‹ Champollion inconnuChapitre 12 sur 21 · SCÈNE II BAJAZET, ATALIDE · texte numérisé non relu

SCÈNE II BAJAZET, ATALIDE

Bajazet

Accourez, aimable et doux objet!

Savez-vous aujourd'hui ce que fait Bajazet?

Atalide

Quand vous me l'aurez dit, je le saurai peut-être Faut-il rire ou pleurer, faites le moi connaître

Bajazet

Madame, écoutez-moi, je vous laisse le choix Et mon destin encor dépend de votre voix; A Roxane, Amurat prêt à fuir la lumière A fait signifier sa volonté dernière.

En place d'Ibrahim je dois être sultan; Mais Roxane en ses mains garde le testament, Et pour moi se prenant d'un amour ridicule,

Si je ne brûle pas pour elle, elle le brûle

Fidèle à vos appas j'ai voulu refuser,

Elle me donne encor du temps pour y penser

Mais comme l'on n'a plus ce qu'on s'est laissé prendre Mon cœur est tout à vous il ne peut plus se rendre.

Atalide

O tendre souvenir de mes tendres secrets! Etoile de mes vœux! de mes soupirs discrets! Doux soleil de ma vie! Arc-en-ciel de mon âme Miroir étincelant qui réfléchis ma flamme!

Qu'à ce trait généreux je connais en ce jour Dans un parfait amant, le plus parfait amour! Mais, c'est assez, Seigneur, pour une infortunée

Suivre sa passion contre sa destinée

Il en coûterait trop pour vouloir m'épargner : Il faut me planter là, mon cousin, pour régner.

Bajazet Vous planter là, Madame, ah c'est me faire injure!

Atalide Eh! seigneur, croyez vous ma tendresse assez dure Pour ne me vouloir pas aussi sacrifier.

Un amour sans tourment, ce serait trop grossier

Ce n'est pas que le sort d'une triste fortune

Quand vous le partagez ait rien qui m'importune

Ah! cousin, croyez-moi, si nous étions encor

A ces temps trop heureux de l'ancien âge d'or

Où le lait en ruisseau coulait dans les prairies.

Où les grives tombaient au bec toutes rôties,

Où les champs présentaient des biscuits pour moissons

Où les ondes, tout frits nous donnaient les poissons,

Que j'eusse aimé vous voir près de moi sous un hêtre

Quitter la royauté, pour un repas champêtre.

Soupirant nuit et jour, filer l'amour parfait,

Et vous accompagnant du tendre flageolet

Vous même roucouler quelque douce romance;

Ou danser avec moi l'aimable contredanse ;

Je te dirais alors : que sert d'être empereur?

Ah! n'avons nous pas tout, quand nous avons un cœur

Si j'avais seulement la lampe merveilleuse,

Tu verrais de t'aimer ton amante orgueilleuse Te cachant loin des yeux des profanes humains Chaque jour te verser l'amour à pleines mains, Pour un trône quitté, te régalant sans cesse; Des vins et de l'amour réunissant l'ivresse, Mes soins sauraient remplir ta bouche de douceur; Sorbets, glaces, café, sucre, bonbons, liqueurs

Bajazet Ah! que dis-tu, mon rat, femme aimable et sensible!..

Atalide

Oui mon chat!... mais du sort la rigueur inflexible

Si votre frère vient à tortiller de Vœil

Sans qu'à Roxane, hélas! vous fassiez plus d'accueil

Votre legs est flambé! la chose est évidente!

Mais croyez-vous qu'encor Roxane mécontente,

Par vous mystifiée en veuille rester là?

Il lui reste Ibrahim elle l'épousera,

Et Dieu sait contre nous ce qu'elle saura faire! Moi-même sans le sou, peut-être à la misère, D'une vieille il faudra tourniller le chignon

Devenir de princesse, une simple fanchon

Les romans bien plutôt nous offrent le contraire; Le mien ne peut avoir une fin si vulgaire.

Bajazet

Que vous m'attendrissez! mais si je vous suis cher

Tirez-moi s'il vous plaît votre discours au clair Vous êtes je le sais passablement jalouse Que deviendriez vous si Roxane m'épouse?

Atalide

Je ne demande point ce que je deviendrai... Je passerai le temps du mieux que je pourrai ; Je deviendrai dans peu morte ou peut-être folle, Mais si quelque pensée en ceci me console. C'est de voir qu'adorant mes ordres absolus, Vous aurez fait, seigneur, ce que j'aurai voulu.

Bajazet

Qui?... moi... j'épouserais cette grosse figure, Vrai type de poupard ou de caricature?...

Atalide

Pourquoi médire d'elle, ô mon petit cousin!

Il ne se faut jamais moquer de son prochain;

Je sais qu'elle a les yeux, la voix d'une harangère,

Et qu'elle est gracieuse ainsi qu'une mégère ;

Qu'elle a l'air dégagé, leste, comme une tour,

Et la taille avec ça faite comme un tambour;

Je sais bien qu'elle prend du tabac comme un suisse,

Que son teint est toujours rouge comme écrevisse...

Au lieu qu'on voit en moi cette aimable pâleur

Qui marque des amours la charmante langueur...

Mais votre cœur par là me rendra mieux les armes...

Quand vous comparerez ses appas et ses charmes...

D'ailleurs le sacrifice en sera bien plus beau,

Faut-il que seule enfin, je souffre dans ma peau'...

Bajazet

Non, vous ne verrez point cette union cruelle... Plus vous me commandez de vous être infidèle,

Madame, et plus je vois combien vous méritez De ne point obtenir ce que vous souhaitez... Ainsi donc mes serments s'en iraient en fumée!

Atalide Non pas! Jfe prétends bien toujours seule être aimée, Et je ne vous dis pas, Seigneur, de me trahir; Point du tx)ut... il ne faut seulement que mentir. Amusez-la, cousin, d'un bon petit mensonge, Tant qu'entin vous meniez l'ânesse dans la longe. Dès qu'une bonne fois vous serez empereur Vous lui direz alors : Madame, serviteur! Je vous casse et je mets mon Atalide en place... Quand on ment pour l'amour on trouve toujours grâce, Faites-la moi tomber vite dans le panneau.

B.UAZET

Je vous entends enfin... non^ non, ce n'est pas beau! Je ne pourrai jamais faire cette bassesse... J'ai plus de sentiment, plus de délicatesse... A Roxane je vais le dire de ce pas, Et je vous quitte...

Atalide Et moi je ne vous quitte pas.

Jusque dans son boudoir je m'en vais te conduire Me tuer à ses yeux.

Bajazet (à part) O Ciel! qu'elle me scie!

Atalide Que je suis malheureuse!... 0 destin trop affreux!

— lio —

Un amant ne veut pas faire ce que je veux...

Aveugle à mes discours, il est sourd à mes larmes.

Tandis que pour attraits n'ayant que peu de charmes,

Une femme jadis obligea son amant

De rester douze mois sans parler un instant!

Et moi...

• Bajazet

Qu'on me rencontre une seule maîtresse Qui voulut à ce prix s'acquérir ma tendresse; Oui. pour avoir menti, le pauvre Bajazet, Madame, en son enfance eut trop souvent le fouet. J'en ai pris trop d'horreur pour toute menterie; C'est comme je vous dis une affaire finie. Adieu!

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