L.\ Dame C'est bien, qu'on l'introduise
Entre Bacqueville, défait et presque défaillant à Vaspeet de sa femme.
Bacqueville (à part)
Elle ! . . . c'est elle !.. . hélas, je me sens défaillir. Mon Dieu, je l'aimais trop pour ne la pas haïr ! . . . Mais taisons-nous, mon cœur ! pas un geste, on regarde !
La Dame, au domestique
A ce qu'on n'aille pas nous déranger, prends garde, Et puis va, laisse-nous. Sans l'éloigner pourtant.
Sort Laurent.
La Dame
Vous désiriez, je crois, me parler un instant D'une affaire impoilanle, et qu'on ne peut remettre? Si vous voulez ici me la faire connaître. Je suis à vous, parlez !
Bacqueville, avec effort
Excusez-moi d'abord D'avoir été si prompt, car je le vois, j'eus loit ! Tout est joyeu.x, chacun poui- le plaisii' s'apprèle, Et j'ai l'air d'èlre là pour IrouLler votre fêle.
La Dame
Ma fêle?. . . hélas! monsieur, vous vous Irompez beaucoup !
Remarquant l'altération des traits de Bacqiieville
Mais vous paraissez las et 1 rouble loul à coup !
Vos pieds semblent poudreux des longueurs de la route, •
Qu'avez-vous? vous venez de très loin, sans nul doute?
Bacqueville
Oui, je viens de très loin. Madame, de là bas.
Chez les Turcs ! j'assistais à ces fameux combals.
Vous savez? où péril la noblesse de France !
J'ai connu ses héros j'ai pleuré leur souffrance ;
Longtemps je lésai vus, g,trdant l'orgueil du nom,
Tomber l'un après l'autre autour de leur pennon,
Plus beaux que le lion dans les forèls prochaines,
Et presque tous sont morts !... les autres, dans les chaînes,
Les meilleurs : Boucicant, La Tiémouille, Nevers,
Ont payé leur courage aux yeux de l'Univers,
F^t l'oubli vient pour eux après rindifférence.
Or parmi ces vaillants vaincus sans espérance,
Et mourant sans parler pour l'Europe et pour Dieu,
J'eus l'heur de rencontrer le seigneur de ce lieu,
Voire époux !
La Dame, très vivement :
Juste ciel ! mon époux ?... ô de grâce, Si vous l'avez bien vu, par vos mains que j'embrasse, Par cette voix où tremble un indicible émoi, Qu'esl-il donc devenu? Seigneur! dites-le moi !
Bacqukvilm;, ('lonné :
N'avez-vous donc jamais reru «le ses nouvelles?
La Dami:, lrè>i ainc'ere :
Moi? Jamais!
Bacqukvii.lk
Quoi ! c'est vrai ? — Pris pai' les inli.lèles. Ayant soullert par eux tous les maux, sans lépil, Cent fois, depuis ce jour, à vous il écrivit, Espérant l'or qui pût, l'arrachant d'esclavage, Terminer à la fois sa peine et son veuvage, Or il n'a rien reçu, jamais !
La Dame, atterrée
Ni moi non plus I C'est effrayant ! penser qu'il était là, reclus, Implorant chaque jour de moi, comme une grâce. L'argent que j'employais à découviir sa trace, N'épargnant rien jamais, ni les courriers, ni l'or, Car j'ai fait lout, seigneur, je ferais tout encor ! Mais puisque vous voilà, non, je ne suis plus triste, Car il vit, n'est-ce pas ? dites-moi qu'il existe, Que vous ne venez point m'annoncer son trépas. Et que rien n'est perdu?
BacqucviUc se lait, elle reproid :
Vous ne répondez pas !
C'est donc fini ?
Bacqueville
Madame, écoutez, l'heure est grave.
Ma vie à vos desseins ne mettra point d'entrave. Mais si pour avoir vu votre époux, autrefois, De vous questionner j'avais ici les droits. Non content de vous voir sincèrement émue ; D'où vient, dirais-je encor que partout, à ma vue, Se présentent la joie, et l'amour, et les fleurs? Vous avez revêtu de hien fraîches couleurs. Madame, et l'appareil où l'étranger vous treuve Peut seoir à l'épousée, et non pas à la veuve ! D'où vient que votie deuil en ce jour a pris lin, Hélas ! et que vous vous remariez enfin?
La Dame
Comme vous me parlez ! Ah ! je crois reconnaître ISa voix, sa chère voix dont l'accent me pénèlie,
Et je crois voir aussi son visage, . . . mais non !
M'aimant encore, il m'eut appelé par mon nom,
Ce n'est pas lui, je souffre et la vie est trop dure !
Mais vous, si vous saviez les tourments que j'endure,
Vous seriez là, Lien loin encor de m'affliger.
Pour me plaindre, peut-être, et pour me protéger.
Car l'intrigue incessante autour de moi fourmille !
Apprenez donc alors, seigneur, que ma famille,
Bans mon nouvel hymen trouvant son intérêt.
Me force à l'accepter comme un indigne arrêt!
Il s'agit de je ne sais quoi, de droits, de terre,
De titres qu'on achète ou prend, tout un mystère !
De sorte que je suis, dans ce château caché.
Gomme une esclave à vendre au milieu d'un marché !
Qu'on me traite à présent d'oublieuse, d'indigne.
Qu'importe ! à tous ces mots, hélas, je me résigne,
Et vous même, étant là pour me les déclarer
Ne me plaignez jamais, mais laissez-moi pleurer !
Bacqueville, à part
(Seigneur ! est-il possible ! et quoi, bonheur suprême.
Je puis donc vivre encore, puisque c'est moi qu'elle aime,
Et que mon souvenir a pleuré dans ses yeux !
Oui, c'est vrai, je le sens, je suis libre et joyeux,
Et je vis, et je veux vivre encor ! . . . Mais que faire ?
Je ne puis maintenant ni parler ni me taire,
Je souffre, et jamais rien ne me sembla plus doux !)
(haut) Vous l'aimiez donc beaucoup. Madame, votre époux ?... Ne pleurez pas ainsi, tout mon cœur se déchire !
La Dame
Si je l'aimais ? hélas !... mais je puis tout vous dire,
Puisqu'enfin vous l'avez connu !... si je l'aimais !
Ah ! mon cœur pour tout autre est bien mort désormais ;
On me parle d'amour, et d'hymen, infamie !
Depuis qu'il n'est plus là, chaque jour plus blémie,
Lente et sombre, avec mon souvenir pour flambeau,
Je descends jusqu'à lui le chemin du tombeau.
Ah ! plût au ciel qu'il m'eût écoutée ! à cette heure,
n serait là, présent, joyeux, dans sa demeure,
Et nos jours passeraient doucement, et parfois,
Nous irions tous les deux galoper par les bois,
Et le soir nous verrait, sous l'allée ample et noire.
Près de l'étang limpide où les chevreuils vont boire,
On enlendrail au luiii hkhii ir li; ^omlu cor, f]tlà, loin les inéchunls qui iii'nppriinoni eiicor...
Bacqukvu,!,!-:
Eli bien, tous les luéchanls scronl jninis ! J'lmi jure Par ce cœur qui bondit de douleur sous l'injure, El tremble, el ne peut |)ius se contenir ! Allons, Madame! nommez-moi sans peur tous ces lëlons.
La DAMii
Ab ! mon àme en pleurant ne s'élait pas trompée : Vous étiez là, tout pâle, en baillons, sans épée, Rien ne m'y préparait quand vous êtes venu Mais mon cœur qui veillait vous a bien reconnu ! Et lorsque débordante enfin, votre colère A jailli dans vos yeux qu'à celte heure elle éclaire Je n'ai plus hésilé, c'était vous!
Bacquev[lle
Oui, c'est moi.
Tenez, voici l'anneau qui vous promet ma foi. Voici le vôtre aussi sur la main que je baise.
La Dame
A tout mon cœur se rouvre au ciel et bondit d'aise.
I^nfin ! . . . Ab ! Je vais vivre à présent, nous vivrons,
N'est-ce pas? plus d'éclats guerriers, plus d'escadrons,
Plus d'expédition meurtrière et lointaine,
Ce n'est plus que pour moi qu'on sera capitaine,
Et votre épée, habile à vaincre tout danger.
Ne luira désormais que pour me pioléger.
Bacqueville
Chère épouse! Ah béni soit Dieu qui veut (ju'on voie Nos malheurs en un jour devenir de la joie ; Mais dis qu'on m'aime encor, malgré tout, je le veux. J'ai tant souffert, vois-tu, que je suis presque vieux !
La Dame
Non, non ! car maintenant que je puis sans contrainte Vous voir, et vous presser dans une heureuse étreinte. Je vous trouve vraiment peu changé, sur l'bonneui-, Oui, c'est bien vous, toujours noble et beau. Monseigneur! Ah ! que je suis heureuse enlin ! voyez, je pleuie ! J'ai tant souffert aussi ! vous saurez tout à l'heure^
Je vous dirai ! — Mais, vous, seigneur, racontez-moi Vos périls qui sept ans m'ont laissé dans l'effroi ; Dites-rnoi de nouveau, pour que j'en souffre encore, Tant de nuits sans sommeil, tant de jours sans aurore, Et je vous donnerai, pour mieux vous apaiser. Un sourire par nuit, par blessure, un baiser !
Bacqueville
Chère enfant ! c'est bien toi, non moins bonne que belle !
Mais pourquoi donc vouloir qu'en ces lieux je rappelle
Nos combats, mes périls, mes maux, tout le passé ?
Un sourire de toi, le reste est effacé !
Je ne veux plus savoir si j'ai souffert, qu'importe !
Maintenant, le pays natal rit à ma porte.
Le bétail paît les champs, les buissons d'églantiers
Mettent un doux frisson sur le bord des sentiers,
Et, reluisante au gai soleil, comme une armure,
Là bas, la mer s'élire avec un long murmure.
Ici, rien n'a changé non plus! tous mes aïeux
M'ont reçu tout à l'heure avec un front joyeux,
Ils me reconnaissaient ! — • Bientôt, à la fenêtre,
Tous mes vassaux, comme eux, viendront me reconnaître,
Et te trouveront là, rose, et le front baissé,
Pareil à l'arc-en-ciel quand l'orage est passé.
La cloclie i^onne de nouveau. Le domestique entre, et, les voyant dans les bras Vun de Vautre, il s'arrête stupéfait sur le seuil.
B.\CQUEViLLE, l'interpellant en maître.
Eh bien ! qu'est-ce?
Laurent étonné ne répond pas!
La Dame, à son tour :
Ptéponds, qu'y a-t-il ?
Laurent, embarrassé :
Mais, Madame, C'est Monseigneur ; il est en bas qui vous réclame, Et tout le monde attend dans la salle d'honneur.
La Dame^ se souvenant :
Monseigneur?... Quel seigneur...
Bacqueville, brusquement :
Il n'est qu'un seul seigneur En ce château, c'est moi, Bacqueville ! vicomte Et maître du pijs qui jusqu'à la mer monte !
Ejfarement de Laurent
Oui, l'aigle est revenu dans son aire aujourd'hui ;
La colombe, en son aile, a retrouvé l'appui,
Et, pareil aux corbeaux à la sinistre augure,
Les méchants vont trembler sous ma vaste envei'^nne !
A Laurent
Maison attend, dis-tu, pour sceller cet hymen ! C'est bien, va dire à tous (pTon descend !
A la vicomtesse
Votre main, Ma femme !
La Dame
Mais qu'allez-vous donc faire, ô mon maître?
Bacqueville
Rien ! je vais seulement me faire leconnaître, Et tout d'abord, avant (le renaître en ce lieu, Aller vers la chapelle, et rendre grâce à Dieu.