‹ ChamfortChapitre 5 sur 57 · PRÉFACE I X · texte numérisé non relu

PRÉFACE I X

faits caractéristiques », comme dit Taine, qui font une riche mine pour les curieux de cette époque.

Arrogance et fatuité des nobles, ignorance et incrédulité du clergé, morale facile chez les plus grandes dames, inanité de la vie mondaine, tous ces exemples s'y montrent sous leur jour, le plus soigneusement étiquetés et rangés par un homme décidé à ne pas en laisser passer un.

Voici la famille royale qui se croit d'essence supérieure. Madame qui s'étonne en voyant que sa bonne a cinq doigts comme elle; le roi qui prononce un discours où, sont notés les moindres gestes qu'il doit faire et devenu un véritable automate grâce à la rigueur de l'étiquette; ses ministres sans volonté, sans énergie, entraînés par la machine despotique qui continue à marcher toute seule, si bien qu'ainsi que des chiens dans un tournebroche, il suffit qu'ils remuent les pattes.

Voilà la noblesse si peu instruite que M. de Ségur ayant publié une ordonnance exigeant pour l'artillerie des nobles instruits, on ne peut admettre que des roturiers ; si orgueilleuse que l'homme de qualité, chef-d'œuvre de la Providence, lui paraît une preuve de l'existence de Dieu; si peu fière, que d' Argenson jugeait de sa solidité comme ministre d'après sa vassalité; si peu patriote, qu'après Ramillies et Malplaquet, elle ne s'inquiétait que de In bonne santé du roi.

Le clergé fait preuve d'autant d' incrédulité quelle est préoccupée de ses intérêts d'ici-bas.

On promenait la châsse de sainte Geneviève pour obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route qu'il commença à pleuvoir; alors on entendit l'évéque dire en plaisantant : « La Sainte se trompe, elle croit qu'on lui demande de la pluie ».

Le curé de Bray passe des catholiques aux protestants et réciproquement suivant ses intérêts momentanés. Un abbé ayant déjeuné deux fois, refuse à dîner, à cause du jeûne.

Quant aux femmes, ce qu'on en dit passe toutes les suppositions. M. de la Beynière devant épouser Mlle de Jnrevfe, vantait à son beau-frère le bovhfur qui l'ntten-

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(Idif: — C'elit déiiend du piemitr unmut iju^tlh- uuni, lin répond celui-ci cyniquement.

Chamfort écrit des femmes :

c II existe entre elles et les hommes des jantaiiies d'épid(-rm:e, et trè.< peu de sympathies d'esprit, d'âme et de roractère ».

Pour ce qui est des anecdotes amoureuses, Chamfort, célibataire déterminé, sans cesse prêt à bafouer le mariage et la famille, les avait notées avec un soin particulier, ceci par exemple :

— Une des meilleures raisons quon puisse avoir de ne ge marier jamais, c'est qu'on n'est pas tout à fait la dupe d'une femme tant qu'elle n'est point la vôtre.

La récolte dans un tel milieu pouvait être riche, aussi Chamfort a-t-il moissonné largement, et son curieux livre, rempli d'anecdotes et de pensées, forme le plus complet répertoire que Von possède sur l'histoire particulière d'une époque.

D'haleine trop courte, il n'a pu mener à bien aucun ou crage d'un peu d' étendue ; cantonné obstinément dans son coin, il a refusé de s'élever et de regarder ce qui se pa-isaiî ailleurs; pessimiste endurci, il n'a pu écrire un livre digne d'un moraliste; mais parmi ceux qui ont manié la saillie française, Chamfort reste au premier rang. Ses mots aigus et cinglants seront toujours volontiers cités, mais on sera toujours certain de trouver, pour reprendre une de ses expressions, un peu d'arsenic au fond.

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