‹ ChampavertChapitre 50 sur 52 · DAMNATION · texte numérisé non relu

DAMNATION

— La plaine est obscure et solitaire, lève-toi, ma grande amie, et descendons le clos; viens errer, làbas, près de la citerne; il y a bien long-temps que je ne me suis agenouillé sur cette terre; le houx ombrageant son berceau mortuaire, a peut-être été brouté? Allons voir.

— Oh ! non pas, ce houx est vert et touffu et l'herbe haute et belle; mes pleurs sont une pluie féconde, et je les en arrose chaque nuit.

— Chaque nuit tu descends à la source?

— Oui ! chaque nuit : quand tout dort en la maison, je me lève et descends faire ma prière sur sa tombe; quand j'ai bien prié et bien pleuré sous le ciel, je me sens plus calme. La nature semble me

pardonner mon crime ; il me semble entendre dans le silence universel une voix partant des étoiles, qui me crie : — Ton crime n'est pas le tien, faible enfant de la terre, il est aux hommes! à la société!... que son sang retombe sur eux et sur elle!... Je rentre avant l'aurore, et je goûte alors un sommeil plus paisible et sans rêves affreux.

— Mystérieuse ! pourquoi ne me parlas-tu jamais de tes visites nocturnes? je m'y serais trouvé aussi, moi, je serais venu prier et pleurer avec toi!

— Garde-t-en, Champavert, garde-t-en bien, tu me perdrais ! Plusieurs fois, mon père soupçonneux m'a suivie, j'en suis sûre, je l'ai vu, là, caché derrière le mur de la citerne, il m'écoutait ; nous nous serions trahis. Aussi, ai-je bien soin de prier bas, de peur qu'il n'entende pourquoi je prie. Il m'a demandé plusieurs fois, avec un sourire d'intelligence, si je n'étais pas somnambule : j'ai feint de ne pas comprendre, et, sans me déconcerter, j'ai répondu que cela pouvait bien être.

Ils étaient presque au bas du sentier rapide qui conduit à la source ; la lune avait disparu, le ciel était noir, quelques éclairs passaient comme des phosphores à l'horizon, Flava était appuyée sur le bras de Champavert, qui froissait dans sa main une branche de verveine.

— Quelle odeur plus suave que cette verveine des Indes! Aimes-tu les fleurs, Flava?

DAMNATION Zl-J

— Beaucoup.

— Toi, aimer les fleurs, Flava, c'est de l'amourpropre ! aimes-tu les parfums?

— Beaucoup.

— Pour moi, je les aime follement ! on dit que cela sied mal à un homme, que m'importe! je n'en suis pas plus efféminé pour cela. Si je me laissais aller, je remplirais mon logis de plantes balsamiques, je me chargerais de senteurs comme une petite maîtresse. Quand je suis accablé, une branche de chèvrefeuille odorant est pour moi toute une consolation.

Bien des cavaliers montent la garde pour une belle, à son balcon ; moi, je la monterais pour une fleur ; bien des cavaliers font de longs chemins pour causer d'amour, j'irais en Espagne pour une bergamote, en Orient pour du benjoin; bien des cavaliers vendent leur manteau pour en jouer le prix, moi, je troquerais le mien contre un flacon d'essence de roses.

Mais, pour moi, par-dessus tout, Flava, tu es le flacon le plus odorant, le réséda le plus suave, le baume arabique le plus précieux ! Aussi, pour toi, je ferais plus que de guetter sous un balcon, je ferais plus qu'un pèlerinage, je ferais plus que de me dépouiller de mon manteau, je vivrais, si tu l'exigeais!...

— Tu te trahis encore, Champavert, serais-tu

prêt? dis-le-moi, je t'en prie, souviens-toi de ta promesse !

— Oh ! non pas cela, je veux dire que si j'étais décidé au néant, et que tu voulusses que je vécusse, je vivrais.

— Champavert, tu blasphèmes en parlant ainsi de néant, tu me fais mal infernalement !... Regarde donc ce ciel sillonné, cette plaine, ces monts, cette majestueuse nature ! regarde-moi! et après cela, crois au néant si tu peux?

— Comme toi, Flava, j'aimai jadis les poèmes et les phrases.

— Hélas ! si nous ne devions pas renaître heureux pour l'éternité, ce serait bien atroce!... Une vie de souffrances et de misères et plus rien après?...

— Le néant.

— Oh ! tu ne le crois pas !

— Si ! je le crois ! C'est par lâcheté que les hommes reculent devant l'anéantissement : ils se façonnent à leur guise une vie future, se bercent et s'enivrent de ce mensonge qu'ils se sont fait à eux-mêmes ; et, tous contens de cette trouvaille, quand ils agonisent, comme des fous sur le lit de fer, avec un rire niais sur les lèvres, ils vous disent : — Adieu ! au revoir, je pars pour un monde meilleur, nous nous retrouverons là-haut! et puis, avec un rire encore plus niais, les héritiers, joyeux dans le cœur, répondent : — Adieu ! bon voyage ! nous nous rejoindrons

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