il vaut mieux être assis que debout,
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t"tje eoiuhé qu'assis ; mais il vaut mieux être mort que tout cela. »
Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa laison, qui le soumet à l'examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances, et n'admet que des plaisirs délicats, finit par n'en plus avoir. C'est un homme qui, à force de faire carder son matelas, le voit diminuer, et finit par coucher sur la dure.
Le temps diminue chez nous lintensité des plaisirs r7&ÂOhi.i, comme parlent les métaphysiciens ; mais il paraît qu'il accroît les plaisirs relatifs, et je soupçonne que c'est l'artifice par lequel la nature a su lier les hommes à la vie ;iprès la perte des objets ou des plaisirs qui la rendaient le plus agréable.
Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin épongpr In vie à mesure qu'elle s'écoule.
Les prétentions sont une source de peines, et l'époque du l)onheur de la vie commence au moment où elles finis- .'■ent. Une femme est-elle encore jolie au moment oîi sa beauté baisse, les prétentions la rendent ou ridicule ou malheureuse : dix ans après, plus laide et vieille, elle est calme et tranquille. Un homme est dans l'âge où l'on peut réust^^ir ou ne pas réussir auprès des femmes, il s'expose à des inconvénients et même à des affronts ; il devient nul. dès lors plus d'incertitude, et il est tranquille. En tout. le mal vient de ce que les idées ne sont pas fixes et arrêtées : il vaut mieux être moins et être ce qu'on est incontestablement. L'état des ducs et pairs, bien constaté, vaut mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti que lui conseillait Boileau par le fameux hémistiche : Que 11 écrit-il en pro'ie ^ il se fût épargné bien des tourments, et .^e fût peut-être fait un nom autrement que par le ridicule.
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Il en est du bonheur comme des montres : les moins compliquées i^ont celles qui se dérangent le moins. La montre à répétition est plus sujette aux variations , si elle marque de plus les secondes, nouvelle cause dinégalité ; puis celle qui marque le jour de la semaine et le mois de Tannée, toujours plus prête à se détraquer.