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Champfleury; Courbet

Avez-vous jamais compris les querelles d’école? Depuis vingt-cinq ans ils se battent sur le terrain des lettres, qui pour une doctrine, qui pour une autre, et chose étrange, il n’y a pas le plus léger prétexte à bataille. Tout le monde a raison.

Pourquoi donc alors tirer tant de glai-

ves et déployer tant de bannières ? Est-ce que Fart n’est pas multiple? Avez-vous le droit de l’envisager seulement sous une de ses formes, en jetant le voile sur toutes les autres? Vous seriez le premier à rire du lapidaire assez absurde pour ne tailler qu’une seule facette à un diamant.

Ceci est à l’adresse de MM. Champfleury et Courbet, deux fiers paladins, morbleu ! L’idéal n’a qu’à bien se tenir, le réalisme n’en fera qu’une bouchée.

Réalisme, c’est à dire exactitude absolue, reproduction nette, scrupuleuse, et au besoin triviale, de tous les types, en littérature comme en peinture.

O grand’mère ! que vous avez de grandes dents !

Voyons, messieurs , renoncez à jouer le rôle du loup ; ne croquez pas ce pauvre petit Chaperon rouge. Ecole réaliste ! il ne fallait plus, en vérité, que celle-là

pour faire suite à l’école classique, à l’école romantique et à l’école du bon sens, qui ont voulu nous manger tour à tour.

Si vous êtes sages, vous vous bornerez simplement à l’exploitation de votre genre, sans décrier celui des autres. Un amateur qui s’extasie devant les tableaux de l’école flamande n’ôte absolument rien au mérite des fresques de Raphaël... Non, messieurs ! et le meilleur roman de Balzac n’enlève rien à l’éclat du diadème poétique de Victor Hugo. Nous avons frémi, hier, aux sinistres développements d’un drame; demain nous assisterons sans déplaisir à une représentation de la Ciguë ou de Mademoiselle de la Seiglière. Quelquefois , le soir , lorsque Rachel ne voyageait point en Russie ou à New-York, si la chaleur n’était pas trop étouffante et si notre digestion n’était pas trop pénible, eh bien, nous supportions volontiers une

tragédie de Corneille... Oui, messieurs!

et le public nous ressemble. Une école ne démolit jamais l’autre. Nous acceptons votre réalisme comme une des formes de l’art, comme une des facettes du diamant, et nous ne reconnaissons en littérature qu’une doctrine, celle du goût.

L’auteur de Mademoiselle Mariette est né à Laon, le 10 septembre 1821. Son aïeul, qui s’appelait Husson, changea son nom patronymique, et transmit à ses descendants celui de Fleury. Le petit-fils, à son tour, jugea convenable d’ajouter un champ de plus à l’héritage et de signer Champfleury. Or ce soin délicat de poétiser un nom nous semble tout à fait contraire aux principes du réalisme, et le jeune écrivain se trouve, dès le début, en opposition directe avec son école.

Voilà de nos apôtres !

Champfleury, dans les Souffrances du

professeur Delteif confesse trop ingénument les énormités de sa vie de collège pour que nous prenions à tâche de lui administrer de nouveau ce que jadis il a dû recevoir plus d’une fois, des coups de férule. On lit son histoire en parcourant celle du petit Bineau , ce méchant espiègle, qui rapportait sans cesse à la maison des culottes déchirées et d’abominables bulletins, où, parmi les nombreuses observations du maître, conduite légère était la moins triste et la moins accablante. Dès l’âge le plus tendre , Jules (c’est le nom de baptême de notre héros) ne manifesta d’enthousiasme que pour la musique ou la lecture des pièces de théâtre. Madame Fleury ne put vaincre chez son fils les instincts de la dissipation et du vagabondage qu’en lui permettant de lire les œuvres de Molière. Jules se délectait surtout aux intermèdes et aux di-

vertissements, où le grand auteur comique use à satiété du bâton et de la seringue. Le goût décidé qu’il montra plus lard pour la pantomime ne fut évidemment qu’une réminiscence de ses premières lectures.

Arrivé en quatrième, Jules petit Bineau déclara qu’il ne voulait plus retourner au collège, alléguant, pour justifier cette brusque détermination , qu’il avait les vers latins en horreur profonde. Il a voué une haine égale aux vers français. Ne s’expliquant pas cette aversion bizarre, Théophile Gautier voulut, un jour, enseigner la prosodie â ce contempteur incorrigible des poètes.

— Enfin, dit l’illustre maître, conviens qu’il est par trop ridicule de repousser la versification.

— Pourquoi ?... Tu repousses bien la

musique 1 ! riposte Champfleury. Dès que tu considères un piano comme une armoire, laisse-moi dire que les rimes sont des clochettes.

Il n’y eut plus moyen de s’entendre. Si l’auteur de Mademoiselle Mariette , en quittant le collège, n’avait qu’une trèsmédiocre connaissance des langues grecque et latine, en revanche il déchiffrait au mieux les triples croches et sonnait admirablement du cor. Il se distinguait aussi sur le violoncelle à l’orchestre du théâtre de Laon. Ses relations un peu folles avec les actrices et les acteurs de province lui ont inspiré les Ragotins , une des plus jolies nouvelles des Contes d'été.

1 . Malgré deux ou trois cents feuilletons qu’il a rédigés, à diverses époques, sur des symphonies ou des opéras, Théophile est récrivain le plus musico phobe des temps modernes.

Mais sa famille trouva que ceci ne constituait point une éducation; elle envoya le jeune homme dans une école supérieure où l’on n’enseignait que la littérature et les langues vivantes.

Deux années après, M. Fleury, secrétaire de la municipalité de Laon, prît son fils avec lui, dans l’espoir qu’il arriverait à lui succéder un jour. Mais ayant osé, par malheur, avoir quelques idées neuves en administration, le pauvre secrétaire fut cassé brutalement aux gages et sortit avec son fils des bureaux de l’Hôtel-de- Ville.

Champfleury ne pardonne point à ses compatriotes l’intrigue dont fut victime l’auteur de ses jours. Il a consacré jusqu’alors à la vengeance une bonne moitié des élucubrations de sa plume, et son curieux livre des Bourgeois de Molin-

chart 1 n’a pas été goûté le moins du monde, assure-t-on, dans le chef-lieu du département de l’Aisne.

Toujours très - amateur de lecture , Champfleury s’imagina que le métier de libraire était le seul qui pût lui donner plein contentement de ses goûts. Il prit, un beau matin, la route de la capitale, et se fit admettre, en qualité de commis, dans une maison très-importante du quai des Grands-Augustins. On s’occupait exclusivement dans cette maison du placement des œuvres de Balzac et d’Eugène Sue. Mille volumes furent déposés, chaque jour, en paquets énormes , sur les épaules du jeune provincial, qui n’eut pas même l’autorisation d’en lire un seul. Il en fallait beaucoup moins pour le dégoû-

1. Ce roman de Champfleury a été publié parle journal la Presse .

ter à tout jamais de la profession de libraire. Désertant au plus vite avec deux autres commis , dont l’humérus était aussi disloqué que le sien t, Champfleury se reposa six mois de ses fatigues, profitant de quelques écus qui lui restaient en poche pour cultiver la connaissance de nombre de rapins à longue crinière et d’une foule d’artistes dramatiques au talent méconnu. Sa bourse, comme on se l’imagine bien, ne tarda pas à loger le diable. Il s’aguerrit alors à la misère joyeuse, narguant les privations et riant au nez de la faim, qui parfois resta plusieurs jours assise à la porte de ce phalanstère de bohèmes.

M Fleury, qui venait d’acquérir un

1. L’un de ces jeunes gens est aujourd’hui banquier en province ; c’est le frère de l’ancien ministre Fortoul. Le second a pris rang parmi nos peintres distingués; il se nomme Chintreuil.

atelier typographique1 et de fonder un journal, rappela son fils dans la vieille cité picarde.

Celui-ci devait bientôt la remplir de trouble et de désordre. Le jour, il aidait son père dans ses travaux d’imprimeur, et la feuille périodique lui permettait de faire ses premières armes en littérature ; mais le soir venu, ses occupations étaient d’un tout autre genre. On le vit se livrer dans les bals du faubourg à des évolutions chorégraphiques importées de la Grande- Chaumière ou de la Chartreuse. Puis il se déclara le chef d’une bande de six vauriens intrépides qui, chaque nuit, profit

1. Le frère de Jules, Edouard Fleury, est aujourd’hui à la tête de cet établissement. Outre sa qualité de maître typographe , M. Édouard Fleury est auteur de quelques ouvrages de philosophie économique et d’études remarquables sur les hommes de 93.

tant du sommeil des bourgeois paisibles, démolissaient et bouleversaient tout.

Fort heureusement pour la tranquillité de sa ville natale, Champfleury prêta l’oreille aux insinuations du diable littéraire, qui lui conseillait, en vertu de quelques articles passables insérés dans la feuille laonnaise, de reprendre le chemin de Paris, où devaient nécessairement se dérouler pour le jeune rédacteur les plus larges horizons de la gloire.

Il revint donc au milieu de sa troupe originale de cabotins et de peintres. Elle s’était accrue, pendant son absence, du futur romancier Murger et de Chien- Caillou, ce misérable graveur à l’eauforte, sur lequel Champfleury a écrit une simple nouvelle de trente pages que Victor Hugo, le premier, regarda comme un chef-d’œuvre, Le grand poète, après avoir lu Chien-Caillou , ne tarissait plus en

louanges. Il pria tous ses intimes de complimenter l’auteur. Enfin il daigna lui écrire :

<( Monsieur,

« Vous ayez médité sur ceux qui souffrent, et moi aussi. Un soir que vous passerez place Royale , nous causerons de toutes ces choses graves, qui ne préoccupent point les législateurs et les gouvernants, et qui préoccupent ces espèces de rêveurs frivoles qu’on appelle des poètes. »

Champfleury se dirigea donc vers la place Royale, afin de rendre visite au maître.

Victor Hugo dînait avec sa famille. On introduisit le jeune homme dans un vaste salon tout encombré de tapisseries de

18 CHAMPFLETJRY.

haute lisse, de bahuts , d’armures et de tableaux précieux. Sans prendre garde à ces magnificences , fauteur de Chien- Caillou se prit à tomber en extase devant un gros chat, couché sur un tapis de flnde, et qui se chauffait paresseusement au foyer.

La race féline a toutes les sympathies de notre auteur. Nous trouvons un chat dans les Contes domestiques , et celui de Mademoiselle Mariette est véritablement un matou d’une distinction rare. Ouvrez le cabinet de l’écrivain réaliste , vous y apercevrez une foule de chats en broderie ou en peinture.

Donc Champfleurv s’approcha de l’angora du poëte. Il voulut lui faire quelques amitiés, que celui-ci repoussa d’abord en jurant et en dressant le dos. Néanmoins le jeune homme réussit à l’amadouer à force de caresses; il entra pleinement

dans les bonnes grâces de l’animal , et quand, le dîner fini, toute la famille Hugo parut au salon , le père de Notre- Dame en tête, on vit Champfleury qui se roulait avec le chat sur le tapis de l’Inde.

Victor Hugo s’émerveilla de l’originalité du visiteur. Au lieu de causer de ceux qui souffrent , on passa la soirée à dire toutes sortes d’histoires plaisantes sur les chats. S’il eût été permis â Buffon de revenir un instant de l’autre monde, la conversation lui aurait paru fort instructive. Hugo, du reste, renouvela ses louanges au su jet de la touchante histoire du graveur à l’eau-forte.

Champfleury travaillait alors au Corsaire, et nous lui devons un très-curieux portrait du rédacteur en chef de cette feuille, M. Lepoitevin-Saint-Alme.

Ce vieil homme de lettres avorté (nous parlons au point de vue de la réputation)

CHAMPFLEURV.

traitait ses jeunes confrères avec une rare insolence. Il en avait toujours douze ou quinze pour collaborateurs, qu’il baptisait du nom très-irrévérencieux de petits crétins. Quant à leurs articles, il les appelait non moins irrévérencieusement des crottes. Or, le soir même de la visite à la place Royale, notre rédacteur en chef, rencontrant Champfleury dans les bureaux du Corsaire , lui donna sur l’épaule deux ou trois tapes familières , en disant :

— Soyez le bienvenu, mon petit crétin.

Nous apportez-vous des crottes ?

— Monsieur, répondit l’auteur de Chien- Caillou., d’autant plus offusqué de cette impertinence , que les éloges de Victor Hugo retentissaient encore à son oreille, apprenez que ces crottes-là sont taillées comme des pierres fines !

— Ah ! miséricorde ! s’écria le vieux journaliste, voici mes crétins qui tombent dans le péché d’orgueil!... Où allonsnous? où allons-nous ?

En attendant, il eut pour Champfleury, à dater de ce jour, une considération particulière et lui épargna toute espèce d’apostrophe désobligeante.

Lepoitevin-Saint-Àlme payait ses rédacteurs le moins possible, en sorte que notre héros , bien que passablement connu déjà 1 , n’était point riche. Il habitait une mansarde, dont le mobilier se composait d’un lit en bois peint, d’une table et d’un vieux fauteuil.

Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans!

Mademoiselle Mariette et Champfleury

1. Pauvre Trompette et Feu Miette, deux petits volumes, avaient suivi la publication de Chien - Caillou .

purent tout à leur aise faire écho à Lisette et à Béranger. Ces dames, aussi folles l’une que l’autre, aussi coquettes et aussi séduisantes, eurent plus d’une fois à se reprocher les mêmes torts.

J’ai su depuis qui payait sa toilette.

Champfleury, dans ses œuvres , a raconté fort en détail toutes ces délicates histoires, et peut-être même avec un excès de réalisme dont la morale devrait se plaindre. Lisez les Aventures de mademoiselle Mariette , si bon vous semble, et laisseznous tirer le rideau.

Voyant qu’il avait un assez grand nombre de nouvelles pour en composer un volume, le jeune homme parvint à inspirer, nous ne savons plus à quel imprimeur, une confiance sans limites, et les

frères Martinon reçurent en dépôt son premier livre. On n’en vendit pas quinze exemplaires. Heureusement le journalisme était là pour consoler Champfleury et lui donner toute la publicité que lui refusait le volume. Les Souffrances de M. le professeur Delteil , — les Trios des Chenizelles et les Ragotins obtinrent dans la Revue de Paris un retentissement de bon aloi.

Mais, à l’heure même du succès, quittant les journaux et renonçant à ses études réalistes, notre romancier se dirige vers le boulevard du Temple, ouvre la porte des Funambules et s’amuse à barbouiller de farine le visage de Pierrot. Sans dire gare et tout à fait à l’improviste, il devient l’auteur de pantomimes le plus distingué de son époque. Cinquante colonnes du feuilleton de la Presse l’affirment au public. Les comptes rendus sont

signés Gérard de Nerval ou Théophile Gautier. Quelle gloire !

Dites à Champfleury qu’il a ressuscité Debureau dans la personne de Paul Legrand, vous le rendrez le plus heureux des hommes.

Il espérait bien aussi doter les Funambules d’une Colombine de premier choix; mais l’actrice à laquelle il prodiguait ses conseils était d’un caractère beaucoup trop folâtre pour en tirer profit. Elle ne fut pas même touchée de cette missive doucement ironique, publiée depuis dans les Contes d'automne.

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