‹ ChampavertChapitre 51 sur 52 · DAMNATION J · texte numérisé non relu

DAMNATION J

avant peu, préparez nos places dans rhôtellerie du paradis.

— Eh bien ! non ! idiots que vous êtes ! vous allez

où vont toutes choses, au néant! Et c'est face à

face avec la mort, et le pied dans la fosse, lâches, que je vous dis cela ! Je ne veux pas d'une autre vie, j'en ai ass'z de vivre, c'est le néant que j'appelle!...

— Taisez-vous, taisez-vous, Champavert, ne blasphémez pas ainsi ; si vous saviez, votre regard est affreux ! Mais quelle serait donc, mon ami, la récompense des malheureux torturés ici-bas?

— Qui dédommagera le cheval de ses sueurs, la

forêt de la hache, de la scie et du feu ? Sans doute,

il y a une autre vie aussi pour les chevaux et les chênes?... Un paradis !...

— Vous êtes égaré, taisez-vous, Champavert, Dieu vous entend ; ne craignez-vous pas son tonnerre?

— S'il était un Dieu qui lançât la foudre, je le défierais ! Qu'il me lance donc sa foudre, ce Dieu puissant qui entend tout, je le défie! Tiens, je crache contre le ciel ! Tiens, regarde là-bas, vois-tu ce pauvre tonnerre qui se perd à l'horizon! on dirait qu'il a peur de moi. Ah ! franchement, ton Dieu n'est pas susceptible sur le point d'honneur : si j'étais Dieu, si j'avais des tonnerres à la main, oh ! je ne me laisserais pas insulter, défier par un insecte, un ver de terre !

Du reste, vous autres chrétiens, vous avez pendu

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votre Dieu, et vous avez bien fait, car, s'il était un Dieu, il serait pendable.

— Oh ! laissez-moi fuir, la terre s'entr'ouvre sous

vos pas! Satan, tu me fais horreur! laissez-moi,

Champavert, moi, je n'ai pas fait de pacte ; je vous en prie, taisez-vous, je suis morte si vous blasphémez plus ! Faut-il donc que je baise vos pieds?...

— Jusqu'à cette heure, j'avais gardé mon sangfroid, mais tant de misères m'enragent!... Oh! si je tenais l'humanité comme je te tiens là, je l'étranglerais ! Si elle n'avait qu'une vie, je la frapperais de ce couteau, je l'anéantirais! si je tenais ton Dieu, je le frapperais comme je frappe cet arbre ! si je tenais ma mère, ma mère qui m'a donné la vie, je l'éventrerais! C'est une chose infâme qu'une mère!... Ah! si du moins elle m'avait étouffe dans ses entrailles, comme

nous avons fait de notre fils Horreur! Je

m'égare...

Monde atroce! il faut donc qu'une fille tue son fils, sinon elle perd son honneur!... Flava! tues une fille d'honneur, tu as massacré le tien!... tu es une vierge, Flava ! Horreur!

Ote-toi de dessus cette fosse, que je creuse la terre de mes ongles ; je veux revoir mon fils, je veux le revoir à mon heure dernière!

— Ne troublez pas sa tombe sacrée....

— Sacrée I Je te dis que je veux revoir mon fils

à mon heure dernière! laisse-moi fouiller cette fosse.

DAMNATION 33j

La pluie tombait à flots, le tonnerre mugissait, et quand les éclairs jetaient leurs nappes de flammes sur la plaine, on distinguait Flava, échevelée ; sa robe blanche semblait un linceul, elle était couchée sous les touffes du houx. Champavert, à deux genoux sur terre, de ses ongles et de son poignard fouillait le sable. Tout à coup, il se redressa tenant au poing un squelette chargé de lambeaux : — Flava! Flava! criait-il, tiens, tiens, regarde donc ton fils; tiens, voilà ce qu'est l'éternité !... Regarde !

— Vous me faites bien souffrir, Champavert, tuezmoi ! Tout cela pour un crime, un seul, ah I c'en

est trop....

— Loi ! vertu ! honneur ! vous êtes satisfaits ; tenez, reprenez votre proie!... Monde barbare, tu l'as voulu, tiens, regarde, c'est ton œuvre, à toi. Es-tu content de ta victime? es-tu content de tes victimes?... — Bâtard ! c'est bien effronté à vous, d'avoir voulu naître sans autorisation royale, sans bans! Eh! la loi? eh! l'honneur?...

Ne pleure pas, Flava, qu'est-ce donc ? rien : un enfanticide. Tant de vierges timides en sont à leur troisième, tant de filles vertueuses comptent leurs printemps par des meurtres Loi barbare! préjuge

féroce ! honneur infâme ! hommes ! société 1 tenez ! tenez votre proie!... Je vous la rends !!!...

En hurlant ces derniers mots, Champavert lança

au loin le cadavre qui, roulant par la pente escarpée, vint tomber et se briser sur les pierres du chemin.

— Champavert! Champavert! achève-moi! râlait Flava, froide et mourante ; es-tu prêt, maintenant?...

— Oui!...

— Frappe-moi, que je meure la première !... Tiens, frappe là, c'est mon cœur!... Adieu!!!

— Au néant!!!

A ce dernier mot, Champavert s'agenouilla, mit la pointe du poignard sur le sein de Flava, et, appuyant la garde contre sa poitrine, il se laissa tomber lourdement sur elle, l'étreignit dans ses bras : le fer entra froidement, et Flava jeta un cri de mort qui ftt mugir les carrières.

Champavert retira le fer de la plaie, se releva, et, tête baissée, descendit la colline et disparut dans la brume et la pluie.

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