LE BANQUET
Le soir avait lieu, à VHôtcl du Dauphin, un banquet organisé en l'honneur de M. Turgeon. M. Boudin présidait, ajant à ses côtés M. Turi^eon et M.Blanchet,maire de Honlleur. A la table d'honneur se trouvaient MM. Albert Sorel, Baul Bréard, le vicomte Arthur de Ville d'Avray, Léon Le Clerc, Gervais, maire de Saint-Gatien, Léon Sanson, Emile Sanson.
Vers la fin du repas la chorale Union des Travailleurs se place dans la cour de l'hôtel et donne un concert très goûté des convives. Les applaudissements ne lui sont pas ménagés et M. Turgeon vient au balcon pour féliciter et remercier les chanteurs. Un bravo prolongé répond aux paroles du Ministre.
Au Champagne le président inaugure la série des toasts. Il rappelle l'admirable discours prononcé il y a sept ans en pareille circonstance par l'honorable M. A. Turgeon. M. Boudin retrace ensuite le chemin paicouru par la Société depuis cette époque : la restauration de l'ancienne église Saint-Etienne, l'e.xposition de la Tradition aux Pays Normands en 1899, la création du musée du Vieux Honfleur, la fondation de l'Ecole des Marins de la Basse-Seine, la protection des sites et des monuments de la ville et de la région, etc. Il termine en levant son verre à M. Turgeon, ministre de la Nouvelle France, quia su gagner les cœurs de tous les Hontleurais.
M. Blanchet, maiie, dit qu'il est heureu.x de constater que le séjour de M. Turgeon à Honfleur lui a permis de mieux connaître la vieille cité et ses environs et de recevoir de .ses habitants l'accueil le plus cordial. 11 remercie le Ministre d'avoir accepté l'invitation de la Société le Vieux Hon/leur de venir honorer au lieu même d'où partit Champlain pour aller fonder Québec, le souvenir du grand navigateur. Cette visite ne peut qu'augmenter le courant de sympathie si vivace qui existe avec le Canada et le développement commercial entre les deux pays. M. Blanchet boit à M. Turgeon, à l'union des deux pays et à la prospérité des villes de Québec et de Honfleur.
M. Turgeon, à son tour, prend la parole. Rappelant sa venue il y a sept ans, et l'émotion patriotique qu'il éprouva en foulant pour la première fois le sol sacré de la mère patrie, il constate qu'il y a encore un plaisir plus doux que de voir la France, c'est de la revoir. Il ajoute :
« On aime la France comme on aime sa mère, naturellement et sans effort, parce qu'elle est le berceau de notre origine, la patrie des grands ancêtres « imagines mojorum u que tout un monde de souvenirs, de traditions, de luttes, de di'uils et de gloire nous enchaîne au [lassé. L'air que vous respirez, les récits du foyer, les enseignements de l'école, vous entrent dans la moelle
et les veines et vous créi'iil une mentalité qu'aucun événement ne peut altérer, aucun assaut afTaiblir et, sans (jue vous le vouliez ou le sachiez, des siècles d'atavisme mettent sur votre unie leur inelTaçaljle empreinte.
Mais il y a (piehpie chose de supérieur à la laugue et à la race, c'est la volonté, l'unitt- morale, l'uniti' d'esprit, c'est la concordance des vues, c'est avoir les mêmes as|iiralions ich'^ales. être dévoués aux mêmes o;uvres de prot^rès.c Chaque l'It-meut.cliaque f^roupe ethmiiiuene peut se développer qu'en développant ses goûts naturels et ses qualités propres. Ne cherchez pas k le séparer de son passé, à lui donner une autre âme, car suivant un mot devenu justement célèbre, vous n'en feriez que des déracinés.
C'est sous l'empire de ces idées que je suis parti pour la France il y a sept ans, pour ce court voyage que vous avez bien voulu me rappeler en des ternies si flatteurs. Je m'y sentais attiré par les incomparables séductions de sa capitale, par ses trésors artistir]ues, ses musées et ses bibliothèiiues; j'y ai admiré ses campagnes si belles, ses cultures soignées, ses châteaux qui bordent les rives de ses fleuves ou qui en couronnent ses sommets, mais ipielque chose de plus fort sollicitait nmn âme : la côte normande. Là était la Mecque, le but du pèlerinage, car là avaient vécu et de là étaient jiartis les ancêtres. Debout sur la jetée de Honficur, devant les eaux verdàtres et pres(]ue toujours mouvantes de la Manclie. je me suis rappelé ces géants de la mer que furent les Normands; j'ai revécu surtout ce jour à jamais mémorable du 13 avril 1608, où Champlain s'embarqua avec ses compagnons pour venir fonder (Juébec et, la première fois, par une plus puissante évocation du passé, fortifiée et soutenue par la magie séculaire des lieux, j'ai compris tout ce qu'il avait d'intré[)idité ferme, de courage valeureux, d'élans chevaleresques et d'aspirations élevées dans l'âme de nos pères. Ce voyage provoqua-t-il une évolution dans mes idées ? Ce serait beaucoup dire, mais à coup sûr il donna un corps, une forme précise, à ce qui n'était i]ue poussières impalpables dans mon esprit et je compris l'idée qui domine tous les écrits de nos poètes et de nos historiens, la mission providentielle de notre race en Amérique et que nous devions, dans la cohue des intérêts matériels, donner la note spiritualiste. J'ai été hdèle, je puis m'en rendre le témoignage, à cette inspiration et, depuis six ans, dans nos fêtes nationales, dans nos congrès, devant les associations d'é-ludiants. comme sur le panpiet de l'Assemblée législative, j'ai abjuré mes compatriotes d't'Iever leurs âmes et de hausser leurs rêves, puisque nous étions appelées à maïufesler dans le Nouveau-Monde les initiatives fécondes et les vertus brillantes de l'ànie française, d
M. Turgeon termine en faisant une magnifique description du Canada « le pays le plus beau après lu France. »
Ces paroles sont couvertes d'applaudissements prolongés.
M. Albert Sorel félicite l'orafeur d'avoir parlé de son pays avec une foi sans limite. Il ajoute que d'une entrevue avec sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada, il a gardé le souvenir d'avoir rencontré un homme supérieur. Ce soir il peut diie (pi'il eti a rencontré deux.
M. Albert Sorel lève son verre en l'homieur de l'Honorable Adélard Turgeon et en <«lui de sir Wilfrid Laurier, l'un des plus grands citoyens du monde.
C'est au milieu de l'enthousiasme général que le banquet s'achève et que se clôturent les fôles Normandes-Canadiennes dont Honlleur gardera (ièiement le souvenir.
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Représentée peur la première Jhis au théâtre CMunicipal de ^cnfleur