SUR LA NOBLESSE
La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres à peu ))rès comme un cicérone d'Italie rappelle Cicéron.
Rien de si difficile à faire tomber qu'une idée triviale oii un proverbe accrédité. Louis XV a fait banqueroute en détail trois ou quatre fois, et l'on n'en jure pas moins foi de gentilhomme. Celle de ^I. de Guéménée n'y réussira pas mieux.
Un curé de campagne dit au prône à ses paroissiens : « Messieurs, priez Dieu pour le possesseur de ce châtear:, mort à Paris de ses blessures. » (Il avait été roué.)
Histoire de M. de Villars, qui, le jour de Noël, entend trois messes, et se persuade C[ue les deux dernières sont pour lui. Il envoie trois louis au prêtre, qui répond : « Je dis la messe pour mon plaisir. »
On demandait à une duchesse de Rohan à quelle époque elle comptait accoucher. « .Je me flatte, dit-elle, d'avoir cet honneur dans deux mois. » L'honneur était d'accoucîier d'un Rohan !
I\I. de*** promettait je ne sais quoi à M. de L... et jurait foi de gentilhomme. Celui-ci lui dit : « Si cela vous est égal, ne pourriez-vous pas dire foi d'honnête homme? »
Les gens qui élèvent les princes et qui prétendent leur donner une bonne éducation, après s'être soumis à leurs formalités et à leurs avilissantes étiquettes, ressemblent i'. des maîtres d'arithmétique qui voudraient former de
grands calculateurs après avoir accordé à leurs élèves que trois et trois font huit.
Quel est l'être le plus étranger à ceux qui l'environnent? Est-ce un Français à Pékin ou à Macao? est-ce un Lapon au Sénégal? ou ne serait-ce pas, par hasard, un homme de mérite sans or et sans parchemins au milieu de ceux qui possèdent l'un de ces deux avantages ou tous les deux réunis? N'est-ce pas une merveille que la société subsiste avec la convention tacite d'exclure du partage de ses droits les dix-neuf vingtièmes de la société ?
Un courtisan disait à la mort de Louis XIV : a Après la mort du roi, on peut tout croire. »
Un courtisan disait : « Ne se brouille pas avec moi c^ui veut. »
Les gens qui croient aimer un prince dans l'instant où ils viennent d'en être bien traités me rappellent les enfants qui veulent être prêtres le lendemain d'une belle procession, ou soldats le lendemain d'une revue à laquelle ils ont assisté.
Les favoris, les hommes en place, mettent quelquefois de l'intérêt à s'attacher des hommes de mérite; mais ils en exigent un avilissement préliminaire qui repousse loin d'eux tous ceux qui ont quelque pudeur. J'ai vu des hommes dont un favori ou un ministre auraient eu bon marché aussi indignés de cette disposition qu'auraient pu l'être des hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux me disait : « Les grands veulent qu'on se dégrade non pour un bienfait, mais pour une espérance : ils prétendent vous acheter non par un lot, mais par un billet de loterie : et je sais des fripons, en apparence bien traités par eux, qui dans le fait n'en ont pas tiré meilleur parti que ne l'auraient fait les plus honnêtes gens du monde. »
Quelle vie que celle de la plupart des gens de la cour ! Ils se laissent ennuyer, excéder, avilir, asservir, tourmenter, pour des intérêts misérables ; ils attendent, pour vivre, pour être heureux, la mort de leurs ennemis, de leurs ri-
vaux d'ambition, de ceux mêmes qu'ils appellent leurs ;imis ; et, pendant que leurs vœux appellent cette mort, ils sèchent, ils dépérissent, meurent eux-mêmes en demandant des nouvelles de la santé de monsieur un tel, de madame une teîle, qui s'obstinent à ne pas mourir.
Plusieurs courtisants sont haïs sans profit et pour le plaisir de l'être : ce sont des lézards qui, à ramper, n'ont gagné que de perdre leur queue.
Le titre le plus respectable de la noblesse française, c'est de descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes casqués, cuirassés, brassardés, cuissardes, qui, sur de grands chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes nus, qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à l'amour et au respect de leurs descendants ! Et, pour achever de rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par l'adoption de ces hommes qui ont accru leur fortune en dépouillant la cabane du pauvre hors d'état de payer les impositions. Misérables institutions humaines, qui, faites pour inspirer le mépris et l'honneur, exigent qu'on les respecte et qu'on les révère !
La nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine de vaisseau est tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être matelot ou mousse.
Cette impossibilité d'arriver aux grandes places à moins que d'être gentilhomme est une des absurdités les plus funestes dans presque tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux.
Si un historien tel que Tacite eût écrit l'histoire de nos meilleurs rois en faisant un relevé exact de tous les actes tyranniques, de tous les abus d'autorité, dont la plupart sont ensevelis dans l'obscurité la plus profonde, il y a peu de règnes qui ne nous inspirassent la même horreur que celui de Tibère.