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SUR LA PHILOSOPHIE

N'est-ce pas une chose plaisante de considérer que la gloire de plusieurs grands hommes soit d'avoir employé leur vie entière à combattre des préjugés ou des sottises qui font pitié et qui semblaient ne devoir jamais entrer dans une tête humaine ? La gloire de Bayle, par exemple, est d'avoir montré ce qu'il y a d'absurde dans les subtilités philosophiques et scolastiques, qui feraient lever les épaules à un paysan du Gâtinais doué d'un grand sens naturel ;

celle de Locke, d'avoir prouvé qu'on ne doit point parler sans s'entendre ni croire entendre ce qu'on n'entend pas ; celle de plusieurs philosophes, d'avoir composé de gros livres contre des idées superstitieuses qui feraient fuir avec mépris un sauvage du Canada ; celle de ^Montesquieu et de quelques auteurs avant lui, d'avoir, en respectant une foule de préjugés misérables, laissé entrevoir que les gouvernants sont faits pour les gouvernés, et non les gouvernés pour les gouvernements. Si le rêve des philosophes qui croient au perfectionnement de la société s'accomplit, que dira la postérité de voir cj[u'il ait fallu tant d'efforts pour arriver à des résultats si simples et si naturels ?

L'honnête homme détrompé de toutes les illusions est l'homme par excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa société est très aimable. Il ne saurait être pédant, ne mettant d'importance à rien ; il est indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions comme ceux qui en sont encore occupés. C'est un effet de son insouciance d'être sûr dans le commerce, de ne se permettre ni redites ni tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les oublie ou les dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, parce qu'il est constamment en état d'épigramme contre son prochain ; il est dans le vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux : c'est un homme qui d'un endroit éclairé voit dans une chambre obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au hasard ; il brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique aux hommes et aux choses.

Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu'elle fait à la plupart des hommes, on a besoin de considérer ce que ce serait que l'homme sans sa raison : c'était un mal nécessaire.

Ce que j'admire dans les anciens philosophes, c'est le désir de conformer leurs mœurs à leurs écrits : c'est ce que l'on remarque dans Platon, Théophraste et plusieurs autres. La morale pratique était si bien la partie essentielle de leur philosophie que plusieurs furent mis à la tête des

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écoles sans avoir rien écrit. Ce fut le cas pour Xénocrate. Polémon, Heusippe, etc.. Socrate, sans avoir donné un seul ou\'Tage et sans avoir étudié aucune science que la morale, n'en fut pas moins le premier philosophe de son siècle.

Un philosophe regarde ce qu'on appelle un état dans h monde comme les Tartares regardent les villes, c'est-à-dire comme une prison : c'est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en ôtant à l'âme et à l'esprit leur étendue et leur développement. Un homme qui a un grand état dans le monde a une prison plus grande et plus ornée : celui qui n'y a qu'un petit état est dans un cachot. L'homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu'il .soit dans l'aisance, ou du moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes.

Il est dangereux pour un philosophe attaché à un grand (si jamais les grands ont eu auprès d'eux un philosophe) de montrer tout son désintéressement : on le prendrait au mot. Il se trouve dans la nécessité de cacher ses vrais sentiments, et c'est pour ainsi dire un hypocrite d'ambition.

Le philosophe se portant pour un être qui ne donne aux 'lommes que leur valeur véritable, il est fort simple que cette manière de juger ne plaise à personne.

Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.

L'homme du monde, l'ami de la fortune, même l'amant de la gloire, tracent tous devant eux une ligne directe qui les conduit à un terme inconnu : le sage, l'ami de lui-même, décrit une ligne circulaire dont l'extrémité le ramène à lui : c'est le fotvs teres afque rotundus d'Horace.

Il ne faut point s'étonner du goût de J.-J. Rousseau pour la retraite : de pareilles âmes sont exposées à se voir

PENSÉES ET ilAXI-MES 'l L

seules, à vivre isolées comme l'aigle; maie, comme lui, retendue de leurs regards et la hauteur de leur vol sont le oliarnie de leur solitude.

En voyant Bacon, dans le commencement du xvi' siècle, indiquer à l'esprit humain la marche qu'il doit suivre pour reconstruire l'édifice des sciences, on cesse presque d'admirer les grands hommes qui lui ont succédé, tels que Bayle, Locke, etc. Il leur distribue d'avance le terrain quils ont à défricher ou à conquérir. C'est César, maître du monde après la victoire de Pharsale, donnant des royaumes et des provinces, à ses partisans ou à ses. favoris.

Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois une philosophie bien aimable.

Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. C'est presque un ennemi pjiblic qu'un homme qui, dans les différentes prétentions des hommes et dans le mensonge des choses, dit à chaque homme et à chaque chose : « Je ne te prends que pour ce que tu es; je ne t'apprécie que ce Cjue tu vaux. » Et ce n'est pas une petite entreprise de se faire aimer et estimer avec l'annonce de ce ferme propos.

Un homme d'esprit prétendait, devant des millionnaires, qu'on pouvait être heureux avec deux mille écus de rente. Ils soutinrent le contraire avec aigreur, et même avec emportement. Au sortir de chez eux, il cherchait la cause de cette aigreur de la part de gens qui avaient de l'amitié pour lui. 11 la trouva enfin : c'est que par là il leur faisait entrevoir qu'il n'était pas dans leur dépendance. Tout homme qui a peu de besoins semble menacer les riches d'être toujours prêt à leur échapper. Les tyrans voient par là qu'ils perdent un esclave. On peut appliquer cette réflexion à toutes les passions en général. L'homme qui a vaincu le penchant à l'amour montre une indifférence toujours odieuse aux femmes : elles cessent aussitôt de s'intéresser à lui. C'est peut-être pour cela que personne ne s'intéresse à la fortune d'un philosophe : il n'a pas les passions qui émeuvent la société. On voit qu'on ne peut presque rien faire pour son bonheur, et on le laisse là.

J'ai vu des hommes qui n'étaient doués que d'une raison simple et droite, sans une grande étendue ni sans beaucoup d'élévation d'esprit; et cette raison simple avait suffi pour leur faire mettre à leur place les vanités et les sottises humaines, pour leur donner le sentiment de leur dignité personnelle, leur faire apprécier ce même sentiment dans autrui. J'ai vu des femmes à peu près dans le même cas, qu'un sentiment vrai, éprouvé de bonne heure, avait mises au niveau des mêmes idées. Il suit de ces deux observations que ceux qui mettent un grand prix à ces vanités, à ces sottises humaines, sont de la dernière classe de notre espèce.

Notre raison nous rend Cjuelquefois aussi malheureux que nos passions, et on peut dire de l'honnne, quand il est dans ce cas, que c'est un malade empoisonné par son rtiédecin.

Qu'est-ce qu'un philosophe? C'est un homme qui oppose la nature à la loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion et son jugement à l'erreur.

J'ai lu dans je ne sais quel voyageur que certains sauvages de l'Afrique croient à l'immortalité de l'âme. Sans prétendre expliquer ce qu'elle devient, ils la croient errante, après la mort, dans les broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette recherche et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos philosophes ont fait et avaient le meilleur à faire.

« N'as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux ? » disait Sénèque à l'un de ses fils, qui ne pouvait trouver l'exorde d'une harangue qu'il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui adoptent des principes plus forts que leur caractère: « N'as-tu pas honte de vouloir être philosophe plus que tu ne peux ? »

Le jansénisme des chrétiens, c'est le stoïcisme des païens, dégradé de figure et mis à la portée d'une populace chré-

tienne, et cette secte a eu des Pascal et des Arnauld pour défenseurs.

Les stoïciens sont des espèces d'inspirés qui portent dans la morale l'exaltation et l'enthousiasme poétiques.

La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage, penser moins et ne pas se regarder vivre.

L'homme peut aspirer à la vertu ; il ne peut raisonnablement prétendre de trouver la vérité.

Il y aurait une manière plaisante de prouver qu'en France les philosophes sont les plus mauvais citoyens du monde. La preuve, la voici : c'est qu'ils ont imprimé une grande quantité de vérités importantes dans l'ordre politique et économique, et ont donné plusieurs conseils utiles consignés dans leurs livres. Ces conseils ont été suivis par presque tous les souverains de l'Europe, presque partout, hors en France : d'oii il suit que, la prospérité des étrangers augmentant leur puissance, tandis que la France reste aux mêmes termes, conserve ses abus, etc., elle finira pur être dans l'état d'infériorité relativement aux autres puissances ; et c'est évidemment la faute des philosophes. On voit, à ce sujet, la réponse du duc de Toscane à un Français, à propos des heureuses innovations faites par lui dans ses Etats : « Vous me louez trop à cet égard, disait-il; j>i pris toutes mes idées dans vos livres français. »

Un docteur de Sorbonne, furieux contre le Système de la Nature, disait : « C'est un livre exécrable, abominable; c'est l'athéisme démontré. »

Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de la société, qui composent la science d'un homme du monde parvenu à l'âge de quarante, ans, avaient été connus de ce même homme à l'âge de vingt, ou il fût tombé dans le désespoir, ou il se serait corrompu par lui-même, par projet ; et cependant on voit un petit nombre d'hommes sages, parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses

et très éclairés, n'être ni corrompus ni malheureux. La prudence dirige leurs vertus à travers la corruption publique, et la force de leur caractère, jointe aux lumières d'un esprit étendu, les élève au-dessus du chagrin qu'inspire la perversité des hommes.

Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau après Plutarque) que plus on pense, moins on sent ; mais il est vrai que plus on juge, moins on aime. Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire exception à cette règle.

L'homme sans principes est aussi ordinairement un homme sans caractère, car, s'il était né avec du caractère, il aurait senti le besoin de se créer des principes.

Il y a plus de fous que de sages, et dans le sage même il y a plus de folie que de sagesse.

Il en est des philosophes comme des moines, dont plusieurs le sont malgré eux et enragent toute leur vie. Quelques autres prennent patience : un petit nombre enfin est lieureux, se tait et ne cherche point à faire des prosélytes, tandis que ceux qui sont désespérés de leur engagement cherchent à racoler des novices.

La philosophie, ainsi que la médecine, a beaucoup de drogues, très peu de bons remèdes et presque point de spécifiques.

Je dirais volontiers des métaphysiciens ce que Scaliger disait des Basqueiv : « On dit qu'ils s'entendent ; mais je nen crois rien. »

SUE LA RELIGIOX

Les théologiens, toujours ndèles au projet d'aveugler les hommes, les suppôts des gouvernements, toujours fidèles à celui de les opprimer, supposent gratuitement que la grande majorité des honunes est condamnée à la stupidité qu'entraînent les travaux purement mécaniques ou manuels ; ils supposent que les artisans ne peuvent s"élever aux connais-

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sances nécessaires pour faire valoir les droits d'hommes et de citoyens. Ne dirait-on pas que ces connaissances FonL bien compliquées? Supposons qu'on eût employé, pour éclairer les dernières classes, le quart du temps et des soins qu'on a mis à les abrutir ; supposons qu'au lieu de mettre dans leurs mains un catéchisme de métaphysique absiu'de et inintelligible, on en eût fait un qui eût contenu les premiers principes des droits des hommes et de leurs devoirs fondés sur leurs droits, on serait étonné du terme où ils seraient parvenus en suivant cette route, tracée dans un bon ouvrage élémentaire. Supposez qu'au lieu de leur prêcher cette doctrine de patience, de souffrance, d'abnégation de soi-même et d'avilissement, si commode aux usurpateurs, on leur eût prêché celle de connaître leurs droits et le devoir de les défendre, on eût vu que la nature, qui a formé les hommes pour la société, leur a donné tout le bori sens nécessaire pour former une société raisonnable.

SUR LA SOCIÏlTï:

Le genre humain, mauvais de sa nature, est devenu plus mauvais par la société. Chaque homme y porte les défauts : 1° de l'humanité; 2" de l'individu; 3° de la classe dont il fait partie dans l'ordre social. Ces défauts s'accroissent avec le temps, et chaque homme, en avançant en âge, blessé de tous ces travers d'autrui et malheureux par les siens mêmes, prend pour l'humanité un profond mépris qui ne peut tourner que contre l'une et l'autre.

La société, ce qu'on appelle le monde, n'est que la lutte de mille petits intérêts opposés, une lutte éternelle de toutes les vanités qui se croisent, se choquent tour à tour, blessées, humiliées l'une par l'autre, qui expient le lendemain, dans le dégoût d'une défaite, le triomphe de la veille. Vivre solitaire, ne point être froissé dans ce choc misérable où l'on attire un instant les yeux pour être écrasé l'instant d'après, c'est ce qu'on appelle n'être rien, n'avoir pas d'existence. Pauvre humanité !

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Jamais le monde n'est connu par les livicô. On l'a dit autrefois, mais ce qu'on n'a pas dit, c'est la raison; la voici : c'est que cette connaissance est un résultat de mille observations fines dont l'amour-propre n'ose faire confidence à personne, pas même au meilleur ami. On craint de se montrer comme un homme occupé de petites choses, quoique ces petites choses soient très importantes au succès des plus grandes affaires.

En parcourant les mémoires et les monuments du siècle de Louis XIV. on trouve, même dans la mauvaise compagnie de ce temps-là, quelque chose qui manque à la bonne d'aujourd'hui.

Il en est de la civilisation comme de la cuisine : quand on voit sur une table des mets légers, sains et bien préparés, on est fort aise que la cuisine soit devenue une science ; mais, quand on y voit des jus, des coulis, des pâtés de truffes, on maudit les cuisiniers et leur art funeste... à l'application.

Il faut convenir que, pour être heurexix en vivant dans le monde, il y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement paralyser.

La plupart des hommes qui vivent dans le monde y vivent si étourdiment, pensent si peu, qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils ont toujours sous les yeux. « Ils ne le connaissent pas, disait plaisamment M. de B..., par la raison qui fait que les hannetons ne savent pas l'histoire naturelle. »

Les hommes deviennent petits en se rassemblant : ce sont les diables de ^Milton obligés de se rendre pygmêes pour entrer dans le Pandémonium.

Les fléaux physiques et les calamités de la nature liumaine ont rendu la société nécessaire. La société a ajouté aux malheurs de la nature ; les inconvénients de la société ont amené la nécessité du gouvernement, et le gouvernement ajoute aux malheurs de la société. Voilà l'histoire de la nature humaine.

PENSÉES ET MAXI^rES 47

En voyant ce qui se passe dans le monde, l'homme le plus misanthrope finirait par s'égayer, et Heraclite par mourir de rire.

Le monde et la société ressemblent à une bibliothèque où, au premier coup d'oeil, tout paraît en règle, parce que les livres y sont placés suivant le format et la grandeur des volunies, mais où, dans le fond, tout est en désordre, parce que rien n'y est rangé suivant l'ordre des sciences, des matières ni des auteurs.

Avoir des liaisons considérables, ou même illustres, ne peut plus être un mérite pour personne dans un pays oii l'on plaît souvent par ses vices, et où l'on est quelquefois recherché pour ses ridicules.

De nos jours un peintre fait votre portrait en sept minutes ; un autre vous apprendra à peindre en trois jours ; un troisième vous enseigne l'anglais en quatre leçons ; on veut vous apprendre huit langues avec des gravures qui représentent les choses et leurs noms au-dessous en huit langues ; enfin, si on pouvait mettre ensemble les plaisirs, les sentiments ou les idées de la vie entière et les réunir dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait. On vous ferait avaler cette pilule, et on vous dirait : AUez-vous-en.

La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier à son égard le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

J'ai vu, dans le monde, C|u'on sacrifiait sans cesse l'estime des honnêtes gens à la considération et le repos à la célébrité.

Ce qui explique le mieux comment le malhonnête homme, et quelquefois même le sot, réussissent presque toujours mieux dans le monde que l'iionnête homme et que l'homme d'esprit à faire leur chemin,^ c'est que le malhonnête homme et le sot ont moins de peine à se mettre au courant et au ton du monde, qui. en général, n'est que malhonnêteté et sottise ; au lieu que l'iionnête homme et l'homme sensé.

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ne pouvant pas entrer sitôt en commerce avec le monde, perdent un temps précieux pour la fortune. Les ims sont des marchands qui, sachant la langue du pays, vendent et s'approvisionnent tout de suite, tandis que les autres sont obligés d'apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands avant que d'exposer leur marchandise et d'entrer en traité avec eux ; souvent même ils dédaignent d'apprendre cette langue, et alors ils s'en retournent sans étrenner.

Il Femble que, d'après les idées reçues dans le monde et la décence sociale, il faut qu'un prêtre, un curé, croie un peu pour n'être pas hypocrite, ne soit pas sûr de son fait pour n'être pas intolérant. Le grand vicaire peut sourire à un propos contre la religion, l'évêque rire tout à fait, le cardinal y joindre son mot.

Les gens du monde et de la cour donnent aux hommes et aux choses une valeur conventioimelle dont ils s'étonnent de se trouver les dupes. Ils ressemblent à des calculateurs qui, en faisant im compte, donneraient aux chiffres une valeur variable et arbitraire, et qui, ensuite, dans l'addition, leur rendant leur valeur réelle et réglée, seraient tout surpris de ne pas trouver leur compte.

Il y a des moments où le monde paraît s'apprécier luimême ce qu'il vaut. J'ai souvent démêlé qu'il estimait ceux qui n'en faisaient aucun cas ; et il arrive souvent que c'est une recommandation auprès de lui que de le mépriser souverainement, pourvu que ce mépris soit vrai, sincère. naïf, .cans affectation, sans jactance.

Le monde est si méprisable Cjue le peu de gens honnête? qui s'y trouvent estiment ceux qui le méprisent, et y .sont déterminés par ce mépris même.

Petits Dialogues philosophiques

.4. Je suis brouillé avec elle.

B. Pourquoi?

A. J'en ai dit du mal.

B. Je me charge de vous raccommoder... Quel mal en avez- vous dit?

.4. Qu'elle est coquette.

B. Je vous réconcilie.

A. Qu'elle n'est pas belle.

B. Je ne m'en mêle plus.

^4. Croiriez-vous que j'ai vu M"" de "** pleurer son ami en présence de quinze personnes?

B. Quand je vous disais que c'était une femme qui réussirait à tout ce qu'elle voudrait entreprendre !

.4. Vous mariez- vous?

B. Non.

.4. Pourquoi?

B. Parce que je serais chagrin.

A. Pourquoi?

B. Parce que je serais jaloux.

A. Et pourquoi seriez- vous jaloux?

B. Parce que je serais cocu.

A . Qui vous a dit que vous seriez cocu ?

B. Je serais cocu parce que je le mériterais.

A. Et pourquoi le mériteriez- vous ?

B. Parce que je me serais marié.

Le Cuisinier. Je n'ai pu acheter ce saumon. Le Docteur de Sorbonne. Pourquoi?

Le Cuis'oti'jr. Un conseiller le niaichandait. Le Docteur de Sorhonnc. Prends ces cent écus. et vu m'acheter le saumon et le conseiller.

-1. Vous éUs bien au fait des intrigues de nos ministres. B. C'est que j'ai vécu avec eux.

A. Vous vous en êtes bien trouvé, j'espère?

B. Point du tout... Ce sont des joueurs qui mont montré leurs cartes, qui ont même, en ma présence, regardé dans le talon, mais qui n'ont point partagé avec moi les profits du gain de la partie.

Ze ViclUoid. Vous êtes misanthrope de bien bonne heure! Quel âge avez- vous?

Le Jeune Homme. Vingt-cinq ans.

Le Vieillard. Comptez-vous vivre plus de cent ans ?

Le Jeune Homme. Pas tout à fait.

Le Vieillard. Croyez- vous que les hommes feront corrigés dans soixante- quinze ans ?

Le Jeune Homme. Cela serait absurde à croire.

Le Vieillard. Il faut que vous le pensiez pourtant, puisque vous vous emportez contre leurs ^-ices... Encore cela ne serait-il pas raisonnable quand ils seraient corrigés d'ici à .soixante-quinze ans. car il ne vous resterait plus de temps pour jouir de la réforme que vous auriez opérée.

Le Jeune Homme. Votre remarque mérite quelque considération... .J'y penserai.

A. Il a cherché à vous humilier.

B. Celui qui ne peut être honoré que par lui-même n'est guère humilié par personne.

A. La femme qu'on me propose n'est pas liche.

B. Vous l'êtes.

A. Je veux une femme qui le soit. Il faut bien sas .^:ortir.

PETITS DIALOGUES PHILOSOrHIQUES 7)[

A. Je l'ai aimée à la folie; j'ai cru que j'en mourrais de chagrin.

IL Mourir de cha^'rin ! ]N[ais vous l'avez eue?

-1. Oui.

li. Elle vous aimait?

^1. A la fureur, et elle a pensé en mourir aussi.

/y. Eh bien ! comment donc pouviez-vous mourir de chagrin ?

A. Elle voulait que je l'époufcasse.

B. Eh bien ! Une jeune femme, belle et riche, qui vous aimait, dont vous étiez fou ?

A. Cela est vrai; mais épouser, épouser! Dieu merci, j'en suis quitte à bon marché.

A. La place est honnête. ■

/y. Vous voulez dire lucrative.

-I. Honnête ou lucratif, c'est tout un.

A. Ces deux femmes sont fort amies, je crois.

B. Amies! là... vraiment?

A. Je le crois, vous dis-je : elles passent leur vie ensemble. Au surplus, je ne vis pas assez dans leur société pour savoir si elles s'aiment ou se haïssent.

A. Vous connaissez M. le comte de *** : est-ii aimable.?

B. Non. C'est un homme plein de noblesse, d'élévation, d'esprit, de connaissances : voilà tout.

A. Je lui ferais du mal volontiers.

B. Mais il ne vous en a jamais fait.

A. Il faut bien que quelqu'un commence.

Damon. Clitandre est plus jeune que son âge. Il est trop exalté. Les maux publics, les torts de la société, tout l'irrite et le révolte.

C élimine. Oh ! il est jeune encore, mais il a un bon esprit ; il finira par se faire vingt mille livres de rente, et prendre son parti sur tout le reste.

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A. Il paraît que tout le mal dit par vous sur madame de *** n'est que pour vous conformer au bruit public : car il me semble que vous ne la connaissez point.

B. Moi ? Point du tout.

A. Pouvez- vous me faire le jilaisir de me montrer le portrait en vers que vous avez fait de madade de ***?

B. Par le plus grand hasard du monde, je l'ai sur moi. A. C'est pour cela que je vous le demande.

Daman. Vous me paraissez bien revenu des femmes, bien désintéressé à leur égard.

Clitandre. Si bien que pour peu de chose je vous dirais ce que je pense d'elles.

Daman. Dites-le-moi,

Clitandre. Un moment. Je veux attendre encore quelques années. C'est le parti le plus prudent.

A. J'ai fait comme les gens sages quand ils font une sottise.

B. Que font-ils?

A. Ils remettent la sagesse à une autre fois.

A. Voilà quinze jours que nous perdons. Il faut pourtant nous remettre...

B. Oui, dès la semaine prochaine.

A. Quoi! sitôt?

A. Il faut vivre avec les vivants.

B. Cela n"est pas vrai : il faut vivre avec les morts.

A. Non, ^Monsieur, votre droit n'est point d'être enterré dans cette chapelle.

B. C'est mon droit : cette chapelle a été bâtie par mes ancêtres.

A. Oui ; mais il y a en depuis une transaction qui ordonne qu'après monsieur votre père, qui est mort, ce soit mon tour.

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