PREFACE MI
dans le f^ouvenir de In postérilt. Qu'est-ce donc qui Va fait, vivre jusqu'à nous?
Uniquement ses Pensées et ses Anecdotes.
A partir de 1786, Chamfort avait pris V habitude de consigner chaque soir sur des feuilles volantes les traits qui lui étaient échappés ou quil avait recueillis de la bouche des autres.
A sa mort i^usieurs cartons en étaient remplis; peutêtre avait-il idée de les rassembler en un volume sur les mœurs de l'ancienne monarchie {certains détails le laisseraient supposer), peut-être ne voulait-il s'en servir que j)0ur émailler ses conversations, le fait est aussi très possible.
Quel qu'en ait été le but, ces pensées et anecdotes forment sa seule œuvre, celle où se montrent toute sa pensée — je ne dirai pas son système philosophique, car vraiment il n'en eut jamai<, — .?es rancœurs, se.^ colères, tout son pessimisme enfin.
Nous avons vu précédemment comment la vie, qui n'avait d'abord été pour lui qu'une source de jouissances, devint le motif de la plus amère des désillusion n. Beplié sur soimême, faisant des projets pour vivre dans la solitude n l'instar de Bousseau, et pourtant attiré malgré lui par une société oit il trouvait à la fois l'occasion de déverser sa bile et de trouver aliment à sa misanthropie, Chamfort rédige le plus cruel des réquisitoires contre l'humanité. Avec quel soin il laisse de côté les épisodes agréables, aver quel plaisir méchant il enregistre ceux qui égratignent ! Non seulement il les recueille, mais il les répète, il s'en sert dans) sa conversation^ dans ses lettres:
— Quand j'ai eu le matin la conversation de Chamfort, disait Mine Helvétixts, elle m'attriste pour le reste de la journée!
Tant de causticité dénote de la myopie et un esprit étroit. Penché sur les vices, comme un savant sur son microscope, il ne veut regarder que dans un étroit rayon, le monde de la cour et de la ville: il refuse de s'élever, d^ considérer la société entière, de voir l^ admirables exemples d'héroïsme, de vertu civique, d'énergie indomptable
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que cette société va bientôt donner au siècle. Chamfort fit comme les Prussiens de Brunswick qui, sur les rapport^ de quelques beaux esprits et d'après quelques anecdotes publiques et scandaleuses, s'attendaient à trouver tin peuple pourri.
Considère-t-il la monarchie? il ne voit que Louis XV ; la morale? il cite tel ou tel couple célèbre par ses scandales; la famille? il rapporte les fredaines d'un jeune libertin.
Il possède le même défaut que certain auteur anglais, grand écrivain celui-là, Swift, il porte les mêmes œillères et regarde toujours dans le même sens.
Et pourquoi tant de bave?
« Parce que, dit-Il dans une lettre, il s'e*f attiré la haine d'une foule de sofs et de méchants. »
Haï lui, l'auteur choyé de petites pièces bonnes tout au plus, comme aurait ait Molière, « à mettre au cabinet »/
« Je me suis indigné, continue-t-il, d'avoir si souvent la preuve que le mérite donné, né sans or et sans parchemins, na rien de commun avec les hommes. » Sûrement c'est d'autres que lui dont il parle, car son mérite littéraire fut plus que mince, et, d'autre part, son défaut de noblesse ne l'empêcha ni d'entrer à V Académie, ni de pénétrer à la Cour, ni de recevoir des prix académiques.
On est tenté en lisant de telles lignes de souscrire au jugement de Saint e-B-euve, qui lui reproche d'avoir demandé en 1792 la suppression des cabriolets parce qu'il n'avait jamais pu en avoir, d'oîi rhumes de cerveau, taches de boue, etc.
« Ce petit ballon .dont Diderot disait qu'une piqûre d'épingle faisait sortir un vent violent », toute sa vie se plaignit des faveurs qu'il n'avait pu obtenir, et quand il les eut, enrageait de ne pourvoir tonner contre la société qui les lui avait données.
Mais oublions ses colères risibles et ses récriminations ; rendons-lui cette justice qu'il sut choisir les anecdotes les plus typiques pour dépeindre les mœurs de ceux dont il s'est exclusivement occupé. Il y a là une série de « jjetifs