TROISIÈME ACTE
La salle du château de Bacqueville. Au fond, une porte s' ouvrant sur une galerie. A gauche une fenêtre à vitraux par laquelle on aperçoit les arbres delà forêt. Dressoirs, fauteuils. La cloche de la chapelle sonne au loin.
Au lever du rideau, la dame de Bacqueville, en habits de noce (inais non pas de mariée, car elle se croit veuve) est en conversation avec Laurent le portier.
La Dame de Bacqueville
C'est vraiment bien fâcheux, Laurent, la cloche sonne. Ne t'avais-je pas dit n'être là pour personne?
Laurent
Madame, en me grondant, voudra bien convenir Que j'ai mis tout mon zèle à toujours obéir. J'ai fail ce que j'ai pu, là, bien sùi', je lui jure ! Mais cel homme vous a tel l'egard, telle allure, Il attache, jurant par sa foi de chrétien, Une telle imporlance à ce court eniretien. Que sans lui demander rien de plus, sui- mon àme, Ma foi, j'ai cru bien faire en prévenant Madame.
La Dame
Quoi! ne t'a-t-il rien dit davantage? son nom ? Ses qualités? ce qu'il me voudrait enfin ?
Laurent
Non !
Il veut lout simplement vous voir.
La Dame
Quelle est sa mine?
Laurent
Dame ! il ne semble pas de ceux qu'on examine
Comme on veut, son regard est trop prom|)t dans ses yeux :
Il est très sombre, un peu cassé, sans être vieux ;
On croit lire en passant, surtoule sa figure,
L'ennui des longs tourments supportés sans murmure,
Et sa voix, sa noblesse et son port font, ma fui,
Qu'on fait tout ce qu'il dit sans Irop savoir pourquoi.
La Dame C'est bon, va le chercher bien vite, le temps passe.
Sort Laurent.
La Dame, seule, elle va vers la fenêtre La cloclie ébranle an loin la cliaixille de Grâce. C'est ma noce qu'on sonne! — Il l'ait ijeaii, loiil csl cl.iir. Comme les carillons l'alléf^resse est dans l'air ; On entend au lointain, près de la mer qui Ijiise, Le chant des amoureux s'envoler sur la ijrise. Et les bateaux légers, blancs parmi les rayons, Palpitent sur les Ilots comme des papillons; Mais devant mon front morne et ma face épuisée. Qui croirait aujourd'hui voir en moi l'épousée. Ah ! c'est que dans la vie on ne fait pas deu.x fois Le doux serment d'amour en qui tremble la voix. Et le sort est pour moi bien dur et bien farouche Qui peut forcer mon cœur à mentir sur ma bouche ! Car tu n'as pas changé, mon cœur, depuis sept ans, • Et tous les jours depuis ce jour, tous les instants, N'ont fait que rendre en moi, quand tout s'efleuille et passe, L'unique et pur amour plus tendre et plus vivace. Hélas! tu le sais bien, toi, petit anneau d'or Qui, du passé vivant, tout seul me reste encor, Et vous aussi, Marie aux beautés non pareilles Que, durant bien des nuits j'ai prié dans mes veilles, Et qui, toujours présente à mes soins assidus, M'avez laissé la foi quand l'espoir n'était plus. Pourtani, c'est aujourd'hui que je dois, nœud funeste. Accepter cet hymen qu'en mon co'iu' je déteste ! Ah ! si mon seul époux n'est plus. [)uurquoi donc, Mort, Ne m'avoir pas en tout fait partager son sort? On ne me verrait pas maintenant, pauvre femme. Vêtir des habits blancs quand le noir me réclame. Et, de ces dix doigts faits pour se joindre, en priant. Me parer toute en pleurs d'un vain luxe brillant : C'est mon deuil qu'en ce jour je conduis à l'église.
Rentre Laurent.
Madame, il est ici !