‹ Champlain célébré par les Normands et les CanadiensChapitre 17 sur 45 · PREMIER ACTE · texte numérisé non relu

PREMIER ACTE

Une pris^on. Au fond, une fenêtre grillée avec le soleil couchant, puis, progressivement la nuit. A gauche une porte, à droite une grossière couche de paille.

Au lever du rideau, Jean de BACQUiiviLLE et Alain, son éeuyer, causent ensemble. Ils sont vêtus tous deux d'une robe grossière à peu près semblable à celle des ermites.

Alain C'est pour demain ?

Bacqueville

Oui, c'est pour demain ! tout à l'heure. Le sultan m'a traduit dans sa haule demeure Devant une assemblée à qui l'or, le corail, Au lieu d'un tribunal donnaient l'air d'un sérail. Il êlail là, courln'' sni' Sun ili\,iii, r;iii- lit.im' ; Kl, laiidis (pr.-'i >L'S ])ic(|~ mil' jinluli'iilc c-clav c i^evail pailuis les yeux ju.<ipi';'t .-juii IVojil maudit. Lui, caressant sa barbe, avec lenteur m'a dit : « Voilà lonytemjis que, las pour l'avoir attendue. J'espère ainsi que toi la rançon qui m'est due Et "que tu me promis sans cesse, au nom des liens. Depuis, oubliant trop qu'enfin tu m'appartiens, Que je puis tout ployer sous mon croissant qui brille. Cent fois, je t'ai permis d'écrire à ta famille, A ta femme, que sais-je ! or, nul n'a répondu, Ma patience est lasse, et ton joiu* est venu ! A l'aube, dès demain, que ton âme soit prête, L'exécuteur viendra pour te trancher la tète. » Gardes, qu'on le conduise au cachot jusque là, Son compagnon aura le même sort. Voilà.

Alain

Tant mieux ! j'ai tant souffert d'une incertaine attente Seigneur, que tout cela rend mon àme contente. Et me calme, je suis presque heureux !

Bacqueville

Pauvre ami !

Qui rit dans le malheur ne souffre qu'à demi ;

Mais je souffre pour toi bien plus que pour moi-même,

Pour loi, vieux compagnon qui m'a suivi, qui m'aime.

Et qui, loin de tout rang reste, au fond de mon cœur,

Mon vieux maître, bien plus que mon vieux serviteur.

Car jadis ta bonté, de moi seul occupée,

M'apprit dès la jeunesse à manier l'épée;

Mille fois, de la mort tu sus me préserver,

Et lorsque vient mon tour, bien loin de te sauver,

Je t'entraîne en ma chute, hélas !

Alain

Pourquoi m'en plaindre ?

Qui vit cent fois la mort n'en est phis à la craindre ; Aussi, je suis tranquille, et, seigneur, il m'est doux. Devant souffrir la mort de mourir avec vous, Moi qui, vieux serviteur, comme un fidèle apôtre. N'eut jamais ici bas d'autre sort aue le vôtre, Et qui, pour la croix sainte et pour l'honneur des lys, Veut tomber avec vous devant Nicopolis.

Seigneur, vous souvient-il de cette âpre journée ?

Bacqueville

Oui, ce fut un grand jour malgré sa destinée

Celui qui jusqu'au soir mira dans notre sang

L'azur du ciel et l'or exécré du croissant !

Le Danube aux flots bleus luisait à notre gauche,

El nous, riant sans crainte au destin qui nous fauche,

Bravant les Turcs du gesie et la mort du regard.

Nous attendions, groupés autour de l'élendard.

Je le revois encor, l'étendard de la Vierge,

Droit comme un mât sacré dont l'oiidamme émerge,

Bleu et blanc, et portant au milieu, dans les fleurs,

La reine au front divin dont llotlaient les couleurs.

J'ius de dix fois, courbant sa tête auréolée,

On le vit chanceler et choir dans la mêlée.

Mais il se relevait, laissant au dur trépas.

Quelque preux chevalier qu'on ne relevait pas.

Nous tombions tous ainsi, sans qu'un secours nous vienne.

Enfin, l'un d'entre nous, le meilleur, Jean de Vienne,

Le brandissant encor comme un dernier appui.

Finit notre épopée en tombant avec lui.

Tu sais le reste, prns, blessé, sans pouvoir moindre,

Je fus, captif des Turcs enfermé par leur ordre.

Puis il nous ont gardé tous deux, sous le sou|><:on Que ma femme élail riche el paierait ma lançon. Or, sej)t ans ont passé depuis nolie déCaile, Dieu nous a laissés là ! — Sa volonté soit laite !

Alain

Cent fois depuis ce jour, n'avez vous pas, pourtant, Dépêché les couniers permis par le sultan ?

Bacqueville

Oui, mais aucun d'eux n'est revenu !

Alain

C'est étrange !

Nos jours sont dès longtemps en proie au mauvais ange, Satan nous a vaincus comme il vainquit la croix.

Bacqueville

Non ! mon bon ange à moi n'est pas mort, et j'y crois !

Chaque nuit, quand je dors il m'apparaît en rêve;

Superbe, il entre en moi comme un soleil se lève,

Et sa beauté m'apporte, en ce cachot fatal,

Tous les chers souvenirs du vieux pays natal !

Et dans mon àme alors, par ce songe agrandie.

Je te revois, rohuste et douce Normandie ;

Je renvois, enrichis par mes soins coutumiers.

Les mêmes coins fleuris |jac les mêmes pommiers,

Et, sur les bois d'automne étalant leurs parures,

La mer bleue à travers les méuies échancrures.

Je marche cependant, solitaire passant !

Le marin me salue en me reconnaissant,

Puis, voyant mon château qu''un lointain clair estompe,

J'y rentre, salué par les sonneurs de Iromjie,

El ma douce beauté vient à moi, tout en blanc,

Cependant que je ploie un genou, nie troublant

Pour recevoii- au front, comme une douce llannne,

Son baiser qui me met tout le soleil dans Tànie.

Alain

Ah ! pourquoi rapjieler ainsi, quand nous souffrons, Un souvenir qui courbe encor plus has nos fronts ! Tout le jour, mesurant ces murailles maudites. Je ne puis qu'en pleurant revoir ce que vous dites ; Quoi, Seigneur, nos derniers instants sont arrivés, Cette nuit sera la dernière, et vous pouvez Ciboire encore à l'espoir?

Bacqueville

Tu crois bien aux présages !

L'espoir qui soutient l'àme embellit les visages, Et le présage est faux comme un doute, crois moi : La superstition, c'est l'erreui' de la foi ; Je crois, tout simplement, comme Dieu le commande.

Alâix

Ah ! beaux jours d'autrefois, ô ma terre normande,

Terre où j'ai tout enfant ployé mes deux genoux,

Rien ne nous reste donc de ton sourire, à nous ?

Terre à qui je tenais, loin des mains assassines.

Ainsi qu'un arbre vert, par toutes ses racines !

Ah! Seigneur, vieux, perdu, n'ayant rien ici-bas

Que l'àpre souvenir de mes anciens combats.

Non pas ceux d'aujourd'hui, ceux du vieux temps, du nôtre,

Il ne me restait plus de bonheur que le vôtre !

Aussi ne puis-je, hélas, sans un poids sur le cœur.

Songer à votre blanche épouse, Monseigneur.

Pensez, je l'avais vue encor toule petite.

Comme vous ; elle allait parmi la clématite,

La haie ensoleillée et les rameaux tremblants,

Plus blanche que le lys ou les pommiers blancs.

Et quand elle passait, noble et pure, en sa gi^àce.

Je croyais entrevoir Notre-Dame de Grâce.

Ah ! devant pareille àme en pareil corps serti,

Pourquoi, mon cher seigneur, èles-vous donc parti ?

Bacqurville

Tu demandes pourquoi ? — Que pouvais-je donc faire ? Quand parle le devoir tout amour doit se taire, Et tu sais que, docile à nos destins ingrats. Je ne pus sans pleurer m'arracher de ses bras ! Mais comme mon aïeul, ami ; comme nos pères Partis pour la croisade en des jours plus prospères, Comme saint Louis mort à Tunis, je devais Accepter fermement les jours bons ou mauvais, Et sans murmure, pour notre foi, pour la tienne, Offrir ma veille épée à l'Europe chrétienne ; De sorte qu'aujourd'hui je dois, quand tout est noir, Regretter mon amour, mais non pas mon devoir. Or, mon devoir est fait, mon amour seul me reste. Et je n'en ai plus qu'un souvenir ! Sort funeste !

Alain Ah! si Dieu, jiisleifieiil, n''((iiii|i(;iis;iit L;r;iii(l (;(j^ur, Poiu'sùf vous rcvei'fiez voire daiiic, soi;iii(!iii' ; Mais liélas ! coiiune nous, (lu'i.'st (Ma (I(!V(Miu(3?

lÎACiJlIKVlLI.K

Elle est en ce moment clie/ nous, dans l'avenue Du château, j'en suis sûr, el nn-me je la vois. Elle est seule et pensive, elle enlend Tair, les voix. Et, parmi la Nature âpre et léconCorlanle, Mesure sa journée aux loui^ueurs de l'attente. Quand l'Angélus éteint son tintement dernier, Elle prie en pleurant pour moi, le prisonnier, Et, quand la nuit, au loin, baigne la forêt verte, Elle file en songeant, comme la reine Bei'lhe.

Alain

Mais pourquoi donc alors ne répond-elle pas? Chaque jour, doublement, hâtait notre tié[)as. Elle l'apprit cent fois par vos lettres pressées, A moins que. . .

Bacqueville, vire nient

Ce mystère absorbe mes pensées; Je souft'ie amèrement, car je Taime, et crois moi, Ainsi que de son cœur je suis sûr de sa foi ; Et, si je la voyais, la reconnaissant telle. . .

Alain Oui, mais elle, à son tour, vous reconiiaîlrait-elle ?

Bacqueville

Ah ! doute amei'! c'est vi'ai, j'ai pâli, j'ai changé, Sept ans, un même hiver sur ma tèle a neigé. Triste comme un vieillard, comme un enfant j'espère, Et moi qui suis l'époux, j'aurais l'air du giand père! Mais le mal n'est pas là, puisqu'en tous lieux, sur moi, J'ai gardé l'anneau d'or qui lui promit ma foi !

Alain

Quel anneau d'oi?

Bacqueville

C'est vrai, tu ne sais pas ! écoute : Nous étions au moment de partir. — Sur la route, Les chevaux harnachés m'attendaient en piatlant, Et ma femme était là, frêle comme un enfant,

rrolongeant nos adieux encor, sur la ferrasse,

Et posant ses bras blancs sur ma sombre cuirasse :

« 0 disait-elle, amis, puisqu'enfin j'ai su voir

Que mes pleurs n'étaient i ien devant votre devoir,

Je ne vous reliens plus, et vous, ma seule joie,

Partez avec mon âme où l'honneur vous envoie.

Mais avant de partir jurez-moi, cher époux.

D'être partout à moi comme je reste à vous ;

Qu'en tous lieux, à toute heure, à la bataille, aux fêtes.

Mon amour soit en vous comme en mon cœur vous êtes,

Vous rappelant, au sombre instant de guerroyer,

L'ange qui vous attend sur le seuil du foyer. »

Or, tout en écoutant ces mots, l'œil triste et vague,

Je vis à mon index briller l'or de ma bague.

Et l'ayant dédoublée : « Acceptez donc de moi

Cette moitié d'anneau pour gage de ma foi ;

Gardez la bien, toujours ! — l'autre moitié. Madame,

Brillera sur ma main comme vous en mon àme,

Et, quand je reviendrai, chacune à notre doigt

Répondra de nous deux comme l'honneur le doit. »

Montrcuit le bijou.

Voici la bague, ami !

Amèrement

Mais quoi ! quelle pensée !

Cette main qui la tient demain sera glacée, Et pourquoi, dans ces lieux où l'on nous exila, Parler encor d'amour lorsque la mort est là ! J'oubliais tout à l'heure, et maintenant ! . . .

Se reprenant

Qu'importe, Il fait nuit, et la garde épie à notre poiie ; Couchons-nous, et sans peur, jusqu'au matin vermeil. Oublions noire mort dans un dernier sommeil !

Bacqiieville et Alain s'étendent sur la couche de paille, il fait une nuit 23rofonde. Quand ils sont endormis tous deux, une femme irréelle et vêtue de blanc parait dans la prison. Bacqueville se dresse sur son séant, et écoute l'âme de son rêve qui lui dit sur une musique en sourdine :

Ne tremble pas ! je suis celle qu'on voit en songe Marcher sans y peser par les champs du sommeil, Et qui vient dans la nuit que ton cachot prolonge, Blonde comme un malin vermeil.

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