SCENE IX ATALIDE, AGOMAT
ACOMAT
O de pleurs et de cris déplorable sujet!
Ah! vous voilà, c'est vous que je cherchais, princesse...
Atalide
Quel est donc le chagrin qui cause ta tristesse, Visir?
ACOMAT
Puis-je espérer que sans vous trouver mal Vous prêterez l'oreille à ce récit fatal?... Car quand je parle enfin j'aime assez qu'on m'écoute.
Atalide Parle.
ACOMAT
En sortant d'ici nous avons pris la route De rhopital des fous; enfin nous arrivons. Nous frappons à la porte, on ouvre, nous entrons. Après mille propos que je ne puis vous dire, On dit que Bajazet était dans le délire. Et qu'enfin votre amant soupirant comme un veau,
Sur le ventre couché rampait sur le carreau... Nous le voyons bientôt... Ciel! il était mort ivre!...
Atalide Ah!
ACOMAT
Si vous n'écoutez je ne puis pas poursuivre.
Atalide Je t'entends.
AcOMAT
La sultane avait bien ordonné Qu'aucun verre de vin ne lui serait donné. Pour charmer sa douleur, par un trait de génie Alors il demanda...
Atalide Quoi donc?
ACOMAT
De l'eau-de-vieî
Atalide Ah! quel excès d'amour; quel tendre dévouement!
ACOMAT
La dessus l'on n'avait aucun commandement. On servit Bajazet... Il lampe, lampe, lampe. Tant qu'enfin de ses jours il éteignit la lampe! Madame, je l'ai vu : sa mâchoire craquait. Et son âme s'enfuit dans un dernier hoquet!...
Atalide Ah!
ACOMAT
Ce n'est pas fini...
Atalide
Que peux-tu dire encore, Après que j'ai perdu cet objet que j'adore?
ACOMAT
Après ce coup...
Atalide Hélas!
ACOMAT
Mais écoutez-moi donc!...
J'aurais bien fait mon vers sans exclamation! Après ce coup fatal, de la reine enragée, La tête au même instant s'est aussi dérangée... Elle court, je la suis, elle échappe à ma main Et se jette à la mer du haut du pont Euxin! Vous pouvez à présent faire vos doléances, Mais moi je sais trop bien plier aux circonstances; Voyant que tour à tour chacun se tue ici, Pour vouloir refuser de me tuer aussi; La mort de votre amant pour moi seul a des charmes, Et je vais dans le vin submerger mes alarmes...
(Il sort).