‹ Champmesle: comédie en un acte et en versChapitre 15 sur 26 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

MARIE, près d'entrer dans sa chambre, revient

sur ses pas.

Que tenez-vous donc la ? n'est-ce pas une lettre?

CAMPMESLÉ, cachant vivement la lettre.

Oui, c'est un mot d'affaire!

MARIE

Un mot d'amour peut-être! ..

CHAMPMESLÉ, à part.

D'amour... j'en ai bien peur.

Haut.

De ma fidélité,

Je pense, jusqu'ici vous n'avez pas douté.

MARIE

Si j'en doutais jamais, je vous le dis d'avance, Vous auriez tout à craindre alors de ma vengeance. La loi du talion bientôt...

Que dites-vous?

MARIE, riant.

Coupable, avez-vous peur? ou seriez-vous jaloux?

Ni jaloux... je n'ai pas ce défaut ridicule;

Ni coupable vraiment; mais, là, sans nul scrupule.

Vous m'assurez...

Mon Dieu! .. je dis la vérité!

Comme on traite les gens on doit ère traité.

CHAMPMESLÉ, à part.

Dieu veuille que déjà sa légère morale N'ait pas pris les devants!

MARIE

La foi doit être égale Des deux côtés, monsieur.

CHAMPMESiÉ, froissant le billet.

Un rendez-vous !

MARIE

Eh bien !

Vous ne répondez pas?

Votre avis est le mien.

A part.

Le premier, il est vrai!

MARIE

Ce billet vous occupe.

Non pas ; je réfléchis que je suis votre dupe. Je ne fréquente pas les beautés de la cour. Tandis qu'autour de vous encourageant l'amour. De nos jeunes seigneurs vous cherchez les homma-

[ ges :

Mon logis était plein d'amis graves et sage.s Vous les ferez s'enfuir en recevant chez vous Des héros de banquette, oui, tous ces jeunes fous. Dont l'importunité chaque jour plus hardie Au public qui les siffie offre la comédie ;

Il appuie sur les quatre derniers vers. Des fats pour la plupart tout prêts à se vanter Dès qu'un mot imprudent est venu les flatter; Des faiseurs de pari, dont l'honneur d'une femme N est souvent qu'un enjeu.

MARIE

Monsieur, qui donc me blâme?

La Fontaine d'abord.

MARIE

La Fontaine! vraiment II se bat, puis tolère à sa femme un amant.

Racine aussi...

MARIE

Racine, il sort joyeux...

J'enrage.

Haut.

Moi même enfin.

MAGASIN THÉÂTRAL

A part.

Je joue un fort sot personnage.

Quel tort vous ai-je fait ?

CHAMPMESLÉ, à part.

Quel sang-froid ! Quel aplomb!

Haut.

Me direz-vous pourquoi de monsieur de Clermont Le valet est venu ? Pour vous prier peut-être De recevoir chez vous son jeune et noble maître-

MARIE

Eh! quand cela serait ?

Je ne suis pas jaloux, Encore une fois, non, j'ai confiance en vous; Mais lorsqu'on est poussé par un sentiment

[tendre, De certains mouvements on ne peut se défendre...

A part.

Tâchons de l'émouvoir.

Haut.

Ne m'aimez-vous donc plus?

Mes efforts désormais seraient-ils superflus ? Lorsqu'à Rouen jadis je vins a vous connaître, Quand vous m'avez aimé pour m'avoir vu pa-

[raître, Sur la scène, accueilli des bravos du public... Quand, d'un père marchand dédaignant le trafic, Vous m'avez voulu suivre en ma noble carrière, Dont je vous aplanis la rudesse première, Car longtemps, près de moi, sans réputation. Vous n'avez eu d'appui que celui de mon nom. Qui m'eût dit que mes soins, que ma sollicitude Seraient payés un jour par votre ingratitude. Que le souffle empressé de quelque courtisan Comme une bulle d'air déti uirait mon roman !

MARIE, avec raillerie.

Vous pourriez réussir en montant dans la chaire ; Mais de tous vos sermons, ici, je n'ai que faire. Quel bruit peur un valet qui, par honnêteté. De la part d'un amis'enquiertde ma santé ! Ne connaissez-vous point d'ailleurs mon carac- Le ciel ne me fit pas pour vivre solitaire ; [1ère? Le monde est un théâtre où je prétends entrer. Avec quelques succès je pense y figurer. Je ne le cache pas: par-dessus tout j'envie Ces beautés en renom, ces femmes dont la vie. D'hommages entourée, éblouit tous les yeux. Je me crois destinée à ce sort radieux, ïl est beau, sans avoir de quartiers de noblesse, De passer en triomphe ainsi qu'une duchesse, Ôe voir de tous côtés se courber sous ses lois Des fronts que bien souvent n'ont [las soumis les

[rois, D'entendre dire alors : C'est une comédienne. Qui, triomphantainsi de toute race ancienne, S égale avec orgueil, par le droit du talent, A tout ce que Paris renferme de brillant, [gloire, C'est mon ambition : oui, monsieur, j'en fais Et je cours méditer quelque grande victoire. Elle va pour entrer dans sa chambre.

Arrêtez un moment : laissez au genre humam Quelque peu de répit. Croyez-vous que l'hymen Doive s'accommoder de ce genre de vie?

MARIE

11 le faut bien...

Eh quoi ! je vous verrai suivie A toute heure de gens qui vous parlent d'amour !

N'êtes-vous donc pas fier qu'on me fasse la cour.''

Non, je ne le suis pas.

MARIE

On est heureux soi-même Lorsqu'on voit admirer les personnes qu'on aime.

Je ne puis être heureux ni fier quand près de vous Rôdent tous ces larrons de l'honneur des époux. Lesquels, trouvant toujours ma présence importune Cherchent pour m'éloigner cent raisons au lieu

[d'une.

MARIE

De quoi vous plaignez vous ? D'un piège su-

[borneur.

Monsieur, jusqu'à présent j'ai sauvé monh(nineur.

Mais est-il bieij besoin que vous soyez sauvée, Que le péril. .

MARIE

Voilà la leçon achevée!

Si vous prétendiez être un mari de ce goût, H fallait délaisser le théâtre avant tout. Vous marier ensuite avec quelque bourgeoise. Et puis vous enterrer avec elle à Pontoise.

CHAMPMESLÉ, à part.

Elle a réponse à tout... Et pourtant ce billet... Je pourrais la confondre...

Allons donc, s'il vous plaît, Un peu de complaisance : il est bon que les autres M'entourent de leurs vœux pour exciter les vôtres, Votre émulation redoublera de soins.

Si je vous aimais plus, vous m'en aimeriez moins.

C'est trop fort.

MARIE

Permettez ^jue j'aille à ma toilette ; Je la veux aujourd'hui, pour mieux plaire, com-

[plète.

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