FIN
Un biographe affirme qu5il y eut, dans le principe, entre Chain pfleury et Courbet une associatio7i sérieuse , formée dans le but coupable d'amener le triomphe du Réalisme. Ceci, de la part de ces messieurs, nous semble une magnifique outrecuidance, et, si le renseignement nous arrive un peu tard pour châtier un
des complices, nous pouvons nous rabattre sur l’autre.
Que M. Courbet se rassure néanmoins :
la guerre au ridicule n’implique pas la malveillance.
Voici d’abord une excellente boutade, signée de M. Eugène Woestyn , écrivain de talent, dont par malheur les articles sont rares. Après avoir qualifié les réalistes de Luthers au biberon , d emouches à fiel et d'envieux doublés d'impuissance, épithètes un peu vives, il ajoute :
« Ne les cherchez point sous les nefs des grandes cathédrales de l’art, à la prismatique réverbération des verrières, dans les nuages d’encens; ils ont supprimé toute cette poésie, les efflorescences de la pierre et les fresques des chapelles , les dalmaliques étincelantes et les bannières symboliques, les mélopées de la liturgie
et les hymnes chantées à la Vierge sainte. Chez eux tout est vulgaire , l’église , le pontife, la langue. Qu’on ne leur demande ni l’enthousiasme, ni les croyances généreuses qui fleurissent l’amandier de la vingtième année. Dans leur appétit de réforme, ces petits docteurs s’en sont pris à l’amour, à la grâce, à l’esprit, à la rêverie, et ont substitué aux voluptés de l’intelligence et aux joies de l’âme l’absolu du commun et l’unité de la laideur. Ils créent à leur image et ils écrivent ou peignent devant un miroir. Que n’ont-ils, comme le pauvre diable de la légende allemande, perdu leur reflet! Pour eux, tout sourire est une grimace, et, s’il leur tombait une larme des yeux, ils en délayeraient la boue où barbottent leur plume et leur pinceau.
« Il me souvient que, le printemps dernier, je revoyais une ferme à la porte de laquelle j’avais, tout enfant, planté un
peuplier. Sous mes yeux, durant dix années, l’arbre avait grandi. Chaque renouveau jetait une écharpe verte sur sa grêle ramille, et chaque été ramenait des couvées d’oiseaux sous ses feuilles, à travers lesquelles les couchants d’automne me semblaieut plus beaux. Le peuplier n’était plus où le cherchait mon regard. On m’apprit qu’il avait été abattu et emporté, la veille, par le menuisier du village.
« — Ce n’était qu’un vieil arbre ! ajouta-t-on en guise de consolation.
<c Un vieil arbre, pour les autres sans doute*, mais, pour moi, dix années de jeunesse y mettaient plus de fleurs, de fruits et d’oiseaux que n’en balance à ses joyeux rameaux l’arbre de Noël. Je fus chez le menuisier, désireux de revoir mon cher peuplier, mon vieil ami : il était scié en planches et on en faisait un cercueil.
L’histoire du Réalisme est là tout entière : il coupe l’arbre de la fantaisie, élague la floraison , chasse les nichées joyeuses, équarrit, rabote, et finalement y taille quatre planches entre lesquelles il enterre le génie français. »
Voilà, certes, des vérités nettement dites, et, ce qui ne gâte rien , dites avec une certaine élégance.
M. Gustave Courbet, qui a soulevé tant d’orages et qui a si profondément irrité la critique avec ses premières toiles, V Après-dîner à Ornans et V Enterrement d'Ornans , chercha d’abord le Réalisme dans ses souvenirs d’enfance : il a eu le bon goût d’appliquer le système à sa ville natale, chef-lieu de canton du département du Doubs 1.
Ses études se firent moitié au petit sé-
î. Il y est né le 10 juin 1819.
minaired’Ornans, moitié au college royal de Besançon.
La plus chère espérance de l’auteur de ses jours était de le voir entrer dans la magistrature ; mais un père propose et la vocation de son héritier dispose. Envoyé à Paris pour y faire son droit, Gustave étudia les Pandectes dans l’atelier de Steuben, et dessina des académies chez M. Hesse, au lieu de prendre des inscriptions. Sa famille fut saisie de stupeur le jour oii elle apprit qu’il venait, non de passer sa thèse, mais de faire recevoir un tableau à l’exposition de 1844.
Nous n’avons pas l’intention d’analyser et de discuter l’une après l’autre les toiles de M. Courbet.
En dehors de quelques portraits réussis, au nombre desquels on peut citer ceux de Berlioz, de Jean Journet, d’Urbain
Cuenot et du chanteur Gueymard, il s’est appliqué religieusement à choisir ses types dans la rusticité villageoise et dans la laideur. C’est ainsi que nous avons eu alternativement les Paysans de Flagey revenant de la foire , — les Demoiselles de village , — les Baigneuses , — les Lutteurs , — la Pileuse , — les Câbleuses de blé, — les Demoiselles du bord de la Seine , que sais je encore?
Dire qu’il n’y a chez M. Courbet ni talent ni verdeur, comme l’ont soutenu certains critiques, est une injustice aussi condamnable que le système de ce peintre bizarre, qui semble provoquer les colères et jeter le défi à toutes les idées reçues.
Chose incompréhensible, au milieu d’une avalanche de tableaux grotesques, il a soin, de temps à autre, d’exposer un
chef-d’œuvre, où la gossièreté systématique disparaît comme par enchantement.
Ainsi les Casseurs de pierres sont une véritable page de maître, et l’on a vu, dans ces dernières années , une Chasse au chevreuil et une Biche forcée à la neige , ou bien assurément le système est mis en oubli. Tout cela est du Réalisme pourtant, direz-vous : d’accord ; mais c’est le réalisme élevé jusqu’au sommet de la poésie artistique, c’est à dire jusqu’à l’idéal.
Le plus curieux de l’histoire, c’est que M. Courbet se montra d’abord idéaliste pur et forcené romantique. Il ne jurait en littérature que par Shakespeare et Goethe, et les écoles de Venise et de Florence faisaient, en peinture, ses plus chères délices.
Alors que signifie son revirement ?
Il signifie que les natures ambitieuses, qui cherchent le retentissement immédiat et la célébrité hâtive, se fatiguent, se troublent, désespèrent d’arriver jamais â la perfection des modèles , et organisent une coterie spéciale destinée à maintenir leur personnalité en évidence. Toute l’histoire du Réalisme est là. L’auteur des Aventures de mademoiselle Mariette et l’auteur des Baigneuses s’appliquent à faire école, le premier parce qu’il est trop modeste pour lutter avec Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo, le second parce qu’il ne veut pas dérober une seule branche de laurier aux couronnes du Titien, du Tintoret, de Paul Véronèse, de Cimabuë et d’André del Sarto.
Rien de plus commode que ce procédé du Réalisme : plus vous êtes terre à terre dans vos conceptions, plus vous avez de
talent; plus vous vous écartez de l’idéal, plus vous êtes dans la nature. C’est tout simplement la négation de l’art.
Si vous préférez une explication plus nette, c’est la comédie de l’impuissance.
A moins pourtant, — ceci , je l’avoue, serait de première force, — que M. Courbet, jeune encore, et conservant une belle marge dans l’avenir, n’ait voulu par ses coups de pinceau fantasques attirer l’attention publique , et n’opère , un beau matin , et sans dire gare, une volte-face gigantesque.
— Bah ! quelle apparence ? allez-vous dire.
Croyez ce qu’il vous plaira ; mais pour moi je ne voudrais jurer de rien.
Seulement, au cas où mes prévisions viendraient à se réaliser, je demande à voir, ce jour-là, bien en face et en plein soleil, la figure de Champfleury.