I .t , CHAMFOBT
M... disait qu'il fallait qu'un philosophe commençât par avoir le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et (îètre tranquille; puis celui des vivants,, de penser, sentir et s'amuser.
J'ai connu un misanthrope qui avait des instants de bonhomie, dans lesquels il disait : « Je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque honnête homme caché dans quelque coin et que personne ne connaisse. »
C'est un fait avéré que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses bonnes, regarda à -sa main, et, après avoir compté ses doigts : « Comment ! dit 1" enfant avec surprise, vous avez cinq doigts aussi, cbmme moi? » Et elle recompta pour s'en assurer.
M. de Calonne, au moment où il fut renvoyé, apprit qu'on offrait sa place à M. de Fourqueux, mais que celui-ci balançait à l'accepter. « Je voudrait qu'il la prît, dit l'exministre : il était ami de M. de Turgot, il entrerait dans mes plans. — Cela est vrai, » dit Dupont, lequel était fort ami de M. de Fourqueux, et il s'offrit pour aller l'engager à accepter la place. M. de Calonne l'y "envoie. Dupont revient une heure après, criant : a Victoire ! victoire ! nous le tenons, il accepte. » M. de Calonne pensa crever de rire.
Un prédicateur disait : « Quand le père Bourdaloue prêcliait à Rouen, il y causait bien du désordre : les artisans quittaient leurs boutiques, les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année d'après, j'y remis tout dans l'ordre, »
Vous rencontrez le baron de Breteuil ; il vous entretient de ses bomies fortunes, de ses amours grossières, etc. ; il finit par vous montrer le portrait de la reine au milieu d'une rose garnie de diamants.
Un sot fier de quelques cordons me parait au-dessous de cet homme ridicule qui. dans ses plaisirs, se faisait mettre des plumes de paon au derrière par ses maîtresses. Au moins il y gagnait le plaisir de... Mais l'autre !.,. Le baron de Breteuil est fort au-dessous de Peixoto.
ANECDOTES TÙ
On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on peut ballotter dans ses poches les portraits en diamants de douze ou quinze souverains et n'être qu'un sot.
C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit : voilà comme vous êtes extrême en tout. A quoi cela se réduit-il? Il prend sa place pour sa personne, son importance pour du mérite, et son crédit pour une vertu. Tout le monde n'est-il pas comme cela? Y a-t-il là de quoi tant crier?
Madame de Créqui me disait du baron de Breteuil : « Ce n'est, morbleu ! pas une bête que le baron : c'est un sot. »
Trois choses, disait N..., m'importunent, tant au moral qu'au physique, au sens figuré comme au sens propre : le bruit, le vent et la fumée.
Madame..., tenant un bureau d'esprit, disait de L... : « Je n'en fais pas grand cas ; il ne vient pas chez moi. »
On disait de M..., qui se créait des chimères tristes et C[ui voyait tout en noir : « Il fait des cachots en Espagne. »
Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion, des petits cœurs d'or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit qu'il les tient de la Vierge. On le condamne. La sentence est envoyée au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une assemblée de théologiens pour décider s'il est rigoureusement impossible que la Vierge fasse à un dévot catholique de petits présents. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés, décident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable : « Je fais grâce au nommé N..,, mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir désormais aucune espèce de cadeau de la Vierge ni des saints. »
Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait du travail et du café, et qu'il se tuait. « Je suis né tué », répondit-il.
08 CHAMFORi
Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu de l'évêque de Châlons, dévot et grand janséniste, étant très jeune, devint triste tout k coup. Son oncle, Tévêque, lui en demanda la raison. Il lui dit qu'il avait vu une cafetière qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en désespéi'ait. « Elle est donc bien chère ? — Oui, mon oncle : vingt-cinq louis. » L'oncle les donna à condition qu'il verrait cette cafetière. Quelques jours après, il en demanda des nouvelles à son neveu : « Je l'ai, mon oncle, et la journée de demain ne se passera pas sans que vous l'ayez vue. » Il la lui montra, en effet, au sortir de la grand 'messe. Ce n'était point un vase à verser du café : c'était une jolie cafetière, c'est-à-dire limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit la colère du vieil évêque janséniste.
Un entrepreneur de spectacles, ayant prié M. de Villars d'ôter l'entrée gratis aux pages, lui dit : « Monseigneur, observez que plusieurs pages font un volume. »
« Je proposerais volontiers, disait M. D..., je proposerais aux calomniateurs et aux méchants le traité que voici, oe dirais aux premiers : « Je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que par une action ou indifférente ou même louable j'aie fourni le fond de la calomnie, pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas, pourvu qu'on n'invente pas les faits en même temps que les circonstances, en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois et du fond et de la forme. » Je dirais aux méchants : « Je trouve simple qu'on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait quelque intérêt personnel ; en un mot, qu'on ne me fasse pas du mal gratuitement, comme il arrive. »
J'ai bien examiné M..., et son caractère m'a paru piquant : très aimable et nulle envie de plaire, si ce n'est à ses amis ou à ceux qu'il estime ; en récompense, une grande crainte de déplaire. Ce sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on doit à la société. On peut faire plus de bien que lui, nul ne fera moins de mal. On sera plus empressé, jamais moins importun. On caressera davantage, on ne choquera jamais moins.
Ne me vantez point le caractère de N... : c'est un homme dur, inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de bronze sur du marbre.
Les amis de M... voulaient plier son caractère à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disaient qu'il était incorrigible. Il leur répondit : « Si je n'étais pas incorrigible, il y a bien longtemps que je serais corrompu. »
^ladame de Maintenon et madame de Caylus se promenaient autour de la pièce d"eau de Marly. L'eau était très transparente, et on y voyait des carpes dont les mouvements étaient lents, et qui paraissaient aussi tristes qu'elles étaient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer à madame de Maintenon, qui répondit : « Elles sont comme moi, elles regrettent leur bourbe. »
Le roi de Prusse a plus d'une fois fait lever des plans géographiques très défectueux de tel ou tel pays. La carte indiquait tel marais impraticable qui ne l'était point, et que les ennemis croyaient tel sur la foi du :^ux plan.
Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits appartements, et lui disant de s'adresser au trésor royal, Lebel lui répondit : « Pourquoi m'exposerais-je aux refus et aux tiacasseries de ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions ? » Le roi lui répondit : « Je n'aime point à me dessaisir ; il faut toujours avoir de quoi vivre. » {Anecdote contée par Lebel à M. Buscher.)
« Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disait M..., la célébrité littéraire me paraît une espèce de diffamation qui n'a pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan ; mais cela viendra. »
On attribuait à la philosophie moderne le tort d'avoir multiplié le nombre des célibataires; sur quoi M... dit : « Tant qu'on ne me prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour faïre les fonds de made-
70 CEtAMFORT
nioiselle Berlin et pour élever sa boutique, je croirai que ce célibat pourrait bien avoir une autre cause. »
Madame de C... disait à ]\I. B... : « J'aime en vous... — Ah ! Madame, dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu ! »
On connait le proverbe : « On ne passe jamais sur le Pont-Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une catin, » Deux femmes de la cour, passant sur le Pont- Neuf, virent en deux minutes un moine et un cheval blanc. Une des deux, poussant l'autre du coude, lui dit: « Pour la catin, vous et moi, nous n'en sommes pas en peine. »
Je demandais à M. R..., homme plein d'esprit et de talent, pourquoi il ne s'était nullement montré dans la révolution de 1789. Il me répondit: « C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les hommes si méchants en particulier et pris un à un que je n'ai osé espérer rien de bon d'eux en public et pris collectivement. » *
Un homme engagé dans un procès criminel qui devait lui faire couper le cou rencontra, après plusieiu's années, un de ses amis qui dans le commencement du procès avait entrepris un long voyage. Le premier dit à celui-ci : « Depuis le temps que nous ne nous sommes vus, ne me trouvez-vous pas changé? — Oui, dit l'autre, je vous trouve grandi de la tête. »
Il y a une chan.'^on qui roule sur Hercule vainqueur des cinquante pucelles. Le couplet finit par ces mots :
Comme lui je les aurai Lorsque je les trouverai.
^L Brissard, le père, écrivait à sa femme : « Ma chère amie, notre chapelle avance, et nous pouvons nous flatter d'y être enterrés l'un et l'autre, si Dieu nous prête vie. »
On demandait à madame Cramer, de retour de Genève à Paris après quelques années : « Que fait madame Tron-
chin (personne très laide) ? — ]\Itaclame Tronchin fait peur, » répondit- elle.
M. le comte de Charolais, ayant surpris M. de Brissac
chez sa maîtresse, lui dit : « Sortez ! » M. de Brissac lui
répondit : « Monseigneur, vos ancêtres auraient dit : (f Sortons ! »
Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison, et sûrs d'être condamnés, vendent tout ce c]u'il.s possèdent pour en faire bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on est le plus pressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart excellents. Un d'eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord pour quelqu'un qui voulait faire le métier, lui dit : « Je ne veux pas vous tromper ; mon cheval, quoique bon coureur, a un très grand défaut : c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière. »
La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amants, et l'on s'en étonnait. Une autre femme, voulant rappeler qu'elle était rousse, et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit : « Elle est comme Samson, sa force est dans ses cheveux. »
D'Arnaud, entrant chez ~S.l. le comte de Frise, le vit à sa toilette, ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. « Ah î Monsieur, dit-il, voilà vraiment des cheveux de génie. — Vous trouvez? dit le comte. Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une perruque. ».
Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul. Un d'eux, d'une mine très grave, ne dit pas un mot. Le duc de Gramont, qui avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des Suisses : « Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles de cet homme. » Le chevalier lui adressa la parole. « Monsieur, de quelle ville êtes-vous? — ■ De Saint-Malô. — De Saint- Malô ! Par quelle bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens? -- Quelle bizarrerie y a-t-il là? répondit le grave personnage : le roi est bien gardé par des Suisses ! »
Le maréchal de Belle-Isle, voyant que 'SI. de Choiseul prenait trop d'ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi par le jésuite Neuville. Il mouiut sans avoir présenté ce mémoire, et le portefeuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnaître l'écriture, mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorsqu'un jésuite considérable lui fit demander la permission de lui lire l'éloge qu'on faisait de lui dans l'oraison funèbre du maréchal de Belle- Isle, composée par le Père Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit de l'auteur, et M. de Choiseul reconnut alors l'écriture. La seule vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au Père Neuville qu'il réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre que dans celui des mémoires au roi.
Quand le duc de Choiseul était content d'un maître de poste par lequel il avait été bien mené, ou dont les enfants étaient jolis, il lui disait : « Combien paye-t-on ? est-ce poste ou poste et demie, de votre demeure à tel endroit ? — Poste, Monseigneur. — Eh bien ! il y aura désormais poste et demie. » La fortune du maître de poste était faite.
Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu'il avait écrites à M. de Calonne dans l'affaire de M. de La Chalotais ; mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une scène violente entre lui et M. de Calonne, qui tirait ces lettres d'un portefeuille, bien numérotées, les parcourait et disait à chaque fois : « En voilà une bonne à brûler » , ou telle autre plaisanterie, M. de Choiseul dissimulant toujours l'importance qu'il y mettait, et M. de Calonne se divertissant de son embarras et lui disant : « Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m'ôte tout le piquant de la scène. » Mais ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que M. d'Aiguillon, l'ayant su, écrivit à M. de Calonne : « Je sais, Monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Choiseul relatives à l'affaire de M. de La Chalotais ; je vous prie de garder toutes les miennes. »
Cluistiiie, leiiie de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre Naudé, qui avait composé un livre très savant sur les différentes danses grecques, et Meibomius, érudit allemand, auteur du recueil et de la traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique. Bourdelot, son premier médecin, espèce de favori et plaisant de profession, donna à la reine l'idée d'engager ces deux savants, l'un à chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y réussit, et cette farce couvrit de ridicule les deux savants qui en avaient été les acteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience ; mais le savant en us s'emporta et poussa la colère jusqu'à meuitrir de coups de poing le visage de Bourdelot ; et, après cette équipée, il se sauva de la cour, et même quitta la Suède.
Le peuple dit quelquefois: « Voilà bien du kankan », pour dire :« Voilà bien du bruit, » Cette expression vient de la dispute élevée dans l'Université du temps de Ramus, dans laquelle il s'agissait de savoir s'il fallait prononcer quanquam ou kanl-on. Il fallut yn arrêt du conseil pour défendre à quelques professeurs de soutenir que cette phrase ego amai était aussi latine que ego amo. (V. Bayle, article Bamus.)
Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un chœur de prêtres qui scandalisa les dévots, L'archevéciue de Paris voulut le faire supprimer, « Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle ; qu'il ne se mêle pas du mien. »
La maréchale de Luxembourg, arrivant à l'église un peu trop tard, demanda où en était la messe, et dans cet instant la sonnette du lever-Dieu somia. Le comte de Chabot lui dit en bégayant : « ^ladame la maréchale,
J'entends la petite clochette.
Le petit mouton n'est pas loin. »
Ce sont deux vers d'un opéra-comique.
Le cocher du roi de Prusse l'ayant versé, le roi entra dans ime ' colère épouvantable. « Eh bien ! dit le cocher, c'est un malheur: et vous, n'avez vous jamais perdu une bataille ? »
74 CHAilFORT
Le roi de Prusse causant avec d'Alembert, il entra chez le roi un de ses gens du service domestique, homme de la plus belle figure qu'on pût voir. D'Alembert en parut frappé. « C'est, dit le roi, le plus bel homme de mes Etats. Il a été quelque temps mon cocher, et j'ai une tentation bien violente de l'envoyer ambassadeur en Russie. »
]M. de Voltaire, se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup voilà M. de Voltaire qui se jette à ses pieds : « Ah ! Madame, je vis avec un cochon qui n'a pas d'organe, qui ne sait ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc. » Le cochon dont il parlait, c'était madame du Châtelet, son Emilie.
Notre .siècle a produit huit grandes comé<iiennes : quatre du théâtre et quatre de la société. Les quatre premières sont: mademoiselle d'Angeville, mademoiselle Duménil, mademoiselle Clairon et madame Saint-Huberti ; les quatre autres sont: madame de Montesson, madame dé Genlis. madame Xecker et madame d\Angivilliers.
C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon que le roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères. Ce fut madame du Barry qui lui dit : « Il faut que tout ceci finisse, et je veux que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la place. » Elle dit au roi : « ]\I. d'Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secrétaire d'Etat des Affaires Etrangères. » Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osait pas y aller, madame du Barry le lui ordonna ; il y alla. Le roi ne lui dit rien, et M. d'Aiguillon entra en fonctions sur-le-champ.
Le chevalier de ^fontbarey avait vécu dans je ne sais quelle ville de province, et, à son retour, ses amis le plaignaient de la mauvaise société qu'il avait eue. « C'est ce qui vous trompe, répondit-il ; la bonne compagnie de cette ville y est comme partout, et la mauvaise y est excellente, »
Un jeune homme avait offensé le complaisant dun ministre. Un ami, témoin de la scène, lui dit, après le départ de l'offensé: « Apprenez qu'il faudrait mieux avoir offensé le ministre même que 1 "Homme c[ui le sert dans sa garderobe. »
Diderot, âgé de soixante-deux ans et amoureux de toutes les femmes, disait à im de ses amis : « Je me dis souvent à moi-même : « Vieux fou ! vieux gueux Nquand cesseras-tu « donc de t'exposer à l'affront d'un refus ou d'un ridift cule? »
Une fille, étant à confesse, dit : « Je m'accuse d'avoir estimé un jeune homme. — • Estimé ! combien de fois ? » demanda le père.
Madame de... vivait avec M. de Senevoi. Un jour qu'elle avait son mari à sa toilette, un soldat arrive et lui demande sa protection auprès de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait un congé. ^Madame de... se fâche contre cet impertinent, dit qu'elle ne connaît ]\I. de Senevoit que comme tout le monde, en un mot, refuse. ]M. de... retient le soldat et lui dit : « Va demander ton congé en mon nom, et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le sien. »
M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé ; il ne savait comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinault, à qui il contait son embarras, lui dit : « Faites-vous peindre en hébété. »
M. de Turenne, voyant un enfant passer derrière un cheval de façon à pouvoir être estropié par une ruade, l'appela et lui dit: « Mon bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et vous l'intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé. Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demilieue de plus dans le cours de votre vie entière ; et souvenez-vous que c'est M. de Turenne qui vous Va dit. »
/l» CHAMFORT
On disait à ^I... : « Vous aimez beaucoup la considération. » Il répondit ce mot qui me frappa: « Non. j'en ai pour moi, ce qui m'attiie quelquefois celle des autres. »
M. de Bissi, voulant quitter la présidente d'Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle était en intrigue qu'elle voulait ménager M. de Bissi et s'arranger pour qu'il la quittât le premier. Elle avait même laissé cette lettre à dessein. ]Mais ]\I. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda six mois en l'importunant de ses assiduités.
M. de Boulainvilliers. homme sans esprit, très vain et fier d'un cordon bleu par charge, disait à un homme, en mettant ce cordon, pour lequel il avait acheté une place de cinquante mille écus : « Ne seriez- vous pas bien aise d'avoir un pareil ornement? — ■ Non. dit l'autre: mais je voudrais avoir ce qu'il vous coûte. »
Le baron de La Houze ayant rendu quelques services au pape Ganganelli, ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui lui fiât agréable. Le baron de La Houze. rusé Gascon, le pria de lui faire donner un corps saint. Le pape fut très surpris de cette demande de la part d'un Français. Il lui fit donner ce qu'il demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées, d'un revenu très mince, sans débouché pour les denrées, y fit porter son saint, le fit accréditer. Les chalands accoururent, les miracles arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les denrées augmentèrent de prix, et les revenus du baron triplèrent.
Le maréchale de Noailles, actuellement vivante (1780), est une mystique comme madame Guyon, à l'esprit près. Sa tête s'était montée au point d'écrire à la Vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de Saint-Roch, et la réponse à cette lettre fut faite par un prêtre de cette paroisse. Ce manège dura longtemps ; le prêtre fut découvert et inquiété, mais on assoupit cette affaire.
M. de Lassay, homme très doux, mais qui avait une grande connaissance de la société, disait qu'il faudrait
avaler un crapaud tous les matins pour ne plus rien trouver de dégoûtant le reste de la journée, quand on devait la passer dans le monde.
Le duc de La Vallière, voyant à l'Opéra la petite Lacour sans diamants, s'approche d'elle et lui demande comment cela se fait. « C'est, lui dit-elle, que les diamants sont la croix de Saint-Louis de notre état. » Sur ce mot, il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec elle longtemps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent à madame du Barry près de Louis XV ; elle lui ôtait son cordon bleu, le mettait à terre et lui disait : « Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille. »
M... disait d'un sot sur lequel il n'y a pas de prise: « C'est une cruche sans anse. »
Le comte d'Argenson, homme d esprit, mais dépravé et se jouant de sa propre honte, disait : « Mes ennemis ont beau faire, ils ne me culbuteront pas : il n'y a ici personne plus valet que moi. »
La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu de l'enfer, dit : « Je me flatte ciu'ils s'y accoutument, et c[u'à la fin ils sont là comme le poisson dans l'eau. )i
L'abbé de Dangeau, de l'Académie française, grand puriste, travaillait à une grammaire et ne parlait d'autre chose. Un jour, on se lamentait devant lui sur les malheurs de la dernière campagne (c'était pendant les dernières années de Louis XIV). « Tout cela n'empêche pas, dit-il, que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes français bien conjugués. »
Madame de Maurepas avait de l'amitié pour le comte de Lowendahl (fils du maréchal), et celui-ci, à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué du voyage, descendit chez elle. « Ah ! vous voilà, cher comte ? dit-elle. Vous arrivez bien à propos : il nous manque un danseur, et vous nous êtes nécessaire. » Celui-ci n'eut c^ue le temps de faire une courte toilette et dansa.
/b CHAMFORT
Avant que mademoiselle Clairon eût établi le costume au Théâtre-Français, on ne connaissait pour le théâtre tragique qu'un seul habit qu'on appelait l'habit à la romaine, et avec lequel on jouait les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le premier à se soumettre au costume, et se fit faire un habit grec pour jouer Oreste à'Andromaque. Dauberval arriva dans la loge de Lekain au moment que le tailleur de la comédie apportait l'habit d 'Oreste. La nouveauté de cet habit frappa Dauberval, qui demanda ce que c'était. « Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain, — Ah ! qu'il est beau ! reprend Dauberval ; le premier habit à la romaine dont j'aurai besoin, je le ferai faire à la grecque. »
Quelqu'un, ayant entendu la traduction des Géorgiques de l'abbé Delille, lui dit : « Cela est excellent ; je ne doute pas que vous n'ayez le premier bénéfice qui sera à la nomination de Virgile. »
Une jeune personne dont la mère, à qui les treize ans de sa fille déplaisaient infiniment, était jalouse, me disait un jour : « J'ai toujours envie de lui demander pardon d'être née. »
On faisait compliment à madame Denis de la façon dont elle venait de jouer Zaïre. « Il faudrait, dit-elle, être belle et jeune. — Ah ! Madame, reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire. »
Un avare souffrait beaucoup d'un mal de dent ; on lui conseillait de la faire arracher : « Ah ! dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en fasse la dépense! »
Madame Brisard, célèbre par ses galanteries, étant à Plombières, plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de Gisors était du nombre, et, comme elle était dévote, les amis de madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevait, les autres n'en feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette négociation et réussirent. Comme madame Brisard était aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l'intimité. Un jour, madame de Gisors lui fit entendre que, tout en
concevant très bien qu'on eût une faiblesse, elle ne comprenait pas qu'une femme vînt à multiplier à un certain point le nombre de ses amants. « Hélas ! lui dit madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai cru que celui-là serait le dernier, »
Madame de II... nîe racontait la mort de M. le duc d'Aumont. « Cela a tourné bien court! disait-elle. Deux jours auparavant, 'SI. Bouvard lui avait permis de manger, et, le jour même de sa mort, deux heures avant la récidive de ?a paralysie, il était comme à trente ans, comme il avait été toute sa vie ; il avait demandé son perroquet, avait dit: « Brossez ce fauteuil... Voyons mes deux (c broderies nouvelles... » ; enfin toute sa tête, ses idées comme à l'ordinaire. »
« Je hais si fort le despotisme, disait M..., que je ne puis souffrir le mot ordonnance du médecin. »
~Sl. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné à son fils de lui donner la liste de ses dettes, celui-ci mit à la tête de son bilan soixante mille livres pour une charge de conseiller au Parlement de Bordeaux. Le père, indigné, crut que c'était une raillerie, et lui en fit des reproches amers. Le fils soutint qu'il avait payé cette charge. « C'était, dit-il, lorsque je fis connaissance avec madame Tilaurier. Elle souhaitait d'avoir une charge de conseiller au Parlement de Bordeaux pour son mari, et jamais, sans cela, elle n'aurait eu d'amitié pour moi. J'ai payé la place, et vous voyez, mon père, qu'il n'y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un mauvais plaisant. »
On disputait chez madame de Luxemboxirg sur ce vers de l'abbé Delille :
Et ces deux grands débris se consolaient entre eux ! On annonce le bailli de Breteuil et madame de La Reynière. « Le vers est bon », dit la maréchale.
Diderot était lié aVec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle mauvaise action récente, venait de perdre
SO CHAMFOKl
ramitié d'un oncle, riche chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir l'oncle, prend un air grave et philosophique, prêche en laveur du neveu et essaye de remuer la passion et de prendre le ton pathétique. L'oncle prend la parole et lui conte deux ou trois indignités de son neveu. « Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot. — Et quoi ? dit l'oncle. — Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au sortir de votre messe, et c'est l'arrivée de deux ou trois personnes qui l'en a empêche. — ■ Cela n'est pas vrai ! s'écria l'oncle ; c'est une calomnie. — Soit, dit Diderot ; mais, quand cela serait vrai, il faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position et aux malheurs qui l'attendent si vous l'abandonnez. »
D..., misanthrope plaisant, me disait, à propos de la méchanceté des hommes: « Il n'y a que l'inutilité du premier déluge qui empêche Dieu d'en envoyer un second. »
!M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désigne souvent Dieu par cette phrase : « Le gentilhomme d'en haut, »
Louis XIV, après la bataille de Ramillies, dont il venait d'apprendre le détail, dit : « Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui? » [Anecdote contée à M. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)
Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours
l'heure de son dîner. M. de La Galaisière lui dit à ce
sujet : « Sire, si vous continuez, vous finirez par dîner la veille. »
'Si..., qui avait une collection de discours de réception à l'Académie française, me disait : <c Lorsque j'y jette les yeux, il. me semble voir des carcasses de feu d'artifice après la Saint-Jean. »
Un jour que l'on ne s'entendait pas dans une dispute à l'Académie, M. de Mairan dit : « Messieurs, si nous ne parlions plus que quatre à la fois ! »
Un poète consultait C... sur lui distique, a Excellent, répondit-il, sauf les longueurs. »
Quinze jours avant l'attentat de Damiens, un négociant provençal, passant dans une petite ville à six lieues de Lyon et étant à l'auberge, entendit dire dans une chambre qui n'était séparée de la sienne que par une cloison qu'un nommé Damiens devait assassiner le roi. Ce négociant venait à Paris ; il alla se présenter chez M. Berryer, ne le trouva point, lui écrivit ce qu'il avait entendu, retourna voir M. Berryer, et lui dit qui il était. Il repartit pour sa province. Comme il était en route, arriva l'attentat de Damiens. M. Berryer, qui comprit que ce négociant conterait son histoire et que cette négligence le perdrait, lui Berryer, envoie un exempt de police et des gardes sur la route de Lyon. On saisit l'homme, on le bâillonne, on l'amène à Paris, on le met à la Bastille, où il est resté pendant dix-huit ans. "M. de Malesherbes, qui en délivra plusieurs prisonniers en 1775, conta cette histoire dans le premier moment de son indignation.
Une forte preuve de l'existence de Dieu, selon Dorilas, c'est l'existence de l'homme, de l'homme par excellence, dans le sens le moins susceptible d'équivoc^ue, dans le sens le plus exact, et, par conséquent, un peu circonscrit ; en un mot, de l'homme de qualité. C'est le chef-d'œuvre de la Providence, ou plutôt le seul ouvrage immédiat de ses mains. Mais on prétend, on assure qu'il existe des êtres d'une ressemblance parfaite avec cet être privilégié. Dorilas a dit : « Est-il vrai ? Quoi ! même figure, même conformation extérieure? » Eh bien! l'existence de ces individus, de ces hommes, puisqu'on les appelle ainsi, qu'il a niée autrefois, qu'il a vue, à sa grande surprise, reconnue par plusieurs de ses égaux ; que par cette raison seule il ne nie plus formellement, sur laquelle il n'a plus que des nuages, des doutes bien pardonnables, tout à fait involontaires ; contre laquelle il se contente de protester simplement par des hauteurs, par l'oubli des bienséances ou par des bontés dédaigneuses ; l'existence de tous ces êtres, sans doute mal définis, qu'en fera-t-il? comment
Texpliquera-t-il ? Comment accorder ce phénomène avec sa théorie? dans quel système physique, métaphysique, ou, s'il le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution de ce problème ? Il réfléchit, il rêve, il est de bonne foi : l'objection est spécieuse, il en est ébranlé. Il a de l'esprit, des connaissances ; il va trouver le mot de l'énigme : il Ta trouvé, il le tient, la joie brille dans ses yeux. Silence. On connaît dans la théologie persane la doctrine des deux principes, celui du bien et celui du mal. Eh quoi ! vous ne saisissez pas ? Rien de plus simple. Le génie, les talents, les vertus, sont des inventions du mauvais principe, d'Orimane, du diable, pour mettre en évidence, pour produire au grand jour certains, misérables, plébéiens reconnus, vrais roturiers ou à peine gentilshommes.
Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur ad honores vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme très bien mis. « Monsieur, lui ditelle, le voyant confondu, si vous étiez venu une demiheure plus tôt, vous m'auriez trouvée les yeux baignés de larmes; mais j'ai joué ma douleur contre Monsieur, et je l'ai perdue, x
Madame du Barry, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val, maison de M. de Beauvau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne déplairait pas à madame de Beauvau. jNIadame de Beauvau crut plaisant de s'y trouver et d'en faire les honneurs. On parla de ce qui s'était passé sous Louis XV. Madame du Barry se plaignit de différentes choses qui semblaient faire voir qu'on haïssait sa personne. « Point du tout, dit madame de Beauvau, nous n'en voulions qu'à votre place. » Après cet aveu naïf, on demanda à madame du Barry si Louis XV ne disait pas beaucoup de mal d'elle (madame de Beauvau) et de madame de Grammont. « Oh ! beaucoup. — Eh bien ! quel mal de moi, par exemple ? — De vous, Madame, que vous étiez hautaine, intrigante ; que vous meniez votre mari par le nez. » M. de Beauvau était présent : on se hâta de changer de conversation.
M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami INI. Pechméja : « Mon ami, pourquoi tant de monde dans ma chambre? Il ne devrait y avoir que toi : ma maladie est contagieuse. »
:M. Du Bucq disait que les femmes sont si décriées quil n'y a même plus d'hommes à bonnes fortunes.
La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à l'impératrice pour chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice répondit : a Je ne paye sur ce pied-là que mes feld-maréchaux. — En ce cas, dit la Gabrielli, Votre ]Majesté n'a qu'à faire chanter ses feldmaréchaux. » L'impératrice paya les cinq mille ducats.
Duclos, qui disait sans cesse des injures à l'abbé d'Olivet, disait malgré lui : « C'est un si grand coquin que, malgré les duretés dont je l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre. »
Duclos disait à un honmie ennuyé d'un sermon précné à Versailles : « Pourquoi avez-vous entendu ce sermon jusqu'au bout? — J'ai craint de déranger l'auditoire et de le scandaliser. — Ma foi, reprit Duclos, plutôt que d'entendre ce sermon, je me serais converti au premier point. »
^Mademoiselle Duthé, ayant perdu un de ses amants, et cette aventure ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir la trouva jouant de la harpe, et lui dit avec surprise : « Eh mon Dieu ! je m'attendais à vous trouver dans la désolation. — Ah ! dit-elle d'un ton pathétique, c'est hier qu'il fallait me voir ! »
« Je joue aux échecs à vingt- quatre sous dans un salon où le passe-dix est à cent louis, » disait un général employé dans une guerre difficile et ingrate, tandis que d'autres faisaient des campagnes faciles et brillantes.
On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait mourir sur-le-champ pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler un écu de six livres, c Ah !
84 CHAMFOET
bon Dieu! dit le roi, qu'on aille chercher Andouillet. Lamartinière, Lassone ! — Sire, dit le duc de Noailles, ce ne sont point là les gens qu'il faut. — Et qui donc ?
— Sire, c'est l'abbé Terray. — L'abbé Terray ! Comment?
— Il arrivera, il mettra sur ce gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième, im second vingtième ; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme les nôtres ; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade guéri. » Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à l'abbé Terray ; c'est la seule dont il eut conservé le souvenir : il le dit lui-même au marquis de Sesmaisons.
On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine édition de la Bible ; on la vantait beaucoup. « Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé dans toute sa pureté. »
On amionça, dans une maison où soupait madame d'Egmont, un homme qui s'appelait du Guesclin. A ce nom, son imagination s'allume ; elle fait mettre cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses, et enfin, lui offre du plat qu'elle a devant elle (c'était des truffes). « Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous. » — « A ce ton, dit-elle en contant cette histoire, j'eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis conmie ce dauphin q[ui, dans le naufrage d'un vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta à la mer en voyant que ce n'était qu'un singe. »
La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un homme du premier mérite à mettre à la tête de l'éducation de ^L de Chinon, son neveu, n'osa pas le présenter en son nom. Elle était pour ]\I. de Fronsac, son frère, un personnage trop grave. Elle pria le poète Bernard de passer chez elle. Il y alla, elle le mit au fait. Bernard lui dit : « Madame, l'auteur de V Art d'Aimer n'est pas un personnage bien imposant; mais je le suis encore im peu trop pour cette occasion : je pourrais vous dire que mademoiselle Arnould serait un passe-port beaucoup meilleur auprès le monsieur votre frère... — Eh bien! dit madame d'Egmont en riant, arrangez le souper chez mademoiselle Ar-
nould. » Le souper s'arrangea. Bernard y proposa l'abbé Lapdant pour précepteur ; il fut agréé. C'est celui t^m a depuis achevé l'éducation du duc d'Enghien.
Une mère, après un trait d'entêtement de son fils, disait que les enfants étaient très égoïstes. « Oui, dit "M..., en attendant qu'ils soient polis. »
Quelqu'un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans le monde. « Je le crois bien, répondit M..., c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie. »
Le lord Rochester avait fait dans une pièce de vers l'éloge de la poltronnerie. Il était dans un café. Arrive un homme qui avait reçu des coups de bâton sans se plaindre ; milord Rochester, après beaucoup de compliments, lui dit : « ^Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des coups de bâton si patiemment, que ne le disiezvous? Je vous les aurais donnés, moi^ pour me remettre en crédit. »
On faisait une procession avec la châsse de sainte Geneviève pour obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route qu'il commença à pleuvoir. Sur quoi l'évêque de Castres dit plaisamment : « La sainte se trompe ; elle croit qu'on lui demande de la pluie. »
Milord Tyrauley disait qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il avait de bon, ce cju'il en restait était un Portugais. Il disait cela étant ambassadeur en Portugal.
Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'était que cet homme ; il me répondit q'ie c'était un homme qui faisait pour sa patrie ce que Brutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre cette grande idée à mon niveau. .J'appris que son homme était un espion de police.
Il a plu un moment à madame la duchesse de Grammont de dire Cjue ]M. de Liancourt avait autant d'esprit
5b CHAMFORT
que 'Si. de Lauzun. M. de Créqui rencontre celui-ci et lui dit : « Tu dînes aujourd'hui chez moi. — Mon ami, cela m'est impossible. — Il le faut, et d'ailleurs tu y es intéressé. — Comment? — Liancourt y dîne : on lui donne ton esprit ; il ne s'en sert point, il te le rendra. »
Quelqu'un ayant lu une lettre très sotte de M. Blanchard sur le ballon dans le Journal de Paris : « Avec cet esprit-là, dit-il, ce M. Blanchard doit bien s'ennuyer en l'air ! »
On condamna en même temps le livre De VEsprit et le poëme de la Pucelïe. Ils furent tous deux défendus en Suisse. Un magistrat de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au sénat : « Nous n'avons ti'ouvé, dans tout le canton, ni Esprit, ni Pucelïe. »
Quand M. le comte d'Estaing, après sa campagne de la Grenade, vint faire sa cour à la reine pour la première fois, il arriva porté sur ses béquilles et accompagné de plusieurs officiers blessés comme lui. La reine ne sut lui dire autre chose sinon : « Monsieur le comte, avez- vous été content du petit Laborde ? »
M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de Rousseau, dit avec impatience à M, de R..., qui me l'a répété : « C'est incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n'ont point de maison, logés dans un grenier : on ne s'accoutume point à cela. »
Un pape causant avec un étranger de toutes les merveilles de l'Italie, celui-ci dit gauchement : « J'ai tout vu, hors un conclave, que je voudrais bien voir. »
On sait le discours fanatique que l'évêque de Dol a tenu au roi au sujet du rappel des protestants. Il parla au nom du clergé. L'évêque de Saint- Pol lui ayant demandé pourquoi il avait parlé au nom de ses confrères sans ^es consulter : « J'ai consulté, dit-il, mon crucifix. — En ce cas, répliqua l'évêque de Saint-Pol, il fallait répéter exactement ce que votre crucifix vous avait répondu. »
Duclos avait l'habitude de prononcer sans cesse, en pleine Académie, des f..., des b... L'abbé du Eesnel, qui, à cause de sa longue figure, était appelé un grand serpent sans venin, lui dit : « ^Monsieur, sachez qu'on ne doit prononcer dans l'Académie que des mots qui se trouvent dans le Dictionnaire. »
On demandait à un ministre pourquoi les gouverneurs de province avaient plus de faste que le roi. a C'est, dit-il, que les comédiens de campagne chargent plus que ceux de Paris. »
M... me disait, à propos des fautes de régime qu'il commet sans cesse, des plaisirs qu'il se permet et -juj l'empêchent seuls de recouvrer la santé : « Sans moi, je me porterais à merveille. »
Madame de Créqui, parlant à la duchesse de Chaulnes de son mariage avec M. de Giac, après les suites désagréables qu'il a eues, lui dit qu'elle aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des âges. « Madame, lui dit madame de Giac, apprenez qu'une femme de la cour n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux. »
Le feu roi était, comme on sait, en correspondance secrète avec le comte de Broglie. Il s'agissait de nommer un ambassadeur en Suède. Le comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses terres, à son retour de Constantinople. Le roi ne voulait pas ; le comte insistait. Il était dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge, et le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi écrivit : « Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes. C'est vous qui m'y forcez : soit, qu'il parte ; mais je défends qu'il amène sa vilaine femme avec lui. » {Anecdote racontée par Favier, qui avait vu la réponse dans les mains du comte de Broglie.)
Je demandais à M. de... s'il se marierait. « Je ne le
crois pas », me disait-il. Et il ajouta en riant: « La
femme qu'il me faudrait, je ne la cherche point ; je ne l'évite même pas. »
M... disait : « Les femmes n'ont de bon que ce qu'elles ont de meilleur. »
M..., connu par son usage du monde, me disait que ce qui Tavait le plus formé, cétait d'avoir su couclier, dans l'occasion, avec des femmes de quarante ans, et écoutei des vieillards de Cjuatre-vingts ans.
^ladame de Brionne aompit avec le cardinal de Bohan à Toccasion du duc de Choiseul, que le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut entre eux une scène violente, que madame de Brionne termina en menaçant de le faire jeter par la fenêtre. « Je puis bien descendre, dit-il, par où je suis monté si souvent. »
N... disait qu'il s'étonnait toujours de ces festins meurtriers qu'on se donne dans le monde. Cela se concevrait entre parents qui héritent les ims des autres ; mais, entre amis qui n'héritent pas, quel peut en être l'objet?
« J'ai vu, disait ^l..., peu de fiertés dont j'aie été content. Ce que je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le Paradis Perdu. »
M. de..., qui avait vécu avec des princesses d'Allemagne, me disait : « Croyez- vous que M. de L... ait madame de S...? » Je lui répondis : « Il n'en a pas même la prétention : il se donne pour ce qu'il est, pour un libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout. — Jeune homme, me répondit-il, n'en soyez pas la dupe : c'est avec cela qu'on a des reines. »
M. de..., que des chagrins amers empêchaient de reprendre sa santé, me disait : a Qu'on me montre le fieuve d'Oubli, et je trouverai la fontaine de Jouvence. »
On faisait une quête à l'Académie française ; il manquait un écu de six francs ou un louis d'or. Un des membres, connu par son avarice, fut soupçonné de n'avoir pas contribué ; il soutint qu'il avait mis ; celui qui faisait la collecte dit : « Je ne l'ai pas vu, mais je le crois. » M. de Fontenelle termina la discussion en disant : « Te l'ai vu, moi, mais je ne le crois pas. »
Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa de relever l'éventail d'une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa politesse dédaigneusement. « Ah ! Madame, lui dit-il, vous prodiguez bien vos rigueurs ! »
Autrefois on tirait le gâteau des Rois avant le repas. M. de Fontenelle fut roi, et, comme il" négligeait de servir d'un excellent plat qu'il avait devant lui, on lui dit : « Le roi oublie ses sujets. » A c|uoi il répondit : « Voilà comme nous sommes, nous autres ! »
On demandait à M. de Fontenelle mourant : « -Comment cela va-t-il? — Cela ne va pas, dit-il ; cela s'en va. »
Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait à M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-quinze : « La mort nous a oubliés. — Chut ! » lui répondit ]M. de Fontenelle en mettant le doigt sur sa bouche.
M. de... demandait à l'évêque de... une maison de campagne oii il n'allait jamais. Celui-ci lui répondit : « Ne savez-vous pas qu'il faut toujours avoir un endroit oxx l'on n'aille point, et oii l'on croie que l'on "serait heureux si on y allait? » M. de..., après un instant de silence, répondit : « Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune du paradis. »
M... disait, à propos de madame de... : « J'ai cru qu'elle me demandait un fou, et j'étais près de le lui donner; mais elle me demandait un sot, et je le lui ai refusé net. »
M. de Barbançon, qui avait été très beau, possédait un très joli jardin que madame la duchesse de La Vallière alla voir. Le propriétaire, alors très vieux et très goutteux, lui dit qu'il avait été amoureux d'elle à la folie. ]\Iadame de La Vallière lui répondit : « Hélas ! mon Dieu, que ne parliez-vous ? vous m'auriez eue comme les autres. »
« Ce qui rend le monde désagréable, me disait M. de L..., ce sont les fripons, et puis les honnêtes gens : de
sorte que, pour que tout fût passable, il faudrait anéantir les uns et corriger les autres. Il faudrait détruire l'enfer et recomposer le paradis. »
:Milord Hamilton, personnage très singulier, étant ivre dans une hôtellerie d'Angleterre, avait tué un garçon d'auberge et était rentré sans savoir ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et lui dit : « Milord, savezvous que vous avez tué ce garçon ? » Le lord lui répondit en balbutiant : « Mettez-le sur la carte. »
Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt à se mettre à table et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la comtesse d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes l'entendirent : « Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens. » Ce mot a couru, mais c'est le millième, et cent mille autres pareils n'empêcheront jamais la noblesse française de briguer en foule des emplois où l'on fait exactement la fonction de valet.
On faisait entendre à un homme d'esprit qu'il ne connaissait pas bien la cour. Il répondit : « On peut être très bon géographe sans être sorti de chez soi : d'Anville n'avait jamais quitté sa chambre. »
« Dans ma jeunesse même, me disait M..., j'aimais à intéresser, j'aimais assez peu à séduire, et j'ai toujours détesté de corrompre. »
M... disait que la goutte ressemblait aux bâtards des princes, qu'on baptise le plus tard qu'on peut.
Le roi nomma M. de Xavailles gouverneur de M. le duc de Chartres, depuis régent : M. de Xavailles mourut au bout de huit jours ; le roi nomma M. d'Estrades pour lui succéder : il mourut au bout du même terme. Sur quoi Benserade dit : « On ne peut pas élever un gouverneur pour M. le duc de Chartres. »
M... me disait que madame de C..., qui tâche d'être dévote, n'y parviendrait jamais, parce que, outre la sottise
ANECDOTES ÎJI
de croire, il fallait, pour faire son salut, un fonds de bêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent. « Et c'est ce fonds, ajoutait-il. qu'on appelle la grâce. »
M. de..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce humaine dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser et se débaptiser, et redevenir Grec ou Romain par l'âme.
Ce fut le comte . de Gramont lui-même qui vendit .iuiiiz'3 cents livres le manuscrit des mémoires où il est si lairement traité de fripon. Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de l'approuver, par égard pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit les raisons de son refus. Le comte, ne voulant pas perdre les quinze cents livres^ força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.
On disait de l'avant-dernier évêque d'Autun, monstrueusement gros, qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'oii peut aller la peau humaine.
« Madame de G..., disait M..., a trop d'esprit et d'habileté pour être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables. »
On demandait à La Calprenède quelle était Tétoffe de ce bel habit qu"il portait. « C'est du Sylvandre, » dit-il (un de ses romans qui avait réussi).
Un homme allait, depuis trente ans, passer toutes ses soirées chez madame de... Il perdit sa femme; on crut qu'il épouserait l'autre, et on l'y encourageait. Il refusa. « Je ne saurais plus, dit-il, où aller passer mes soirées. »
Un jour C[ue quelques conseillers parlaient un peu trop haut à l'audience, M. de Harlay, premier président, dit : « Si ces messieurs qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent. »
\)-^ CHAMFOET
M. de Fonterelle, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, venant de dire à madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne l'ayant pas aperçue, a Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je dois faire de vos galanteries : vous passez devant moi sans me regarder. — Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je n'aurais pas passé. »
L'abbé Eaynal, dinant à Xeuchâtel avec le prince Henri, s'empara de la conversation et ne laissa point au prince le moment de placer un mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que quelque chose tombait du plancher, et profita du silence pour parler à son tour.
C'était l'usage, chez madame de Luchet, que l'on achetât une bonne histoire à celui qui la faisait... « Combien en voulez-vous ? — Tant. » Il arriva que, madame de Luchet demandant à sa femme de chambre l'emploi de cent écus. celle-ci parvint à rendre ce compte, à l'exception de trentesix-livres, lorsque tout à coup elle s'écria : « A^ ! Madame, et cette histoire pour laquelle vous m'avez sonnée, que vous avez achetée à IM. Coqueley, et que j'ai payée trente-six livres ! »
Madame du D... disait de M... qu'il était aux petits soins pour déplaire.
Un malade qui ne voulait pas recevoir les sacrements disait à son ami : « Je vais faire semblant de ne pas mourir. »
Le chevalier de Narbonne, accosté par un important dont la familiarité lui déplaisait, et qui lui dit en l'abordant : « Bonjour mon ami ! Comment te portes-tu ? » répondit : « Bonjour, mon ami ! Comment t'appelles-tu ? »
Feu madame la duchesse d'Orléans était fort éprise ùson mari dans les commencements de son mariage ; il y avait peu de réduits clans le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins. Un jour, les deux époux allèrent faire visite à la duchesse douairière, qui était malade. Pendant la con-
versation, elle s'endonnit, et le duc et la duchesse trouvèlent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la malade. Elle s'en aperçut, et dit à sa belle-fille : « Il vous était réservé, Madame, de faire rougir du mariage ! »
M. de Ségur ayant publié une ordonnance qui obligeait à ne recevoir dans le corps de l'artillerie que des gentilshommes, et, d'une autre part, cette fonction n'admettant que des gens instruits, il arriva une chose plaisante : c'est (^ue l'abbé Bossut, examinateur des élèves, ne donna d'attestations qu'à des roturiers, et Chérin qu'à des gentilshommes. Sur une centaine d'élèves, il n'y en eut que quatre ou cinq qui remplirent ' les deux conditions.
Un Américain, ayant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut l'audace inconcevable de leur courir sus, d'en blesser deux, de désarmer les autres et de les amener au général Washington. Le général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de six hommes : « Aussitôt que je les ai vus, dit-il, j'ai couru sur eux et je les ai environnés. »
M. de... disait qu'il ne fallait rien dire, dans les séances publiques de l'Académie française, par delà ce qui est imposé par les statuts ; et il motivait son avis en disant : « En fait d'inutilités, il ne faut que le nécessaire. »
M... me disait : « J'ai vu*des femmes de tous les pays : l'Italienne ne croit être aimée de son amant que quand il est capable de commettre un crime pour elle ; l'Anglaise, lïne folie, et la Française, une sottise. »
Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des Romains modernes : Un Italien de Borne.
Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse. Allant en Italie pour se mettre à la tête de l'armée dans la guerre de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne tellement pris de vin qu'il ne pouvait se soutenir et qu'il tomba à terre. Dans cet état, il n'avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi : « ]Me voilà porté tout naturellement aux pieds de Votre Majesté. »
94 CHAMTORT
M. le duc de Choiseul était du jeu de Louis XV, quand il fut exilé. M. de Chauvelin, qui en était aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le continuer, parce que le duc en était de moitié. Le roi dit à M. de Chauvelin : « Demandez-lui s'il veut continuer. » M. de Chauvelin écrivit à Chanteloup ; M. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda si le partage des gains était fait : « Oui. dit M. de Chauvelin : M. de Choiseul gagne trois mille, louis. — Ah! j'en suis bien aise, dit le roi: mandez-le-lui bien vite. »
Le comte de Mirabeau, très laid de figure, mais plein d'esprit, ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut lui-même son avocat. « Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction : pour toute réponse et pour toute défense, je demande que mon portrait soit mis au greffe. » Le commissaire n'entendait pas : « Béte, dit le juge, regarde donc la figure de Monsieur ! »
Un joueur fameux, nommé Sablière, venait d'être arrêté. Il était au désespoir, et disait à Beaumarchais, qui voulait l'empêcher de se tuer : « Moi, arrêté pour deux cents louis ! abandonné par tous mes amis ! C'est moi qui les ai formés, qui leur ai appris à friponner. Sans moi, que seraient B..., D..., N... ? Ils vivent tous. Enfin, Monsieur, jugez de l'excès de mon avilissement : pour vivre, je suis un espion de police ! »
Un ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante, mais qui n'avait pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour dénigrer sa fête, qui avait d'abord beaucoup réussi. Il s'en vengea en véritable Anglais et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas grand'chose. Il annonça une autre fête. On crut que c'était pour prendre sa revanche, et que la fête serait superbe. On accourt ; grande af fluence. Point d'apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à l'esprit de vin. On s'attendait à quelque miracle. « Messieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non l'agrément d'une fête que vous cherchez : regardez bien (et il entr'ouvre son habit, dont il montre la dou blure), c'est un tableau du Dominiquin qui vaut cinq
ANECDOTES Ofi
mille guinées ; mais ce n'est pas tout : voyez ces dix billets, ils sont de mille guinées chacun, payables à vue sur la banque d'Amsterdam. » Il en fait un rouleau et les met sur le réchaud allumé. « Je ne doute pas, Messieurs, que cette fête ne vous satisfasse et que vous ne vous retiriez tous contents de moi. Adieu, Messieurs, la fête est finie. »
On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue dauphine. M. le dauphin lui dit : « Vous êtes bien content, monsieur Levret, d'accoucher madame la dauphine ; cela va vous faire de la réputation. — Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici. »
L'abbé de Canaye disait que Louis XV aurait dû faire une pension à Cahusac. « Et pourquoi? — C'est que Cahusac l'empêche d'être l'homme de son royaume le plus méprisé. »
Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui dès les premiers jours se présenta comme mortelle,^ Lorry, qui fut mandé avec Bordeu, employa, dans le détail des conseils qu'il donnait, le mot.: // faut. Le roi, choqué de ce mot, répétait tout bas et d'une voix mourante: Il faut! il faut!
M... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste, mais encore livré à quelques illusions : « Vous n'avez pas de taie dans l'œil, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette. »
Le maréchal de Richelieu ayant proposé pour maîtresse à Louis XV une grande dame (j'ai oublié laquelle), le roi n'en voulut pas, disant qu'elle coûterait trop cher à renvoyer.
M. de F..., qui avait vu à sa femme plusieurs amants, et qui avait toujours joui de temps en temps de ses droits d'époux, s'avisa un soir de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. « Eh quoi ! lui dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M... ? — Belle raison, dit-il, ne m'avez- vous pas laissé mes droits quand vous aviez L...,
.S.... X..., B..., T...? — Oh! quelle diflérence ! ét^it-ce de l'amour que j'avais pour eux? Rien, pures fantaisies; mais avec M..., c'est un sentiment: c'est à la vie et à la mort. — Ah ! je ne savais paû cela : n'en parlons plus. » Et, en effet, tout fut dit. M. de R..., qui entendait conter cette histoire, s'écria : « ^Nlon Dieu ! que je vous remercie d'avoir amené le mariage à produire de i^areilles gentillesses ! j)
On dit à la duchesse de Chaulnes, moui'aute et séparée de son mari : « Les sacrements sont là. — Un petit moment... — !M. le duc de Chaubies voudrait vous revoir. — • Est-il là? — Oui. — Qu'il attende: il entrera avec les sacrements. »
!M... disait de mademoiselle..., qui n'ét<iit point vénale, n'écoutait que son cœur et restait fidèle à l'objet de son choix: « C'est une personne charmante, et qui vit le plus honnêtement qu'il est possible hors du mariage et du célibat. »
M. de L... disait qu'on aurait dû appliquer au mariage la police relative aux maisons, qu'on loue par un bail pour trois, six et neuf ans, avec pouvoir d'acheter la maison, si elle vous convient.
Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin, célèbre par son esprit et son incrédulité. Le vieillard lui dit : « Trouvez-vous au café Procope. — ]Mais nous ne pourrons pas parler de matières philosophiques. — Si fait, en convenant d'une langue particulière, d'un argot, » Alors ils firent leur dictionnaire. L'âme s'appelait Margot, la religion Javotte, la liberté Jeanneton, et le Père éternel M. de VÊtre. Les voilà disputant et s'entendant très bien. Un homme en habit noir, avec une mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit à Boindin : « ^Monsieur, oserais-je vous demander ce que c'était que ce M. de l'Etre qui s'est si souvent mal conduit, et dont vous êtes si mécontent? — Monsieur, reprit Boindin, c'était un espion de police. » On peut juger de l'éclat de rire, cet homme étant lui-même du métier.
Il paraît certain que l'homme au masque de fer est un frère de Louis XIV : sans cette explication, c'est un mystère absurde. Il paraît certain, non seulement que Mazarin eut la reine, mais, ce qui est plus inconcevable, qu'il était marié avec elle : sans cela, comment expliquer la lettre qu'il lui écrivit de Cologne lorsque, apprenant qu'elle avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande : « Il vous convient bien. Madame, etc. » ? Les vieux courtisans racontent, d'ailleurs, que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une scène de tendresse, de larmes, d'explications entre la reine et son fils ; et l'on est fondé à croire que c'est dans cette scène que fut faite la confidence de la mère au fils.
Madame de Nesle avait ]\I. de Soubise. M. de Nesle, qui méprisait sa femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant ; il lui dit : « Madame, on sait bien que je vous passe tout ; je dois pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes et que je ne vous passerai pas : telle est celle que vous avez pour le perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer chez vous. » Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de Soubise, qui la souffleta, quoi qu'elle pût dire. Le mari alla ensuite conter cet exploit, ajoutant que l'histoire du perruquier était fausse, se moquant de M. de Soubise, c|ui Tavait crue, et de sa femme, qui avait été souffletée.
Milord Hervey, voyageant en Italie et se trouvant non loin de la mer, traversa une lagune dans l'eau de laquelle il trempa son doigt: « Ah! ah! dit-il, l'eau est salée; ceci est à nous. »
L'abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta une messe à dire tous les jours pour vingt sous ; quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé de La Porte, en retenant huit sous dessus ; celui-ci, devenu moins gueux, la sous-loua à l'abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus, outre la portion de l'abbé Raynal : si bien que cette pauvre messe, grevée de deux pensions, ne valait que huit sous à l'abbé Dinouart.
08 CHAMFO.RT
Henri IV s'y prit singulièrement pour faire connaître à un ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi, le président Jeannin et Sully. Il fit appeler d'aboi-d Villeroi : « Voyez- vous cette poutre qui menace ruine ? — Sans doute, dit Villeroi sans lever la tête ; il faut la faire raccommoder, je vais donner des ordres. » Il appela ensuite le président .Teannin : « Il faudra s'en assurer », dit celui-ci. On fait venir Sully, qui regarde la poutre. « Eh ! Sire, y pensez-vous ? dit-il ; cette poutre durera plus que vous et moi. »
M..., à propos des six mille ans de Moïse, disait, on considérant la lenteur des progrès des arts et l'état actuel de la civilisation : « Que veut-il qu'on fasse de ses six mille ans ? Il en a fallu plus que cela pour savoir battre le briquet et pour inventer les allumettes. »
C'est une chose remarquable que Molière, qui n'épargnait rien, n'a pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus des ordres de Colbert.
L'abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux sur le système de Descartes ; il n'avait point de valet, et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa tête par-dessus son bonnet, les deux côté» pendant à. droite et à gauche. Un matin, il entend frapper à sa porte : « Qui va là ? — Ouvrez... » Il tire mi cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de ^lolière, ne regardant point : « Qui êtes-vous ? — Donnezmoi de l'argent. — De l'argent? — Oui, de l'argent. — Ah! j'entends, vous êtes un voleur? — Voleur ou non, il me faut de l'argent. — Vraiment, oui, il vous en faut? Eh bien ! cherchez là dedans... » Il tend le cou, et présente un des côtés de sa culotte ; le voleur fouille. « Eh bien ! il n'y a point d'argent. — Vraiment, non ; mais il y a ma clef. — Eh bien ! cette clef... ? — Cette clef, prenez-la. — Je la tiens. — Allez- vous-en à ce secrétaire : ouvrez... » Le voleur met la clef à un tiroir. « Pas celui-là> dit l'abbé, ce sont mes papiers! Ventrebleu ! finirez- vous? ce sont mes papiers ! A l'autre tiroir, vous trouverez de l'ar-
gent. — Le voilà. — Eh bien ! prenez... Fermez donc le tiroir... » Le voleur s'enfuit. « .Monsieur le voleur, fermez donc la porte. Morbleu ! il laisse la porte ouverte !... Quel chien de voleur ! il faut que je me lève par le froid qu'il fait ! maudit voleur ! » L'abbé saute en pied, va fermer la porte, et revient se remettre à son travail.
Quand l'archevêque de Lyon, ^Montazet, alla prendre possession de son siège, une vieille chanoinesse de..., sœur du cardinal de Tencin, lui fit compliment de ses succès auprès des femmes, et entres autres de l'enfant qu'il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout et ajouta : « ^ladame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée vous-même ; mon histoire avec madame de Mazarin n'est pas plus vraie que celle qu'on vous prête avec monsieur le cardinal. — En ce cas, dit la chanoinesse tranquillement, l'enfant est de vous. »
J.-J. Eousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Boufflers, et même (qu'on me passe ce terme) 'pour l'avoir manquée, ce qui leur donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre. Un jour, on disait devant eux que l'amour du genre humain éteignait l'amour de la patrie. « Pour moi, dit-elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n'est pas vrai : je suis très bonne Française, et je ne m'intéresse pas moins au bonheur de tous les peuples. — Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous êtes Française par votre buste, et cosmopolite du reste de votre personne. »
Louis XV se fit peindre par Latour. Le peintre, tout en travaillant, causait avec le roi, C[ui paraissait le trouver bon. Latour, encouragé, et naturellement indiscret, poussa la témérité jusqu'à lui dire : « Au fait, Sire, vous n'avez point de marine. » Le roi répondit sèchement : « Que dites- vous là? Et Vernet, donc! »
Un abbé demandait une abbaye au régent. « Allez-vous
faire f ! répondit le prince sans détourner la tête. —
Encore faut-il de rara^l.jJLiJJ'J^L'liim^ïit' l^aW^ ^ Votre
BlBLIOTHECA£;gjg^,Q^^
Altesse en conviendra si elle daigne me regarder. » Il était fort laid. Le prince éclata de rire et donna l'abbaye.
Un chef de sauvages aux ordres de M. de ^lontcalm, ayant avec lui un entretien dans lequel le général se fâcha, lui dit d'un grand sang-froid : a ïu me commandes, et tu te fâches ? »
M. de Mesmes, ayant acheté l'hôtel de Montmorency, y fit mettre : Hôtel de Mesmes. On écrivit au-dessous : Pas de même.
L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Xoailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre ; elle eut besoin de lui, et il lui rappela ses rigueurs. « Ah ! ^Monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pu prévoir? »
M. Poissonnier, le médecin, après son retour de Russie, alla à Ferney, et, comme il parlait à M. de Voltaire de tout ce qu'il avait dit de faux et d'exagéré sur ce payslà : « Mon ami, répondit naïvement Voltaire, au lieu de s'amuser à contredire, ils m'ont donné de bonnes pelisses, et je suis très frileux. »
On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était très pauvre. Un jour, plusieurs gentilshommes, apprenant que le roi passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu'ils n'étaient pas aussi pauvres qu'on le disait. « Sire, répondirent-ils, nous avons appris l'arrivée de Votre Majesté ; nous avons fait tout ce que nous devions, mais nous devons tout ce que nous avons fait'. »
M... aime qu'on dise qu'il est méchant, à peu près comme les jésuites n'étaient pas fâchés qu'on dit qu'ils assassinaient les rois. C'est l'orgueil qui veut régner par la crainte sur la faiblesse.
Je demandais à !M... pourquoi, en se condamnant à l'obscurité, il se dérobait au bien qu'on pouvait lui faire.
« Les hommes, me dit-il, ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli. »
Duclos parlait un jour du paradis, que chacun se fait à sa manière. ^Madame de Rochefort lui dit : « Pour vous, Duclos, voici de quoi composer lo vôtre : du pain, du vin, du fromage et la première venue. »
Le maréchal de Noailles avait un procès au Parlement avec un de ses fermiers. Huit ou neuf conseillers se récusèrent, disant tous : « En qualité de parent de ^L de Noailles... » ; et ils l'étaient en effet au huitantième degré. Un conseiller nommé ^L Hurson, trouvant cette vanité ridicule, se leva, disant: « Je me récuse aussi. » Le premier président lui demanda en quelle qualité. Il répondit : « Comme parent du fermier. »
Le duc de Choiseul et le duc de Praslin avaient eu une dispute pour savoir lequel était le plus bête, du roi ou de M. de la Vrillière. Le duc de Praslin soutenait que c'était M. de la Vrillière ; l'autre, en fidèle sujet, pariait pour le roi. Un jour, au conseil, le roi dit une grosse bêtise. « Eh bien ! monsieur de Praslin, dit le duc de Choiseul, qu'en pensez-vous ? »
Un évêque de Saint-Brieuc, dans son oraison funèbre de Marie-Thérèse, se tira d'affaire fort simplement sur le partage de la Pologne : « La France, dit-il, n'ayant rien dit sur ce partage, je prendrai le parti de faire comme la France, et de n'en rien dire non plus. »
Madame la duchesse du Plaine, dont la santé allait mal, grondait son médecin et lui disait : « Etait-ce la peine de m'imposer tant de privations et de me faire vivre en mon particulier? — Mais Votre Altesse a maintenant quarante personnes au château ! — Eh bien ! ne savez-vous pas que quarante ou cinquante personnes sont le particulier d'une princesse? »
M... étouffe plutôt ses passions c^u'il ne sait les conduire. Il me disait là-dessus : « Je ressemble à un homme qui, étant à cheval et ne sachant pas gouverner sa bête
102 CHAilPOBT
qui l'emporte, la tue d'un coup de pistolet et se précipite avec elle. » (1)
On venait 9e citer quelques traits de la gourmandise de plusieurs souverains, « Que voulez-vous, dit le bonhomme ^I. de Bréquigny, que voulez-vous que fassent ces pauvres rois? Il faut bien qu'ils mangent! »
Le cardinal de la Eoche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut, se confessa à je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui demanda sa façon de penser. « J'en suis très content, dit-il : il parle de l'enfer comme un ange. »
Dans le temps de l'assemblée des notables, un homme voulait faire parler le perroquet de madame de... « Ne vous fatiguez pas, lui dit-elle, il n'ouvre jamais le bec. — Comment avez- vous un perroquet qui ne dit mot? Ayez-en un qui dise au moins : Vive le roi! — Dieu m'en préserve, dit-elle, un perroquet disant: Vive le roi! je ne l'aurais plus : on en aurait fait un notable. »
Une femme avait mi procès au Parlement de Dijon. Elle vint à Paris, sollicita M. le garde des Sceaux (1784) de vouloir bien écrire en sa faveur un mot qui lui ferait gagner un procès très juste. Le garde des Sceaux la refusa. La comtesse de Talleyrand prenait intérêt à cette femme ; elle en parla au garde des Sceaux : nouveau refus. M'* de Talleyrand en fit parler par la reine : autre refus. M"' de Talleyrand se souvint que le garde des Sceaux caressait beaucoup l'abbé de Périgord, son fils ; elle fit écrire par lui : refus très bien tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire une tentative et d'aller à Versailles. Le lendemain elle part ; l'incommodité de la voiture publique l'engage à descendre à Sèvres et à faire le reste de la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus agréable et qui abrège ; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet homme lui dit : « Vous aurez demain ce que vous demandez. » Elle le regarde et reste confondue. Elle va chez le garde des Sceaux, est refusée
1) Ce serait Chamfort lui-même.
ANECDOTES IQjJ
tTuore, veut partir. L'homme Tengage à couther à Versailles, et, le lendemain matin, lui apporte le papier (lu'elle demandait. C'était le commis d'un commis, nommé ;^[. Etienne.
On disait d'un escrimeur adroit, mais poltron, spirituel et galant auprès des femmes, mais impuissant : « Il manie très bien le fleuret et la fleurette, mais le duel lui fait peur. »
M. de Vendôme disait de madame de Nemoui>. (jui a\uii un long nez courbé sur des lèvres vermeilles : « Elle a l'air d'un perroquet qui mange une cerise. »
Un marchand d'estampes voulait (le 25 juin) vendre cher le portrait de madame de Lamotte (fouettée et marquée le 21), et donnait pour raison que l'estampe était avant la lettre.
On demandait à Diderot quel homme était M. d'Epinay. « C'est un homme, dit-il, qui a mangé deux millions sans dire un bon mot et sans faire une bonne action. »
Un prédicateur de la Ligue avait pris pour texte de son sermon: Eripe nos, Domine, a îuto fœcis, qu'il traduisait ainsi : « Seigneur, débourbonnez-nous ! »
Quelque temps avant que Louis XV fût arrangé avec madame de Pompadour, elle courait après lui aux chasses. Le roi eut la complaisance d'envoyer à M. d'Etiolés (1) une ramure de cerf. Celui-ci la fit mettre dans sa salle à manger avec ces mots : « Présent fait par le roi à :M. d'Etiolés. »
^laupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant, dit un jour : « Je voudrais, dans ce moment -ci, résoudre un beau problème qui ne fût pas difficile. » Ce mot le peint tout entier.
Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions à plusieurs ex-jésuites. M. de Tressan lui dit: « Sire, Votre
(l) Mari de la Pompadour
Majesté ne fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus profonde misère ? »
« Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disait M..., il suffit d'observer que ]\I. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que le connétable de Montmorency. »
On disait à Delon, médecin mesmériste : « Eh bien ! M. de B... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir. — Vous avez, répondit-il, été absent ; vous n'avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri. »
Du temps de ^I. de Machault, on présenta au roi le projet d'une cour plénière, telle qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses qu'il ferait au premier président ; tout fut esjjliqué dans un mémoire dans lequel on disait :« Ici, le roi prendra un air sévère ; ici, le front du roi s'adoucira : ici, le roi fera tel geste, etc. » Le mémoire existe.
On réfutait je ne sais quelle opinion de M... sur un ouvrage, en lui parlant du public, qui en jugeait autrement : « Le public, le public ! dit-il ; combien faut-il de sots pour faire un public? »
A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis. M... disait: « J'ai lu c[uel(iue part qu'en politique il n'y avait rien de si malheureux pour les peuples que les règnes trop longs. J'entends dire que Dieu est éternel : tout est dit. »
M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces vers :
Votre prudence est endormie De loger magnifiquement Et de traiter superbement Votre plus cruelle ennemie.
M. le régent avait promis de faire quelque chose du jeune Arouet, c'est-à-dire d'en faire un important et de le placer. Le jeune poète attendit le prince au sortir du conseil, au moment où il était suivi de quatre secrétaires d'Etat. Le prince le vit et lui dit : a Arouet, je ne t'ai pas oublié, et je te destine le département des niaiseries. — Monseigneur, dit le jeune Arouet, j'aurais trop de ri- \aux... En voilà cjuatre. » Le prince pensa étouffer de rire.
On demandait à !^L de Lauzun ce qu'il répondrait à sa femme (qu'il n'avait pas vue depuis dix ans), si elle lui écrivait : « Je viens de découvrir que je suis grosse. » Il réfléchit, et répondit : « Je lui écrirais : « Je suis charmé « d'apprendre que le Ciel ait enfin béni notre union. Soi- « gnez votre santé; j'irai vous faire ma cour ce soir. »
Rulhière disait un jour à C... : « Je n'ai jamais fait qu'une méchanceté dans ma vie. — Quand finira-t-elle ? » demanda C...
Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui dit : « Dans quel cabaret t'a-t-on équipé de la sorte? — Dans un cabaret où vous avez payé l'écot, à Kollin », dit le soldat. Le roi, qui avait été battu à Kollin, trouva cependant le mot excellent.
Un homme était en deuil de la tête aux pieds : grandes pleureuses, perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l'aborde tristement: a Eh! bon Dieu! qui est-ce donc que vous avez perdu? — Moi, dit-il, je n'ai rien perdu: c'est que je suis veuf. »
M. l'évêque de L... étant à déjeuner, il lui vint en visite l'abbé de... L'évêque le prie de déjeuner; l'abbé refuse. Le prélat insiste. « Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeuné deux fois, et d'ailleurs c'est aujourd'hui jeûne. »
La rareté d'un sentiment vrai fait ciue je m'arrête quelquefois dans les rues à regarder un chien ronger un os. « C'est au retour de Versailles, ■Nlarly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis le plus curieux de ce spectacle. »
lOG CHAMFORT
Colbert disait, à propos de l'industrie de la nation, que le Français changerait les rochers en or si on le laissait faire.
M... me disait: « Je ne régarde le roi de France que comme le roi d'environ cent mille hommes auxquels il partage et sacrifie la sueui-, le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cent mille hommes, dans des proportions déterminées par les idées féodales, militaires, antimorales et antipolitiques qui avilissent l'Europe depuis vingt siècles. »
Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte des batailles de Tuiin, d'Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies, d'Hochstett, les plus honnêtes gens de la cour disaient : « Au moins, le roi se porte bien : c'est le principal. »
« Dans lé monde, disait M... (1), vous avez trois sortes d'amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous et vos amis qui vous haïssent. »
M. de Roquemont, dont la femme était très galante, couchait une fois par mois dans la chambre de madame pour prévenir les mauvais propos si elle devenait grosse, et s'en allait en disant : « !Me voilà net ; arrive qui plante ! »
La marquise de Saint-Pierre était dans une société où l'on disait que M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes sans en avoir jamais aimé une. « Sans aimer ! c'est bientôt dit, reprit-elle : moi, je sais une femme poiv laquelle il est revenu de tiois cents lieues. » Ici elle raconte l'histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration : « Il la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y sommes restés trois jouis. »
M. le régent disait à M"* de Parabère, dévote, qui, pour lui plaire, tenait quelques discours peu chrétiens : « Tu as beau faire, tu seras sauvée. »
M. de VoJtaire, voyant la religion tomber tous les jours, disait une fois: « Cela est pourtant fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous ? — Oh ! lui dit M. Sabatier de Castres, consolez-vous ; les occasions ne vous manqueront pa« plus que les moyens. — Ah ! ]\Ionsieur, reprit douloureusement M. de Voltaii-e, hors de l'Eglise, point de salut. »
D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait chez madame du DeiFand, oîi étaient M. le président Hénault et M. de Pont de Veyle. Arrive un médecin nommé Fournier, qui, en entrant, dit à madame du Deffand : « Madame, j'ai bien l'honneur de vous jjrésenter mon très humble respect » ; à 'M. le président Hénault : « Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer » ; à M. de Pont de Veyle : « Monsieur, je suis votre très humble serviteur » ; et à d'Alembert : « Bonjour, Monsieur. »
Madame la princesse de Conti, fille de Louis XIV, ayant vu madame la dauphine de Bavière qui dormait ou faisait semblant de dormir, dit, après l'avoir considérée : « Madame la dauphine est encore plus laide en dormant que lorsqu'elle veille. » i\Iadame la dauphine, prenant la parole sans faire le moindre mouvement, lui répondit : « Madame, tout le monde n'est pas enfant de l'amour. »
On assure que madame de INIontpensier, ayant été quelquefois obligée, pendant l'absence de ses clames, de se faire remettre un soulier par quelqu'un de ses pages, lui demandait s'il n'avait pas eu quelque tentation. Le page répondait que oui. La princesse, trop honnête pour profiter de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le mettre en état d'aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle était la cause.
M..., Provençal qui a des idées plaisantes, me disait, à propos de rois et même de ministres, que, la machine étant bien montée, le choix des uns et des autres était indifférent. « Ce sont, disait-il, des chiens dans un tournebroche : il suffit qu'ils remuent les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il ait de Tintelligence ou du nez, ou rien de tout cela, la broche tourne, et le souper sera toujours à peu près bon. »
108 CHAMFOET
Un Français avait été admis à voir le cabinet du roi d'Espagne, Arrivé devant son fauteuil et son bureau : « C'est donc ici, dit-il, que ce grand roi travaille? — Comment, travaille ! dit le conducteur ; quelle insolence ! ce grand roi travailler ! Vous venez ici pour insulter Sa Majesté ! » Il s'engagea ime querelle oîi le Français eut beaucoup de peine à faire entendre à l'Espagnol qu'on n'avait pas eu l'intention d'offenser la majesté de son maître.
Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne : c'est ce qui les sauva ; et une chose avérée et qui m'a été garantie par plusieurs Français alors en Portugal, c'est que le roi n'a jamais su l'énormité du désastre. On lui parla d'abord de quelques maisons tombées, ensuite de quelques églises, et, n'étant jamais revenu à Lisbonne, on peut dire qu'il est le seul Lomme de l'Europe qui ne se soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de lui.
Un homme était abandonné des médecins ; on demanda à M. Tronchin s'il fallait lui donner le viatique. « Cela est bien collant », répondit-il,
M. de Choiseul-Gouffier voulant faire, à ses frais, couvrir de tuiles les maisons de ses paysans, exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs tailles.
M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si son intrépidité n'était pas ébranlée au commencement d'une bataille. « Oui, dit AL de Turenne, j'éprouve une grande agitation; mais il y a dans l'armée plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de soldats qui n'en éprouvent aucune. »
Dans le temps qu-'il y avait des jansénistes, on les distinguait à la longueur du collet de leur manteau. L'arche-
vêque de Lyon avait fait plusieurs enfants ; mais, à chaque équipée de cette espèce, il avait soin de faire allonger d'un pouce le collet de son manteau. Enfin le collet s'allongea tellement qu'il a passé quelque temps pour janséniste et a été suspect à la cour.
On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de l'archevêque de Reims, Le Tellier-Louvois, sur son rang et sur sa naissance ; on sait combien, de son temps, elle était célèbre dans toute la France. Voici une des occasions où elle se montra tout entière le plus puissamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu de son gouvernement de Berry, allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid très aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relais et demanda pour qui c'était. On lui dit que c'était pour l'archevêque de Reims, qui allait à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un auquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant qu'on attelait, le duc charge un des gens de l'archevêque de lui demander une place pour un honnête homme dont la voiture -vàent de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. « Quel homme est-ce? dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut? — Je le crois, ^Monseigneur ; il a un air bien honnête. — • Qu'appelles-tu honnête ? Est-ce bien mis ? — • Monseigneur, simplement, mais bien, — A-t-il des gens? — Monseigneur, je l'imagine. — Va-t'en le savoir. » Le domestique va et revient. « Monseigneur, il les a envoyés devant à Versailles. — Ah ! c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. » Le laquais va et revient. « Oui, Monseigneur, il est gentilhomme. — A la bonne heure ! Qu'il vienne, et nous verrons ce que c'est. » Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. « Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre ; mais je ne pouvais donner une place dans ma voiture à un homme
1 10 CHAMFOttT
de rien : vous en conviemirez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois? — Oui, Monseigneur. — Et vous allez à Versailles? — Oui Monseigneur. — Dans les bureaux apparemment? — Non, je n'ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier... — Qui ? M. de Louvois ? — Non, Monseigneur, le roi. — Le roi! {Ici l'archevêque se recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente ? — Non, ^Monseigneur : c'est une longue histoire. — Contez toujours. — C'est qu'il y a deux ans j'ai marié ma fille à un homme peu riche... {V archevêque reprend un peu de Fespoce qu'il a cédé dans la voiture) mais d'un très grand nom. » {L'arclievêquer recède la place.) Le duc continue : « Sa Majesté avait bien voulu s'intéresser à ce mariage... {V archevêque fait beaucoup de place) et avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait. — Comment donc ! Un petit gouvernement, sans dout«? De quelle ville? — Ce n'est pas d'une ville, Monseigneur : c'est d'une province. — D'une province, Monsieur ! crie l'archevêque en reculant dans l'angle de sa voiture, d'une province î — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — • Lequel donc ? — Le mien, celui de Berry, que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi ! Monsieur... vous êtes gouverneur du... ? Vous êtes donc le duc de... ? » Et il veut descendre de sa voiture. « Mais. monsieur le duc, que ne parliez- vous ? Mais cela est incroyable! Mais à quoi m'exposez- vous? Pardon de vous avoir fait attendre... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas... Je suis bien heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez gentilhomme: tant de gens le disent' sans l'être ! Et puis ce d'Hozier est un fripon. Ah ! mon-' sieur le duc, je suis confui?. — ■ Remettez -vous, Monseigneur. Pardonnez à votre laquais : il s'est contenté de vous dire que j'étais un honnête homme; pardonnez à d'Hozier, qui vous exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré ; et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves pour monter dans votre carrosse. »