‹ Champmesle: comédie en un acte et en versChapitre 13 sur 26 · MARIE, RACINE · texte numérisé non relu

MARIE, RACINE

Enfin! je vous rencontre Sans que tout l'univers à vos côtés se montre! Hier, je ne fus pas, Marie, assez heureux Pour mapprocher de vous et vous offrir mes vœux. A l'hôtel de Bourgogne, au sortir du théâtre, Phèdre, toute aux discours de la foule idolâtre,. Au milieu des marquis oubliait dans un coin Son maître, du triomphe immobile témoin.

MARIE

Dois-je me confiner tristement dans ma loge, Sans recevoir jamais le plus léger éloge?

RACINE

Marie, il fut un temps oii vous n'aviez besoin Que de mon seul suffrage, et ce temps n'est pas loin. Vous avez bien changé !

MARIE

Le monde nous impose Des devoirs.

RACINE

Attendez, pour plaider votre cause.

MAGASIN TÏŒATRAI.

Le comte de Clermont, car il viendra chez vous; Il le disait hier.

MAKIE.

Ah ! votre esprit jaloux S'emporte et se trahit. Ce n'est pas cette foule D'adorateurs brillants dont le flot toujours roule Que vous voulez bannir. \]n seul a sur son front Amassé le courroux, le comte de Clermont.

RACIXE.

Eh bien, oui, j'en conviens, je suis jaloux, Marie, Jaloux de ce seigneur, qui par la flatterie. Par l'orgueil de son rang veut gagner votre foi. C'est me ravir le cœur ; n'êtes-vous pas pour moi, Faut-il le répéter, plus encor qu'une femme? Si je vous perds, je perds le meilleur de mon âme. Vous donniez une forme à ces êtres aimants Que mon art évoquait dans ses enchantements; Monime au cœur discret, Phèdre aux vives alaraœs, Iphigénie en pleurs, se paraient de vos charmes. Ce beau monde idéal s'en irait avec vous, Comment, dites-le-moi, ne pas être jaloux?

MAIUE.

Beaucoup trop aisément vous prenez de l'ombrage; Bien accueillir les gens, c'est vous faire un outrage; Votre tète se trouble, au point qu'en vérité, Je ne reconnais plus votre tact si vanté. Vous venez d'oublier que c'est pour elle-même Qu'une femme veut plaire et souhaite qu'on l'aime.

KAC1^E.

Pardonnez-moi, Marie... Ah! je le vois, ingrate!

Elle fait quelques pas du côté du salon. Dans vos yeux, dans vos pas, l'impatience éclate; Votre âme est tout entière au comte de Clermont, Ma présence vous gêne, et, blessé, de l'affront, Je vous quittée jamais... oui, d'une âme hardie Portez-lui vos amours...

MARIE

Quoi! de la tragédie!

RACINE

Trêve aux propos railleurs!

MARIE

Réfléchissez alors. Je me vois exposée à vos jaloux transports. En avez-vous le droit? suis-je votre maîtresse?

RACINE

Ma jalousie est pure ainsi que ma tendresse. Je vous aime; le père aime ainsi son enfant, Que du moindre dangeravec zèle il défend. Je vous aime; l'artiste ainsi dans le mystère Aime son œuvre ei craint qu'un soufflene l'altère. Vous paraissiez comprendre un sentiment si doux. Vous nie l'aviez permis : Marie, oubliez-vous Que votre cœur...

MAIUE, avec coquetterie.

Mon cœur, mon cœur reste le même.

Voulez-vous, pour savoir si toujours on vous aime, Derrière le rideau comme votie JNéron, Ouïr...

RACINE, avec quelque hésitalion.

Que dites vous? moi, vous épier 1... non. Mais ayez donc pitié d'un cœur qui vous adore,

Ménagez ses soupirs; s'il en est temps encore, Éloignez de vos pas ce comte que je hais , Nous saurons retrouver ces instants si parfaits, Marie, où nuls destins ne s'égalaient aux nôtres. J'eus peut-être des torts, j'en conviens ; oui, nous

[autres.

Nous aimons tristement, souvent vous l'avez dit, Poètes, dont sans cesse un rêve tient l'esprit. Je deviendrai joyeux ; la cour, par son usage, Déjà m'enseigna l'art d'égayer mon visage. Je serai, si par là votre cœur m'est acquis, Souriant et léger comme un de nos marquis. Afin qu'on dise un jour : Comme elle fut aimée ! Je prétends ajouter à votre renommée.

J'ai faitPhèdre pourvous, cette œuvre où.dansmes L'amour est exprimé sur des tons si divers, [vers. Eh bien, je sens en moi, si vous m'aimez, Marie, Que cette source-là n'est pas encor tarie. Je puis, ayant reçu ce don du Créateur, Pour que votre talent brille plus enchanteur. Animer (j'ai songé de cet être céleste) Un modèle de grâce et de vertu modeste. Comme autrefois encore un sourire, un regard ! Rendez-moi votre amour. .. Marie, est-il trop lard ? Ne pouvez-vous me faire enfin le sacrifice De monsieur de Clermont?...

MAUlE, ci part.

Haut. , Il me met au supplice.

Faut-il me susciter un ennemi puissant?

Je l'accueille, on le sait, en faveur de son rang. Mais je ne vois qu'en vous un ami véritable.

RACINE

Unami!...

MARIE

Dire plus, c'est presque être coupable ! Mon cœur n'a pas le droit, l'amour l'eût-il atieini. D'exprimer les transports que le vôtre dépeint. Mais vous m'avez à vous noblement élevée De la condition où vous m'avez trouvée. Je me rappelle encor l'instant heureux et doux , Le premier, où s'en vint tomber à mes genoux Le poète inspiré voyant de son génie Pas.^er et vivre en moi la touchante harmonie Vous avez achevé, maître attentif et sûr. L'œuvre de Champmeslé, comédien obscur; Grâce à vous, j'ai goûté la noble poésie. Le doux charme des vers, l'expression choisie; Vous m'avez emportée en un monde meilleur, Où croît l'intelligence, où s'agrandit le cœur. Pour lutter avec vous, quel autre aurait ce charme?

RACINE

Un sourire m'enchaîne, un regard me désarme ! Vous le savez trop bien. Non , non, de votre cœur Le comte de Clermont n'est pas encor vainqueur; Dites-moi que Marie à sa bonté première. En me voyant souffrir, reviendra tout entière. Puisse l'amour encor, l'amour par qui je vaux, De son flambeau divin éclairer mes travaux ! Piquante Sévigné, tu l'as trop bien su dire. Si je cessais d'aimer, je cesserais d'écrire!

MARIE

Que votre esprit se calme; allons, plus de courroux:

Vous verrez aujourd'hui que l'on pensait à vous ! Oui, dans mon médaillon votre image enfermée, D'après votre désir...

RACINE

Que j'ai l'âme charmée!

Champmeslé sort rêveur du cabinet.

MARIE

Champmeslé!. . paix!...

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