DISCOURS DE M. ALBERT SOREL
Monsieur le Ministre de la province de Québec, notre frère par le sang, notre ami par le cœur et notre hôte par la bonne grâce de votre visite. Mesdames, Messieurs.
« Il y a quelques semaines, en la France bretonne qui a donné à notre littérature ce rénovateur, Chateaubriand, et à nos armées maritimes ce vainqueur, Duguay-Trouin, on inaugurait en votre présence la statue de Jacques Cartier, et l'on célébrait la découverte du Canada,par ce hardi navigateur. Aujourd'hui, dans la France normande, patrie de cet autre héros de notre marine, Duquesne, et de ce poète de génie, Corneille, nous inaugurons un monument à la mémoire de Samuel de Champlain, le Saintongeois, qui partit de ce port en 1608 et fonda la ville de Québec.
En sortant de Saint-Malo, dont les remparts s'enfoncent comme des grilles dans les roches bretonnes, où dans sa tombe de granit, dort, ou plutôt continue ses rêves, le peintre de vos forets infinies, de vos fleuves immenses, de vos lacs gigantesques, le chantre des Natchez et à'Atala, vous avez visité le mont Saint-Michel, merveille de l'architecture chevaleresque, joyau du moyen-âge chrétien.
« C'est le double idéal normand : l'Art et la Force » chef d'œuvre de cet art, symbole de cette force, citadelle et sanctuaire à la fois, roc de main d'homme, qui se dresse, inébranlable au milieu des sables mouvants. Chef d'œuvre et symbole encore de ce génie conquérant et constructeur dont procède, avec sa religion, ses bois, son parler, son esprit d'entreprise qu'elle a apporté de France, la nation vaillante, sœur de la nôtre, et que vous représentez.
France de Bretagne, France de Normandie, c'est toujours la France, d'une rive à l'autre du Couesnon, mon cher compatriote, vous ne changez pas de pays et vous êtes chez vous. Là. peut être, de plus près encore, puisque vos pères sont nés à Mortagne, et que vous avez, avant hier, visité à Saint- Gatien-des-Bois, dans 'l'antique forêt de Touques, la terre où reposent les aïeux de M">« Turgeon.
Celui qui, en ce moment, a l'honneur de vous souhaiter labii'nvenue sort, par son père, de ce même pays de Touques, par sa mère, de Honlleur cl de Rouen, il porte un nom qui figure dans votre atlas canadien, une ville et une rivière! et il s'y retrouve avec sa ville natale, que dis-je avec deux filleules de sa ville natale. Honfleur du lac Saint-Jean, dans un site magnifique, qui est déjà presque un vieux Honfleur et un autre Honfleur tout neuf, dont vous avez voulu, en votre comté, devenir le parrain en souvenir de nous. Enfin et en dépit des hypothèses des étymologistes dont les spéculations demeurent pour moi pleines de mystères, je ne puis me défendre de trouver une parenté très étroite entre votre Grand Québec, avec son bec caractéristique tous ces becs de Normandie, célèbres ou ignorés, mais, tous comme le vôtre, rivés sur un cours d'eau, Caudebec sur la Seine ainsi que Québec sur le Saint-Laurent, et Foulbec, et Driibec, et Carbec, et le Grand Bec, et le Bec- Grespin et le Bec-Hellouin, ou tout simplement le Bec, l'illustre abbaye, maison-mère de tout abbaye normande, d'où rayonnait la civilisalion'laline, au temps où Guillaume conquérait l'Angleterre, qui eut des papes jiour élèves et compte parmi ses maîtres un saint et un père de l'Eglise — saint Anselme. »
M. Albert Sorel, décrit les expéditions qui, au xviie siècle, succédèrent à celles de Champlain, les expéditions qui partirent de Honfleur pour la
Nouvelle-France, celle, vn pailiciilifi-, dniil lil parlie Fnturois Doublet, le |it're (In corsaire Jean. Il nionirc cDinliien nioileste fuient les déhuls de cet Etat (jui coniple aujourd'hui {htu\ millions iriiahilaiils de hinL;ue française, sans compter le million de Canadiens d'origine et langue française, établis aux Etals-Unis. Il rappelle les j;randes épreuves, « le grand déiangement » comme on dit, là-bas, i(ui suivit la gnei're de 1755 et radmirable tidélilé des Canadiens et des Acadiens à leur pairie d'origine; comment fJgiise catliolique et Patrie française se confondaient dans leur cœur ; comment et par quel concours persistant des traditions religieuses et des traditions de famille, par les chansons, par les cantiques, par les récils des combattants de la guerre de Sept ans, des défricheurs de la forêt, des trapeurs, des matelots, se conservèrent le parier français et l'âme française ; quelle ))art les femmes venues de France et très souvent de notre Normandie même, n'apportant pour dot que leur bonne renommée, leur bonne mine et leur bonne santé, quelle part ces femmes vaillantes, ménagères raisonnables, ces « maîtresses femmes », en un mot, ont eue à ce grand ouvrage de conservation française en Amérique, malgié les eiïorts du conquérant, pour supprimer les souvenirs en supprimant la langue qui en est le véhicule ; comment l'Angleterre rendant hommage aux vertus de ce peuple, se trouva lière de l'apaiser et le conquit en le rendant liijre ; comment enlin, après un siècle de séparation, la rencontre se fit un jour entre Français d'Europe et Français d'Amérique ; le drapeau tricolore ilotta sur le Saint-Laurent et la reconnaissance se fit puisqu'on pariait ie même langage et que, par les mêmes mots, on exprimait les mêmes sentiments.
— On est tous des Français, dit à un voyageur, un Canadien, dans un des plus jolis récits du poète Louis Fréehetle :
On est tous des Finançais, nous aussi, je pense.
— C'est vrai. Mais moi je suis un Français de France.
— De la France ? Eli bien, nous, de quel pays est-on ?
Après avoir l'ait allusion à l'analogie que présente la survivance de la nation canadienne et son é|ianoiiissement au dix-neuvième siècle, avec la survivance et ré|ianouissement contemporain des nations slaves, notamment de la Bohême : tradition religieuse, ti'adition de famille, chanson, chroniques parlées, chroniques écrites, histoire, art et lilléiature entin, l'oialeur lappeiie qu'il y a trois moyens de détruii'e une nation : « Faire passer la charrue sur les tombes, profaner et feimer les églises, interdire la langue nationale ».
Dans un beau mouvement or-aloire, M. Albert Sorel fait le procès des langues universelles, le voia|)iMk et i'i'spéranto, utiles peut-être, mais qui ne sont ipinii cliiltre au linnl d'un lil de fer. Or, les trépidations d'un a|i]iareil morse ne lenqdaçeninl jamais les batlemenis d'un cœur.
0 .\vi'c de pareils nioy(Mis, dil-il, on nr l'ait pas des liiimmes, mais on peut les dc'faire. .le suis le dt'fcnseur acliarni' de la langue IVançaise; car, je crois que les mois sont di'S personnes vivantes et anceslralcs, des sons aiiinii'S, el (pii' leur enlever leurs ligures, les desst''('h(>!' c'(^st les transhirnier en in(imii',iMi cliiisi'S lUdrli's ri i-liosi' niorle esl Inip souveiil clinse de p(''ilanl. «
M. Albert Sorel parle ensuite Je l'école, grâce à laquelle il est impossible aujourd'hui de détruire une nationalité ; toutefois, l'école ne vaut que par l'enseignement qu'on y donne. « Une école qui enseigne à aimer la patrie est bonne ; mais si elle enseigne le contraire, malheur à elle ; son œuvre est foncièrement mauvaise. »
Celte belle déclaration de principe est couverte d'unanimes applaudissements.
L'orateur voit un autre gage de conservation de la langue et de la nationalité : la liberté de la presse. Et, à l'appui, il rappelle l'histoire du peuple tchèque.
<i Quel que soit le régime inifiosé, déclare Mistral dans une lettre ;'j Botrel, « la nationalité d'un peuple se perpétue par les traditions el l'idiome. »
Voilà ce que nous commémorons aujourd'hui, voilà les visions émouvantes et grandioses que découvre à nos regards, en illuminant ces vitrau.x de ses rayons couchants, le soleil qui s'enfonce dans nos eau.x pour se lever sur les eaux de la Nouvelle-France. Voilà ce qu'a saisi de son <m\ de peintre normand et compris de son cœur français, notre ami, Léon Le Clerc, qui a composé ces verrièi-es si bien e.\éculées par M. Gandin, le maître verrier de Paris.
Si l'u'uvre modeste, mais profoudémenl patriotiiiue,(jue nous avons fondée avec notre Vieux Ilon/leur. avait |](;soiii tl'iine justification, elle la trouverait dans les souvenirs que nous inviMiuons et consacrons aujourd'hui.
gu'('tail-ce que Québec en l(i7;i, un peu plus d'un demi-siècle après que Champlain l'avait fondée f l'u bourg de 550 âmes comptant 70 feux ! Pour tout le Canada 3.215 français (^(CVi hommes, 1081 femmes), dont 1200 soldais, un évé(iue, IS prêtres, 35 moines, 'l'i religieuses... mais, comme le dit très bien un historien canadien, « cette poignée de défricheurs, d'artisans, de trafiquants, de soldats, d'ofliciers civils el niililaires.de missidunaires, de religieux, c'était la France. »
.\ussi cette gerbe de souvenirs, cet essaim de chansons et de légendes que nous recueillons, c'i'tail la France el, n'en sourions pas, c'esl de ces aliments-là que les peuples se nourrissent quand ils naissent, qu'ils guéris-, sent plus tard les plaies el les fatigues de leur âge mur.
Après un siècle de séparation, les liens se sont rétablis et li' Canada est devenu, ce (jue sa naissance le destinait à devenir, un grand pays de Français. Il l'est par ses affections profondes, pai- tout ce qui fait les nations et tout ce qui crée entre les familles humaines les liens indissolubles el sacrés. Un grand pays de France ! Conuue nos provinces de Bretagne, de Champagne, de Provence, de Guyeime, d'Auvei-gue, de Bourgogne, de Lorraine, qui tout en gardant leur originalité [)ropre. portaient sans cesse leur regard vers Paris où aboutissait, comme aujoiu'd'hui le n'-seau des chemins de fer, loute la nervure intellecluelle du |)ays.. .
La tradition s'est si foi'lenK^nt reformée que liUéraleui's el bisloriens du Canada, comme ceux de nos provinces, se réclament de nos acadi'uiies et y viennent chercher la consécration de leur renommée. Il n'e.st guère d'années maintenant, où quelque classe de l'Institut n'inscrive au tableau d'honneur de ses lauréats quelques Français de là-bas. Celte année môme, l'.\cadémie l-^rançaise. qui avait couronné F'réchelle et Chapmann, a couronné un livre d'Etu'/es de Litiéraiure Canadienne par un français Ch. Abder Halden et aussi un livre d'histoire d'un savant canadien, M. Thomas Chapais, consacré à Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France de 1(365 à Uu-z, qui sut
conipreiidro t'I exécutt'i' les desseins du ^l'and Colbert et mérite d'être iiualitié de Colheri colonial. OIte MiiiU'e aussi, l'Aeiidéiiiie des Seiences morales el |iiililii|iies, a diiiini- un de ses pi'ix d'Iiistiiire les plus reelierehés, à notre eoiuiialriole de Itoiien, M. Kichard Waddiiigton. pour son histoire de la Guerre de seid, ans. Les maîtres chapitres en sont précisément consacrés à l'héroïque défense du Canada, dans celte guerre où se sont acconi[ilis de si nobles l'ails d'ai'mes, oi'i se soni iiianireslés tant de dévouements inoubliables.
Je disais ciue la jeune littt'rature canadienne est un rejet, une repousse de la littérature française. Elle s'inspire du même idéal, elle évoque les mêmes muses, les Olles de méiuoire, jamais mieux nommées ; elle reconnaît les mêmes modèles et reçoit les mêmes inspirations des mômes maîtres : Chateaubriand, au seuil du siècle, avec René et le Génie du Christianisme, Lamartine, Victor Hugo, Vigny, dans la splendeur de l'âge, qui vient de unir, et. avec eux. Déranger qui dans le pays où les chansons ont porté, de leur aile légère et de leui' ryjune alerte, tant de pensées fécondes, a été le maître naturel des i)oètes populaires canadiens.
.le n'ai qu'à feuilleter leur anthologii', aux pages patriotiques, et elles abondent, pour y reconnaître l'inspiration de Béranger, le Béranger du Soutenir du peuple connue U parlai! aux Français dt' la Réiiublique et de Napoléon.
« Parlez-nous de lui, grand mère ? »
Les poètes canadiens parlent des luttes de Montcahn, de la défense de Louisbourg. de la bataille de Carillon, de l'Exode de l'Acadie. Ecoutez la complainte de VAcadien errant, de (ierin Lavoie :
Un t'anadieu errant.
Banni de ses foyers Parcourait en pleurant .Les pays étrangers.
Un jour, triste, pensif.
Assis au bord des flots.
Au courant fugitif Il adressa ces mots :
Si lu vois niiin pays,
Mon pays malheureux,
Va dire à mes amis
Une je nie souvii'iis d'eux...
N'est-ce pas, en une forme pins ing/'iiue ri par suite pins loncliante enroi-e. la Chanson des tlirondcllcs :
1 lii'iHidi'lli'S ipie respi'i'anee Suit jusqu'en ces 0|)ulents climats.
Sans douli^ vous (]uitlez la Ki'ance.
l)e mon pays ne me paiie/. vous pas.
Dans C<^ chani du l'icii.r .Soldai oi'i ('.n'>ma/.ic reli-are les douleurs de l'abandon : '
Quand notre vieux dra|)eau irempé' de jilem's aniei'S, Ferma son aile blanche el repassa les mers...
Ouand le vieux soldai, presfpie aveugle, guellesiii' les l'emiiarts le retour des Français ;
iJis moi, mon lils, ne paraissent-ils pas ?
C'est encore du Bérenger tout jnir
Pauvre soldat je reverrai la France La main d'un fils me fermera les yeux.
Ou encore le Vieux Drapeau :
La France oubliant ses douleurs.
Se relèvra noble et fière.
Quand secourai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs '?
Le Canada découvrit tout d'un coup la littérature française nouvelle. Ce fut comme un réveil de la Belle nu bois dormant.
i< Un long chant de bonheur qui sortait du tombeau "
a dit Crémazic, le poète précurseur <(ui vint mourir tout près de nous, au Havre, sous un nom d'emprunt pour dormir dans une tombe inconnue. « Isolé dans la vie, isolé dans la mort I » Il revit en ses disciples et successeurs qui suivent d'un pas alerte les nouveaux maîtres français. Ce n'est plus de Béranger, c'est de Coppée, c'est de Verlaine, c'est de Bostand que s'inspire la chanson nouvelle du (Canada. Ces couplets A'Avril boréal de AL Beauchemin, semblent un écho de la délicieuse chanson du Passant :
Mignonne voici l'avril Le soleil revient d'exil...
Ecoutez l'écho charmeur ;
Est-ce l'avril ■? Sur la colline Bossignole une voix câline
De l'aube au soir.
Est-ce le chant de la linotte ?
Est-ce une llilte ? Est-ce une note
Du merle noir ?
Et dans la chanson populaire ce refrain ;
C'est l'vent, c'est 1' vent fivolent L' vent qui vole, qui frivole.
Ou bien
Fringue, fringue sur la rivière Fringue, fringue sur l'aviron.
Je reconnais la France, .je reconnais aussi et avec la même émotion (jue, dans le parler, l'accent de nos anciens, la France de Normandie. Un voyageur de nos pays, du Cotentin, M. Gaston du Bosq de Beaumonl. parcourait il y a quelques années l'Acadie, la France oubliée. e[ le Canada, la France nouvelle... Il y retrouvait la douceur, mais aussi le mystère du pays normand, une Normandie étrange, où les oiseaux-mouches volaient au printemps sur les lilas en Heurs. Il retrouvait, chez les femmes d'Acadie, la robe de droguet, tissée à la maison, et le bonnet blanc, au voile noir, qui était la coilTure des bourgeoises françaises au temps de Louis XIV — coilTures de Louis XIV, symbole de deuil — comme de nos jours le grand nœud noir des tilles d'Alsace. Dans les plaines tragiques où se décidèrent les destinées de l'Acadie, il se croit dans les prairies marécageuses et fertiles tachetées de plaques d'eau, stagnantes et mourantes au grand jour, splendides quand le soleil couchant les enflamme et qu'a décrites Barbey d'Aurevilly.
A iiuui toui'. mais r<'Mliiil aux siif^^ii'sliiuis du livi'i- i-l à d/'laul di- visions persouiii'lit'S aux iiii|ii'i'ssi(iiis do la iiliolo^raliliii', je (h'coiivn^ uni' pai'i'iitt' iiumit'i'sti' l'uti'c la scii'iici' cl. la litléraliii'i' iiili'lK'chu'llt' de ces deux diocèses de la France qui nous sont •'■f^aleuicid chei'S, celui de la Normandie et celui du Canada. Dans les écrits liistoriiiues d'un abbé Casyrain, historien du Canada, dans le zèle des érudits canadiens à. rassembler la généalog^ie de leurs concitoyens, généalogies roturières pour la plupart, mais d'autant plus significatives du culte des ancêtres, que les ancêtres ont été plus obscurs. Je constate les mêmes tendaai'cs, le même zèle et j'admire aussi l'application des mêmes méthodes i[ue dans les innondji-ables études de nos historiens normands sur les choses et les gens de noire pi'ovince ; et pour nous en tenir qu'au.x modernes, au.x conteiuporains de l'é-cole historiqui' canadienne : un Auguste Leprevost, un Hlosseville, un t^a Sicolière, une lieaurepaire, un Moisy, un Fleury, un Ti'avers, un Mévil, un Joret, un Charles Bréard, énuiles ou disciples de ces maîtres Caumont et Léopold Delisle.
F,t pareillement entre les [loètes du Canada et nos poètes de la Normandie contempirraine, c'est le même culte du foyer éd il ié^ sur les mêmes hases, selon le même type, sous le toit couronni- du même pignon, c'est la même clianson intime (jui règle le rythme de leurs vers. Nos poètes noriuands à l'inspiration la plus pure, un l.,evasseur, un Harel, un Loriot trouvent là leurs similaires et leurs notes ont là, selon l'expression des musiciens, leurs harmoniipies.
Qui a mieux parlé- de Champlain et rythmé d'une voix [ilus sonore sa levée d'ancre (]ue noti'e ami (iastou de Haisme. le lionlleurais ?
Dans les vers de Crémazie tout émus de Victor Hugo, dans ceux de Louis Fréchette avec leurs évocations du Canada mystérieux et sombre, sol plein d'iiorreur tragique et de secrets sans nombre, Je retrouve l'émotion qui vibre dans les vers de Cli.-Th. Féret, notre voisin de Quillebeuf, quand il décrit nos promontoires rocheux et toutes ces pointes de la Roque dont se hérissent les côtes de la Normandie jusqu'à la formidable Haguc.
« Le beaupré du vaisseau normand est à Johourg. »
Où renconti'ei' une expression i)lus ressentie, im souvenir à la fols plus obsédant et plus teudie du pays lointain, du village d'origine, que dans ces stances de Charles Frémines, le poète du Pays fie Millet :
Salut ! beaux nuages nomades Que le vent chasse de la mer :
Sur le fond bleu d'un grand ciel clair. Passent vos blanches cavalcades.
O pays vert de ma Jeunesse !
<Juel cliarme jieut donc nous unir?
Il me suffit d'y revenir,
Pour que, ti'Me cl i-ii'ur. Je renaiss*!.
Pourtant je n'y possè<le rien.
Pas même un iielit coin Je (frre, Sinon la tombe où doj'J nia luère. . . . Tout conqite fait, c'«^st mon seul bien.
Sentiers soufflant à pleines bouches La verte odeur des frondaisons, Champs d'ajoncs, dorés et farouches, Au jeu du temps et des saisons ;
Matins de pluie et soirs de flamme.
Bruits de mers aux profonds accords, Brises où j'ai mêlé mon âme.
Vagues où j'ai trempé mon corps ;
0 mon pays fier et sauvage !
Si je ne te revois jamais.
Que ce chant reste comme un gage
De tout l'amour dont je t'aimais.
Celte Chanson du pays, la perle de notre anthologie normande, exprime, comme en un symbole du cœur, ce rêve et ce regret de laFrance (|ui anime les poésies canadiennes. Elle émane tout directement de la môme inspiration, presque de la même mélodie intime que cette Chanson de la cloche de Louisebourg de Nérée Bauchemin. le joyau de l'anthologie canadienne :
Cette vieille clo<-he d'église Qu'une gloire, en larmes encor Blasonne, brode et fleurdelyse Rutile à nos yeux comme l'or.
C'est une pieuse relique.
On peut la baiser à genoux :
Elle est française et catliolique Comme les cloches de chez nous.
Oh ! c'était le cœur de la France Qui battait <i grands coups alors Dans la triomphale cadence Du grave bronze aux longs accords.
O cloche, c'est l'écho sonore Des sombres âges glorieux Qui soupire et s'agite encore Dans ton silence harmonieux.
En nos cœurs tes branles magiques Dolents et rêveurs, font vibrer Des souvenances nostalgiques Douces à nous faire pleurer.
Nous l'entendons, cette cloche lointaine et flottante, comme celle du betfroi, le soir, quand sonne le couvri'-feu, quand la mer monte et que le vent du large souffle vers la terre. Elle nous apporte les grands souvenirs communs, « l'essaim des victoires chantaiiles » du passé ; elle nous apporte aussi les « longs espoirs et les vastes pensées » de l'avenir.
« Les Canadiens sont au loin, a écrit un publiciste de là-bas, M. Arthur Buies, ils sont au loin parce que c'est dans le programme de leur destinée; parce qu'ils sont appelés à faire échec au débordement des populations étrangères sur tous les points qu'ils peuvent utilement occuper. Rien ne peut plus désormais arrêter l'expansion naturelle de cette race appuyée sur la conscience d'une mission à accomplir plus ou moins bien entrevue, plus ou moins défmie, mais qui n'abandonne jamais les Canadiens français.
et iloiil ils |iorli'nt «mi eux l'onimr uih' iiiiaj^i' qui H'uifl*' *''■ l'^i^laire notre niarc'lio. » (;elU' liiiat^i' ^raiid l'i'llrl du passade la Franc(!, clin Unir vient tout droit de ceux qui nul |ilauir^ sur les rives du Sainl-Laurent la croix des ehréliens et l'érusson bleu de Franei;, seni('; de lys d'or. Ce,s destini'ies du Canada, eVIaieut alors les desliut'es de la France, l'intendant du l'oi les lui avait aunonei''i's: " l,i' (;anada,(''erivait Talon (i), est d'une très vasti^ i't(uidue... du côtt'^ du Nordjr n'en connais pas les boi'nes tant elles sont éloignées de nous... Sa Majesté' a l'egardé ce pays connue un beau i)lan dans lequel on peut former un ^l'and l'oyaunie cl fonder une nionareliie, ou du moins un Etat fort considi'rabli'. . . .> Et Louis XIV : «Cette [larlie de la monarrbic française deviendra qurlipuj cliose de gi'and. »
('es destinées sont accomplies; les Canadiens nous en font lionneur ; ils opèrent, selon la belle expression d'un des leurs, « un dé|ilacemeiit de la France >> ; et ce serait îi leurs yeux « se déshériter eux-mèiurs » ipii' d'abdiquer l'Iiéritaye de la jurande nation dont ils sortent.
iju'ils en soient JK^iiis ! Tja L'rance s'en souvient. Ainsi, tour à loin-, le fils est reconnaissant à la mère pour avoir nourri son enfance, et la mère reconnaissante à son fils qui glorifie son âge mûr.
Par eux et dans l'autre liémisphère, c'est toujours le grand geste de Jjieu par les Francs qui se continue : Gesta Dei per Fmucos! >
A peine M. Albert Sqrel a-l-il cessé de parler que des applaudissemenis enthousiastes éclatent dans l'assistance. Ils témoignent à l'illustie historien combien ses concitoyens sont émus et reconnaissants de l'admirable discours qu'il vient de prononcer.
Quand les applaudissements cessent, M. Tiugeon se lève.
Nous entendons alors une improvisation lemarquable. M. Turgeon est un orateur de grand talent, un tribun fougueux, à la voix chaude et vibrante, à l'éloquence entraînante et communicative. Ou sent en liri i'élolfe du rude jouteur des lutte-; pnlitiques, du défenseru- acharné des libertés nationales.
Il retrace Thistoii'e des luttes soutenues pour l'intlépendance et pour la liberté :
Ecrasés pai' le numbrc, s'éci'ie-t-iJ, nos pères ont dû faire leur soumission à l'Angleterre.
Mais au lieu de s'asseoir- apr-ès la di'l'aile, ils se sont dressés, les armes à la main, pour- la r-evcndication de leurs liberté-s. Aujour'd'bui, nous sommes libres et indé(ierrdants ; le pouvoir- de l'.\ngletei-r-e sur noirs n'est que nominal : nous rujus adnrinistr-ons injus-ruiMiies, nous avons nos lois, notr-e langue, notre i-eligiorr. Mais, cette domination de rAngletei-r'o nous la chérissons, car- loin de nous asser-vir-, elle nous [donne une nouvelli' ar-deur pour la réalisation de nos aspir'ations nationales.
Puis il montr-e l'œuvre (pre se proposent les Canadiens. Ils verrierrt, en Améri(|ue, remplir le l'ôle île la l''r-anco : étr-e ceux qrri nrarchent à la tète de toutes les formes de la civilisation. Et cette lâche, les Canadiens la rciupliront en dépit de torrs les obstacles et de tontes les obslrnclions.
Cette ascension perpélrrelle du Canada vers la vie, est le plus bel éloge qu'on
(1) A CDiborI, I, o.'Iolii-i' Wâ. Tlionias Cliapais.
puisse faire de l'œuvre de Cliampiain. C'est pourquoi l'orateur vient, aujourd'hui, au nom du peuple canadien, saluer ses frères de Normandie.
Une véritable ovation est faite à l'éminent homme d'état.
M. Boudin, président du Vieux Ilon/lcur, prononce ensuite quelques paroles de remerciement à l'adresse des deux orateurs. Enfin le chant canadien du Drapeau de Carillon, arraniié pour plusieurs voix par M. René Lefebvre, clôture cette belle et impressionnante cérémonie.