RACINE, LA FONTAINE
RACINE, allant vers la chambre de Marie. Elle a dû s'habiller : sans doute elle m'attend.
LA FONTAINE
Racine, écoute-moi.
RACINE
Plus tard,
C'est important.
Jette sur ce papier les yeux.
RACINE
Que veux-tu faire?
LA FONTAINE
Mais une comédie.
RACINE
Ahl c est une autre affaire.
Demain !
LA FONTAINE
Lis ce billet.
RACINE
Qu'est-ce donc?
Il prend le billet.
LA FONTAINE
Un moyen Pour notre Veau perdu... Racine, écoute bien. Le fermier Ricato.
RACINE
Comment! mais cette lettre!
Quelle écriture! oui, tu dois la reconnaître; C'est celle de Marie.
LA FONTAINE, regardant le billet.
En effet... c'est égal.
Je vais te consulter sur un point capital.
RACINE, examinant l'adresse, après avoir lu. C'est pour lui! qu'ai-je lu? mon Dieu, quel coup
[de foudre!
Vient briser mon espoir ! que faire? que résoudre? Je suis anéanti, je vois fuir à jamais Le bonheur de mes jours! Oh ! comme je l'aimais! M'abuser à ce point ! moi, qui mettais ma gloire A joindre nos deux noms dans la même mémoire I Loyal, je lui prêtais une âme sans détour. Dans ma crédulité séduite par l'amour.
Profondément atteint d'une si lâche injure, Mon cœur, tu saigneras longtemps de ta blessure; Tu sentiras peut-être, impossible à guérir, Cette vivante plaie ; et mieux vaudrait mourir. LA FONTAINE, qui l'a suivi des yeux avec étonne-
ment.
Qu'a-t-il donc?
RACINE
Je l'aimais, je suis trahi par elle.
MAGASIN THÉÂTRAL
Regarde : pour Clermont.
LA FONTAINE
Pour Clermont!
RACINE
L'infidèle !
Comme elle m'assassine avec tranquillité! De cette trahison qui se serait douté ? Est-ce là Champmeslé que j'avais animée Du feu sacré de l'art, et que j'ai tant aimée I Il s'assied près de la table.
LA FONTAINE, distrait, à lui-même.
J'ai bien soif: le travail dessèche!...
Je la perds!
J'ai honte de souffrir.
Il tombe dans une profonde rêverie.
LA FONTAINE, Sortant de sa distraction et allant s'asseoir près de Racine.
Dans ce séjour pervers Que de maux insensés! mais il est un remède, Chapelle me l'a dit, devant lequel tout cède: Le vin, bienfait du ciel, spécifique accompli , Le Léthé des anciens, le fleuve de l'oubli. Mon Racine, vois-tu, la muse pour maîtresse. Le vin pour compagnon, pour guide la paresse, C'est ma devise. Viens au prochain cabaret. Grâce à quelques flacons d'un petit vin clairet Qu'on boit au Mouton Blanc, des choses de la vie Après deux ou trois coups nous n'aurons plus
[envie.
Viens, nous raisonnerons à fond sur tout cela; Le vin est consolant. Hein! comme le voilà ! Cela ne te plaît pas... bien, parlons d'autre chose. Que lui dirai-je encore? Allons, je te propose Un autre moyen sûr de guérir de l'amour; 11 n'a jamais failli, du moins jusqu'à ce jour; Il faut te marier; je connais une fille Parangon de vertu... sois père de famille ! Aie un enfant, deux, trois... L'hymen est le tom-
[beau De nos illusions... Veux-tu, le temps est beau, Veux-tu que nous allions, la tête la première. Nous jeter tous les deux au fond de la rivière?
RACINE, sortant de sa rêverie.
Noble abbé de Rancé, vous avez bien compris Ce que ce monde faux inspire de mépris Quand vous l'avez quitté... Port-Royal, solitude Où j'ai goûté jadis les charmes de l'étude, Que j'eus tort de vous fuir!
Il relit le billet, puis le pose sur la table et se lève. La Fontaine prend sa place et examine de nouveau la suscription du billet.
Ah! dès les premiers jours Elle m'abusa donc par de fausses amours, Lorsque, les yeux baissés, le front calme et timide, Elle semblait avoir l'innocence pour guide, Lorsqu'elle me jurait qu'inflexible pour tous , Son cœur demeurait froid même aux vœux d'un
[époux, JX'emprunlant que du mien une amoureuse
[flamme,
Et qu'elle était un marbre auquel je donnais l'âme! Elle mentait... Peut-être après quelques moments, D'autres étaient liés par les mêmes serments. Honte, honte sur elle... infâme duperie, Art perfide et cruel de la coquetterie! A toute émotion son cœur restait fermé, Et je fus insensé quand je me crus aimé.
LA FONTAINE, SB levant et allant à Racine. Voyons : redeviens donc un peu plus raisonnable. Tu comprends mal l'amour. Racine; pourquoi
[ diable En faire un compagnon fâcheux et larmoyant? C'est un enfant espiègle au visage riant ; Dans ses chaînes de fleurs librement on se joue Sans jamais resserrer celle qui se dénoue! Que ne m'a-t-on aimé? Doux vers que j'ai polis Pour cette Champmeslé, sous le nom de Philis, Si vous m'aviez gagné son âme si rebelle, Aucun reproche amer n'eût attristé la belle. Plus d'idylle à présent : va, les bords du Lignon Sont, à l'heure qu'il est, fort dépeuplés, dit-on. Les mœurs ont bien changé, nul ne doit plus pré-
[ tendre.
Racine, à naviguer sur le fleuve duTendre. Soyons de notre temps.
Par la peine envahi, Je ne pourrais sourire à qui m'aurait trahi; Je ne pourrais jamais de nos femmes légères Accepter, comme un bien, les faveurs passagères. De la fidélité qu'on veut leur imposer La durée est égale à celle d'un baiser; Ce n'est pas la façon dont j'aime et veux qu'on
[m'aime:
Je demandais un cœur qui fût tout à moi-même ! Je quitterai Paris.
LAFONTAINE
La province en amour.
Racine, est avancée... et fuiras-tu la cour, ^ Où l'on te veut du bien?
RACINE
Oui, certe.
LA FONTAINE
Et le théâtre?
RACINE
J'y renonce, et j'en fus beaucoup trop idolâtre. Blon cœur d'un autre culte espère être rempli; Le ciel peut-être un jour y versera l'oubli. A tout ce qui charma ma jeunesse frivole Je dis adieu. Le temps qui vite s'envole. L'amour qui disparaît encor plus promptcment, Opèrent en moi-même un profond changement. Les enivrants succès, les bravos éphémères Remplissent nos esprits de mondaines chimères, A de graves pensers viennent nous arracher. Nous détournent du but où nous devons marcher. Je le sens bien, d'ailleurs, mon amour trop aus-
[ tèic N'eût pas su se plier aux choses de la terre; Marie, il eût troublé votre sérénité; Reprenez votre joie et votre liberté.
Avec transport.
Mais, je veux lui parler, oui, je veux la con-
[ fondre.
La voici; nous verrons ce qu'elle peut répondre! Oue dis-je? Elle essaierait de mentir, de nier. Épargnons-lui l'affront de se justifier !
Il sort avec agilation.
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