LETTRE A COLOMBINE
« J’ai à me plaindre de toi ; tu tournes à la grande actrice et tu ne me semblés pas exécuter ta danse d’une façon sérieuse. Crois-tu que tu t’es cassé les jam-
bes dans ta jeunesse avec un maître pour t’amuser par la suite à rire avec les comédiens sur le théâtre, à regarder dans la salle ce qui s’y passe et à faire de petites grimaces au chef d’orchestre ? Si tu continues longtemps ce commerce, Colombine, il vaudrait mieux pour toi tacher d’obtenir un bon bureau de tabac. Il passe toute la journée une quantité de jeunes gens parmi lesquels on rencontre facilement trois ou quatre adorateurs ; l’art du cornet de papier ne demande pas de longues études : aie soin d’avoir une petite patte de lapin blanc avec laquelle tu ramasseras les bribes de tabac sur le comptoir ; tu les mêleras adroitement au tabac frais, afin de ne rien perdre, et tu arrangeras le tout de telle sorte que le consommateur ne se doute pas que tu lui as servi au moins moitié miettes. Quand aux cigares, il est bon de procéder à la
visite des boîtes de la régie et de trier ceux qui sont les mieux faits, pour les mettre dans une boîte spéciale destinée à la clientèle riche; les mauvais cigares mal faits, verts, humides, sont réservés à la population flottante parisienne qui ne fait que passer par hasard dans ta boutique plutôt que dans celle d’à côté; cette population fume pour avoir quelque chose dans les lèvres et ne s’inquiète pas de la bonne qualité des cigares. Certainement tu feras une jolie marchande de tabac. J’oubliais encore une recommandation :
quand un jeune homme, ou plutôt un homme d’un certain âge , jette sur le comptoir une pièce d’or en demandant un cigare de cinq sous, ne manque pas de lui dire : ((Trois bien secs, monsieur»; c’est la formule que j’ai surprise à une marchande du boulevard Montmartre , l’illustre Lolo, qui est en train de faire
CHAMPFLEVRY.
une fortune avec le trois bien secs , comme d’autres avec le trois-six. Tu comprends, mon amie, qu’il est difficile de refuser une jolie femme qui vous offre un petit paquet artistement fait , contenant trois cigares, et qui vous les garantit bien secs avec un doux sourire. 11 faut être tout à fait manant pour refuser , et il se trouve qu’au bout de la journée tu peux avoir pris à ce piège une centaine d’hommes polis, c’est à dire que, parmi simple morceau de papier , tu as forcé la vente de deux cents cigares. Ne trouves-tu pas mon idée heureuse ? Quand une comédienne croit qu’elle est sur les planches pour s’amuser, mieux vaut pour elle s’adonner à l’un de ces petits commerces.
11 est plus facile de trôner dans un débit de tabac qu’au théâtre. »
Cette lettre , d’une délicatesse charmante, écrite à une Colombine des Fu-
nambules, devait nécessairement rester incomprise. Peut-être la contrariété qu’en éprouva Cliampfleury le ramena-t-il plus vite à ses contes. Les lecteurs n’y ont rien perdu.
Vers ce temps-là , son modeste mobilier fut saisi par un impitoyable propriétaire, et, pour la troisième fois, il alla demander asile à ses amis les bohèmes.
On l’accueillit à bras ouverts. La bande était augmentée de Pierre Dupont, des peintres Courbet, Bonvin, Chintreuil, et d’une douzaine d’autres artistes et littérateurs pleins d’avenir, très-pauvres d’argent, mais riches en gaieté. Tous travaillaient, chantaient, philosophaient dans un garni commun de la rue des Canettes, non loin du fameux cabinet de lecture de madame Cardinal, chez laquelle Murger et Cliampfleury louaient des livres. Cette excellente femme, dont ils ont parlé dans
champfleur y.
leurs oeuvres, ne prononçait jamais leur nom sans un vif sentiment d’orgueil et de reconnaissance :
«—Je les ai connus! s’écriait -elle.
Ils venaient me voir. C’est là tout en face qu’ils demeuraient, mes auteurs ! )>
Il faut dire que, rue des Canettes, l’abondance ne régnait pas tous les jours.
Quand le dîner manquait à l’appel , un de nos bohèmes ouvrait la Cuisinière bourgeoise , y cherchait la formule des mets les plus exquis, lisait à haute voix cette formule, et les estomacs se déclaraient satisfaits.
Si, par hasard, un des hôtes du garni se trouvait en fonds, la pittoresque phalange débouchait, comme un seul homme, de la sombre allée du garni, traversait la rue avec la rapidité de l’ouragan et courait s’abattre tantôt sous les tilleuls de la
Chartreuse, tantôt sur les banquettes du parterre de l’Odéon , pour y siffler les pièces de M. Ponsard.
Déjà fort indisposé contre cet écrivain, Champfleury poussa la haine, un soir, jusqu’à le vouer aux dieux infernaux.
Voici pour quel motif.
À une représentation de Lucrèce , ayant protesté contre le genre avec trop de chaleur, on le mit à la porte, et, comme il opposait quelque résistance, un municipal fanatique jugea convenable, non-seulement de le jeter dehors, mais aussi de lui administrer deux pouces de baïonnette dans la partie la plus charnue de sa personne. L’humiliation était grande, si la blessure n’était pas dangereuse, et Champfleury déclara qu’il exécrerait Ponsard aussi longtemps que durerait la renommée de ce tragique. Sa haine, en conséquence , n’a été que passagère.
CH AMPFLEURY.
Dans les Confessions de Sylvius{ , notre écrivain reproduit en détail toutes ces mœurs extravagantes. Il étudie sur le vif les grands hommes du ruisseau , les personnages étranges de l’atelier, si terribles par leurs charges grotesques et leurs scies éternelles. MM. les rapins sont dessinés là de pied en cap.
Tout doit finir en ce monde, principalement la vie de bohème. Il est bon de le répéter à une foule de jeunes étourdis trop prompts à croire que le métier d’hommes de lettres, le plus difficile et
1. Une des nouvelles réunies dans les Contes vieux et nouveaux , par l’éditeur Michel Lévy. Ce livre, avec les Excentriques, forme la première manière de Champfleury. On y trouve des croquis d’une naïveté parfaite, et dont le plus grand charme, selon nous, consiste dans l’inexpérience même du jeune auteur, qui ne savait pas encore par quels procédés on combine dans un roman l’action des personnages.
CHAMPFLEORY.
le plus ardu de tous les métiers, s’apprend à la Chaumière.
Lorsque, plus tard, Champfleury publia les Aventures de mademoiselle Mariette, il était rentré depuis longtemps dans la vie réelle. Sa préface à miss G***, dont le dévouement amical a eu, dit-on, sur son avenir une si grande influence, montre un homme nouveau. Les Contes domestiques sont une calme peinture de la vie des petites provinces, et l’esprit du conteur marche, à partir de cette œuvre, vers des inspirations plus sages.
Du reste, au milieu de ses folles journées bohémiennes , que la bibliothèque fût royale, nationale ou impériale, Champfleury ne manquait jamais d’y passer, chaque jour, quatre ou cinq heures, penché sur des livres, et se formant une éducation préférable à celle du collège.
Il a été, sans contredit, sur les derniers
CHAMPFLEURT.
temps du règne de Louis-Philippe, un des collaborateurs les plus estimés du Corsaire , de V Artiste et de la Revue de Paris .
En 1848, nous le trouvons au nombre des fondateurs de V Événement. Ne tirez de ceci nulle conséquence fâcheuse au sujet de ses opinions. Champfleury n’est affligé d’aucune teinte rubiconde. Il n’accepte pas les systèmes plus ou moins burlesques par lesquels nos judicieux démocrates ont eu, dans ce siècle, la prétention de remplacer le christianisme. Devenu par hasard ami du fameux Jean Journet, il n’emprunta rien, absolument rien, aux doctrines de ce bizarre apôtre, et se contenta de le peindre dans ses Excentriques . La ressemblance est parfaite.
Imaginez-vous que ce Jean Journet avait une manie aussi déplorable qu’alar-
mante : en sa qualité de fouriériste de premier choix , ce qui ne constitue pas l’idéal de la délicatesse et de la pudeur, il prêchait éternellement l’inconstance aux femmes de ses amis. Entrant un jour à l’improviste, l’auteur de Chien- Caillou le surprend aux genoux de Mariette. Jean Journet la suppliait , au nom de Fourier, de lui octroyer, à lui l’apôtre, une faveur que la trop sensible fille accordait bien sans l’invocation d’une aussi puissante autorité. Champfleury leva sa canne, ainsi que tout autre l’eût fait à sa place en pareille occurrence.
Mais le bon apôtre tendait les épaules avec une résignation si courageuse , que Jules s’écria :
— Te rosser !... ma foi, non!... Ce ne serait plus aussi drôle. J’aime bien mieux raconter demain l’histoire dans le Corsaire.
GHÀMPFLEURY.
Et Champfleury la raconta»
Vers 1849, eut lieu dans la Voix du Peuple la publication d’un roman rustique ayant pour titre les Oies de Noël1. Ce nouveau livre du jeune conteur obtint un succès franchement populaire. Il se distingue par un sens merveilleux des choses simples et par une peinture fidèle de la vie domestique.
Tandis que les Oies de Noël se publiaient, au plus fort de la Révolution, dans le plus révolutionnaire de tous les
1. Tout ce que nous avons cité jusqu’à présent des œuvres de Champlleury, comme tout ce que nous citerons encore, a été réuni en volumes, à la librairie Hachette , sous les titres génériques de Contes d’automne , — Contes d’été, — et Contes de printemps. L’auteur a disséminé, en outre, dans les Revues et dans les feuilles périodiques, nombre d’articles Beaux-Arts très savants. On ne doit pas oublier non plus dans la collection de ses œuvres une étude biographique charmante sur les célèbres frères Lenain.
CHAMPFLEURV.
journaux, notre auteur, se trouvant, un soir, à courir les rues passé minuit, propose à un camarade qui le suivait d’entrer dans un de ces restaurants borgnes toujours ouverts aux environs de la Halle. Comme ils soupaient au milieu de la foule indescriptible qui encombre ce genre d’établissements , son compagnon, qui n’était pas très-fort sur le chapitre de la prudence, articule très-haut, à diverses reprises, le nom de Champfleury. Aussitôt un homme à longue barbe et à figure sinistre quitte une table voisine et s’approche de nos soupeurs.
Tu te nommes Champfleury, citoyen ? demanda-t-il d’une voix rude.
— Oui, c’est mon nom, dit Jules en le considérant avec une sorte d’épouvante.
- — Est-ce toi qui fais les Oies de Noël ?
C’est moi-même.
— Sacrebleu ! mais il faut que je t’embrasse, alors ! Je lis ton feuilleton tous les jours... il est superbe ! Voyons, ne fais pas la bégueule... Embrasse-moi!
Champfleury dut en passer par l’accolade.
Or cet enthousiasme naïf d’un homme brutal, qui avait l’encolure d’un des plus fougueux montagnards de Caussidière , lui démontra victorieusement qu’on peut être compris par tous , en reproduisant des scènes tranquilles et simples. Les Oies de Noël sont conçues dans la manière douce de Dickens. Un écrivain se créera donc aisément des lecteurs parmi les masses populaires en restant dans le domaine pur des lettres, sans recourir aux acides violents de la politique.
Agé de vingt-huit ans à peine, et célèbre à un âge où Rousseau n’avait point encore écrit une ligne, Champfleury
devait être discuté sévèrement par nos aristarques.
Il trouva surtout derrière ses talons quelques-uns de ces gentilshommes surannés, qui font de la littérature par désœuvrement, pour se donner un genre, absolument comme d’autres s’occupent de turf. Ces messieurs, grâce à la fortune bien plutôt qu’au génie, peuplent leurs salons d’admirateurs à gages. Ils achètent un quart de Revue, tout exprès pour y publier les enfants malingres de leur imagination lymphatique , graissent la patte aux éditeurs pour arriver au retentissement du volume , achètent, à raison de quinze centimes la ligne, nombre de comptes-rendus élogieux, et finissent par se croire, à une heure donnée, les régents du beau langage et du grand style.
Toujours la vraie gloire les offusque, par la raison très-simple que le chryso-
OHAMPFLEURY.
cale est humilié par l’éclat durable de l’or.
Lorsque la critique maltraite un auteur, le procédé le plus simple est de citer au hasard quelques passages des livres qu’elle incrimine, afin de la confondre et de démasquer sa mauvaise foi. Jetons les yeux sur un court fragment tiré des Quatuors, nouvelle délicieuse dont la Revue de Paris a eu la primeur.
« Rien n’est plus imposant que de voir quatre musiciens assis devant leurs pupitres.
« Ce sont quatre ouvriers qui exécntent un travail plein d’intérêt. Ils ont le contentement et l’orgueil naïf des charpentiers qui montrent le chef-d’œuvre.
« On cause encore à petit bruit dans la salle, que l’introduction envoie ses premiers accords; cela sert de débrouillement aux idées du compositeur , cela
CHAMPFI.EURY.
échauffe les musiciens. La grande clarté n’est pas encore nécessaire; il ne faut pas effrayer les yeux avec le soleil de midi. Déjà la foule écoute.
« Les quatre instruments sont en plein quatuor; ils trottent pour ne pas se fatiguer d’abord. Il me semble que quatre voyageurs se sont rencontrés à l’auberge, le soir à souper ; ils se lèvent de bon matin, boivent un petit coup en marchant gaiement dans la plaine.
« Le ciel est bleu, et il souffle un vent frais.
« La conversation s’anime; le violon raconte quelque bonne plaisanterie à son ami le second violon ; l’alto l’a entendue et la redit au violoncelle, qui, en brave bourgeois, se la répète avec gravité pour la retenir et en faire jouir sa famille.
« Par moment, les quatre voyageurs parlent ensemble; mais les deux violons,
plus alertes, marchent en ayant, se font des confidences , et laissent par derrière l’alto et la basse, qui ne restent pas sans bavarder.
« De temps en temps on se repose pour mieux marcher. Ne croyez pas que la conversation va tomber. Une exclamation part d’un côté : c’est l’alto ; une interrogation part de l’autre : c’est le violon. Et une aimable folie règne parmi les quatre compagnons, qui se disent les choses les plus gaies du monde.
« Mais le rire qui dure trop devient malséant.
« Le violon fait trêve à ses plaisanteries en racontant une histoire mélancolique. L’honnête alto comprend bien l’histoire, car il en a été témoin , et il ajoute même beaucoup de détails que ne connaissait pas le violon.
« Il faut voir les sympathies du vio-
loncelle pour ce récit; il pousse des exclamations qui ne sont pas variées, mais qui sont belles, parce qu’elles sont sincères. « Ah ! mon Dieu ! répète-t-il à tout instant, ah ! mon Dieu ! »
« L’histoire mélancolique est si bien racontée, que tous les quatre gémissent sur cet événement si touchant. Tout à coup on aperçoit un village dans le lointain ; on oublie tout, les gais propos, la mélancolie, la fatigue du chemin, pour se donner une poignée de main.
« La route est finie, les quatre amis se séparent. >»
Est-il possible, nous le demandons, de trouver un style descriptif plus original, plus délicat et plus simple ?
Si nous voulons maintenant lire quelques pages d’une sensibilité profonde, il nous suffira d’ouvrir Grandeur et décadence d'une serinette , et la nouvelle qui
a pour titre Carnevale t. Ou nous avons le malheur d’être organisé différemment que les autres hommes, ou chacun sentira comme nous son œil devenir humide en écoutant la prière de la petite fille du vieil organiste Freischmann. L’enfant joint les mains à son réveil, et s’adresse à sa mère, qui n’est plus :
« Maman Crete, j’ai encore bien dormi en pensant à vous. Maman Crete, puisque vous êtes dans le ciel en compagnie
1. Contes vieux et nouveaux (1854). Depuis cette époque jusqu'à ce jour, M. Champfleury a publié les Sensations de Josquin dans la Revue des Deux- Mondes (1855), — M. de Bois d’Hyver dans la Presse (1856), — la Gazette de Champfleury (1857), — Souvenirs des Funambules (1850), — - la Succession Le Camus (1860), — Recherches sur la légende du Bonhomme Misère et Grandes figures d'hier et d'aujourd'hui (1861), — les Peintres de la réalité sous Louis XIII (1862). — les Demoiselles Tourangeau, journal d’un étudiant (1864), — Histoire de la car ricature antique (1865), — Les Chats, étude originale et pittoresque (1868), — L’Avocat Jroubleménage (1869), etc., etc.
des anges, faites que papa soit toujours heureux. Adieu, maman Crete. »
Suivons à présent au cimetière le pauvre fou Carnevale. Il dépose sur la tombe de sa femme morte la lettre que voici :
« Amie ,
(c Vous ne me répondez pas. Vous savez cependant que je vous aime. Est-ce que les distractions de l’autre pays vous font m’oublier? Ce serait bien mal, bien mal. Voilà déjà cinq jours, cinq longs jours que j’attends de vos nouvelles. Je ne dors plus, ou, si je m’assoupis un peu, c’est pour rêver de vous.
« Pourquoi ne m’avez-vous pas laissé votre adresse? Je vous aurais envoyé vos robes, vos habits... Ou bien plutôt ne me les redemandez pas, laissez-les moi, de grâce. Je les ai mis sur des chaises, et il
me semble que vous êtes là, dans une pièce à côté, et que vous allez entrer pour vous habiller. Et puis ces vêtements qui vous ont touchée embaument ma petite chambre; alors je suis heureux en entrant.
« Je voudrais avoir votre portrait, mais bien fait, bien ressemblant, qui puisse rivaliser avec l’autre, car j’en ai un autre; il est dans mes veux, et celui-là ne s’altérera pas. Que je ferme les yeux, que je les ouvre, je vous vois sans cesse... Ah ! mon amie, qu’il est habile, le grand artiste qui veut bien me laisser ce portrait !
« Adieu, amie; répondez-moi demain, aujourd’hui si vous pouvez. Si vous êtes trop occupée, je ne vous demande pas une page, ni une ligne, trois mots seulement. Dis-moi que tu m’aimes toujours.
« CaENEVALE* »
Mais assez sur le chapitre de l’éloge.
Tout en professant beaucoup d’estime pour les qualités littéraires de l’ex-amoureux de mademoiselle Mariette, nous avons le regret de signaler en lui deux regrettables défauts. Le premier consiste à glisser dans toutes les Revues où la surveillance n’est point assez active des articles pleins d’enthousiasme sur les toiles de M. Courbet. Le second, moins dangerenx, mais aussi répréhensible, si l’on consulte les maximes du goût, porte Champlleury à entasser dans son domicile, sur un dressoir de campagne, des vases et des cuvettes rustiques, des plats et des saladiers à coq , tout ce qui tient, en un mot, à l’art sauvage de la poterie. Au milieu de cette vaisselle, on remarque un pot gigantesque, d’une capacité de trois litres au moins, et portant cette inscription sur son ventre énorme :
« Le demy-septier de frère Louis Germain . »
Par une perversité qui n’a point d’exemple, Champfleury a fait tout exprès fabriquer ce pot géant. Il rit d’avance de toutes les sottises que messieurs les académiciens pourront débiter là - dessus quelque jour. « — Bien certainement, dit notre perfide archéologue, ils écriront que Rabelais a connu le joyeux moine qui prenait ce petit tonneau pour un demy-septier . »
Dans la Phrénologie du 5 janvier 1857, M. Pierre Béraud, après un examen approfondi des bosses nombreuses disséminées sur le crâne de l’auteur de Mademoiselle Mariette , arrive à des conclusions extrêmement justes sur le caractère original et fantasque de notre héros. Je
renvoie mes lecteurs à ce piquant article et à celui de M. Alcide Dusolier, dans la Revue nouvelle du 1er février 1864. Nous empruntons à ce dernier quelques détails curieux pour finir cette étude biographique.
« Champfleury demeure à Montmartre, tout au fond d’une «cité ». On aboutit chez lui par une étroite allée qui file entre deux rangs de maisons basses qu’habitent des ménages d’ouvriers et de petits bourgeois. Au milieu de l’allée, une troupe de polissons joue aux billes, crie, triche, se dispute ; accroupie sur un seuil, une ménagère bat son beurre ou bat ses enfants; d’autres, les bras nus et tout brillants encore de la pluie du lavoir, étendent leur linge sur des cordes qui relient familièrement les maisons. La vie d’intérieur débordant au dehors, la maison se déversant dans la rue, le sans-façon
provincial et Paris populaire : il me plaît d’avoir à chercher là le conteur familier
des Oies de Noël .
(( Voilà son logis, blanc avec des volets verts, — et pur de tout concierge !
« On traverse d’abord une salle à manger fort avenante qui semble vous sourire avec ses murs ruisselant d’assiettes, de soupières et de saladiers peints de mille couleurs vives et joyeuses : une tapisserie de faïence. Cette collection, orgueil et coquetterie de Champfleury, n’a certes pas la valeur artistique de celle du statuaire le Véel , mais les historiographes ne lui refuseront pas leur intérêt; — ce sont toutes les pièces fabrriquées pendant la Révolution , enluminées d’allégories patriotiques, couvertes d’inscriptions jacobines. Quel précieux appendice à l’œuvre de M. Thiers que cette vaisselle de bibliothèque !
« J’ai mangé là , Rianeey me le pardonne ! deux côtelettes dans une assiette agrémentée d’une adorable petite guillotine.
« Les côtelettes étaient saignantes. »