‹ Champollion inconnuChapitre 21 sur 21 · SCÈNE X et dernière · texte numérisé non relu

SCÈNE X et dernière

Atalide (seule) Me voilà bien lotie !... inexplicable sort!... Je n'avais qu'un cousin, qu'un amant, il est mort!... (Sanglotant) Ah ! oui... que je suis fraîche ! ô pauvre infortunée ! L'innocence, grands dieux! est ainsi condamnée! Où trouver des mouchoirs pour essuyer mes pleurs?... Montagnes, fendez-vous aux cris de mes douleurs!.. L'amour est dans la vie, hélas! une autre vie : Quand je n'ai plus d'amant la mienne est donc finie! N-i ni, c'est fini... vous pouvez m'enterrer, Je suis morte et le jour cesse de m'éclairer...

Je rapprocherai ici de ces spécimens plus ou moins poétiques une fantaisie drolatique en prose, qui date d'un voyage scientifique à Turin, et qui montre, comme la poésie précédente, une tournure d'esprit très humoristique, très inattendue, chez le traducteur, si laborieux et si absorbé, des hiéroglyphes.

Pétition du Pharaon Osymandias à S. M. le Roi de Sardaigne Sire, Un vieux proverbe égyptien dit : Pierre qui roule n'amasse pas mousse! J'en fais la triste et bien cruelle expérience.

— im —

Lorsque sur la proposition de M. Drovetti, qui me vantait la courtoisie et la civilisation de l'Europe, je consentis à quitter Thèbes, ma chère patrie, pour voir les contrées de l'Occident, je dus, puisque la course ne pouvait se faire autrement, me soumettre à être placé sur un vaisseau d'une manière fort incommode, et très peu convenable soit à mon rang, soit à mon illustre famille. Une seule espérance adoucissait l'ennui de la traversée, celle des honneurs qui m'attendaient sans doute au milieu de peuples qui doivent en très grande partie les lumières dont ils se vantent à la vieille nation que j'ai longtemps gouvernée avec tant de gloire. Je prenais donp en patience et le mal de mer et les dégoûts perpétuels dont m'abreuvaient mes compagnons de voyage, qui feignaient d'ignorer avec quel personnage ils avaient l'honneur de faire route.

J'arrive à Livourne, et on me loge dans une espèce de magasin. On m'y laisse plusieurs mois sans s'enquérir seulement si le local pouvait ou non me convenir, j'aurais cent fois perdu patience et tenté quelque coup d'éclat, car en ma qualité de conquérant je suis fort vif, quoique très posé en apparence, si mes compatriotes Thoutmosis et Amenophis, personnages assez flegmatiques de leur naturel, et renfermés dans la même cave que moi, ne m'eussent déterminé à m'y tenir en paix, en attendant l'événement.

Quant à Sésostris que j'y retrouvai aussi, le pauvre garçon était si malade et tellement brisé du voyage, qu'il avait double raison pour ne s'occuper que de lui.

Grâce à ces bons camarades, je ne suis point mort d'ennui, car Thoutmosis me contait les vieilles histoires de son temps, et Amenophis, qui sous le nom de Memnon s'est fait jadis une très belle réputation comme musicien, me chantait de tems en

tems un de ces jolis airs, qui dans la plaine de Thèbes faisaient autrefois courir en foule à ses pieds les Grecs et les Romains.

Mais Votre ^Majesté peut se figurer quelle fut ma douleur, lorsque je demeurai seul, et que je vis partir successivement pour sa capitale, non seulement tous les Pharaons mes amis, mais encore trois ou quatre petits typhons qui eussent pu du moins charmer ma solitude par leur mine et leur caractère grotesque, quoique ce soit, au fond, du fort petit monde et des gens d'assez méchante compagnie. Je restai pétrifié de cet affront; aucune plainte ne sortit de ma bouche, mais immobile et l'œil fixe je dévorais mon cœur, comme on disait autrefois dans mon pays. Bref, je ne repris quelque mouvement que le jour seul où l'on m'embarqua pour Gênes.

C'est là que je dûs encore faire une longue station, abandonné sans honneur près d'une des portes; mais je me raidissais contre le malheur; j'étais déjà endurci par les souffrances passées, et je sus, en attendant que Votre Majesté m'appellât dans sa ville royale, supporter froidement les manques de respect d'un peuple grossier auquel ma figure ni mon costume n'en imposaient aucunement. Je fis plus, je conservai mon impassibilité, aucun mouvement de dédain ne sillonna même mon visage, lorsque un certain savant du pays accourut à moi prétendant me connaître et ne sachant pas voir sur mon front le diadème des rois et les insignes du fils aîné d'Amnon, osa publier que je n'étais qu'une espèce d'intendant ou sous-intendant et soutenir que je m'appellais Ozial, nom inconnu à l'Egypte entière, moi qui suis le roi du peuple obéissant, le soleil gardien des mondes, l'enfant du soleil, Osymandiasl

C'est du milieu dételles tribulations, qu'on m'entraîne enfin,

couché sur un charriot grossier, sur lequel je me laissai placer sans la moindre résistance, pensant que c'était enfin la dernière des épreuves qui m'étaient réservées. J'arrive à Turin dans ce triste équipage, et au lieu de me conduire directement dans le palais de Votre Majesté, on me fait mettre pied-à-terre dans la cour de l'Académie des sciences, où j'appris toutefois en arrivant qu'il avait été question de moi, et que même mon véritable nom avait été prononcé. Je supposai donc encore qu'il avait été jusque-là dans les intentions de Votre Majesté que j'eusse voyagé incognito ; mais du moment que mon rang était connu, je m'attendais d'un instant à l'autre à ce qu'on vint me rendre les honneurs dûs à ma naissance. Une foule d'individus m'environne en effet; la cour brille de l'éclat des

flambeaux Mais on me pas ne sans respect une corde au

cou, et bien malgré moi, car j'avoue que je faisais le pesant, on me mit droit contre un mur, et sur un grand piédestal, sans faire attention seulement que j'en avais apporté un avec moi, lequel ne m'a point quitté depuis mon départ de Thèbes. Dans une posture aussi gênante, exposé à toute heure aux regards du public, auquel mes insignes royaux n'en imposent pas toujours, j'attendais depuis plusieurs mois, que Votre Majesté mit un terme à mes souffrances. J'avais de plus le déplaisir d'apercevoir, grâce à ma haute taille, à travers les fenêtres voisines, mes anciens compagnons de voyage, dans une situation bien préférable à la mienne. Je voyais par exemple Moeris perché sur une espèce de théâtre, tout juste comme nos hiérogrammates lorsqu'ils racontaient les métamorphoses d'Osiris au peuple assemblé dans les temples : plus loin Sésostris entièrement remis de ses blessures et se carrant au milieu d'une vaste salle sur un socle même de beaucoup trop élevé pour sa taille; je voyais de pauvres diables

déjà fermés sens des centaines d'aunes de bandelettes et calfeutrés déjà très chaudement dans deux ou trois caisse?, recouverts à ma barbe, par un surcroit de soins, d'une belle robe neuve de toile jaune bordée de galons verts. Je voyais enfin de mon observatoire incommode, telle petite bourg*»oise de Thèbes, que je n'eusse jamais honorée d'un simple regard, accueillie avec une galanterie raffinée et gracieusement fermée, je ne sais trop pourquoi, dans une petite maison de verre.

Mais ce n'est point assez, c'est au milieu de ces mortifications si cuisantes pour mon amour-propre, qu'on est venu. Sire, mettre le comble à tant d'outrages. Au lieu de me conduire dans un somptueux palais, maintenant que la température de ces contrées devient d'une âcreté jusqu'ici inconnue pour moi, on me laisse dans une basse-cour, exposé à toutes les rigueurs dans la solitude la plus complète; et c'est là surtout ce qui me décide à recourir enfin à la justice et à la piété de Y. M. Au lieu de me garantir des injures de l'air, en me donnant un bel habit jaune bordé de vert, comme à quelques-uns de mes collègues, et même à c<rrtains chats et autres animaux, qui ne s'attendaient point à des attentions si délicates, on me couvre grotesquement sous des monceaux de paille. Je me hâte de profiter de l'instant où cette ridicule enveloppe ne me recouvre encore que jusqu'au menton, pour ouvrir enfin la bouche et me plaindre hautement de telle indignité. Quoi ! le Pharaon qui conquit la Bactriane à la tête de 700.000 hommes, qui éleva le plus merveilleux édifice de Thèbes, ne sera plus désormais qu'un roi de paille, ou pour trancher le mot. qu'un roi empaillé? Non, Sire, Votre Majesté ne le souffrira point : Elle connaît maintenant la longue suite de mes tribulations, j'en appelle à son équité; c'est en roi qu'il faut qu'on me

traite. Ce mot dit tout ce que j'attends. Je demande aussi comme réparation indispensable, que l'inventeur du costume ridicule dont on m'afTuble, soit lui-même empaillé, pour être déporté au muséum dhistoire naturelle, et ce sera justice. ±2 (iL'.-oiiihre 1824.

Cette dernière pointe visait le chevalier de Saint- Quentin, conservateur du musée de Turin, qui avait jalousé l'égyptologue Français, sa faveur marquée auprès du roi Charles-Félix, de la cour Piémontaise, et du ministre d'Etat comte Costa. Au grand scandale du monde savant, M. de Saint- Quentin avait même plagié Champollion dans un ouvrage technique : celui-ci ne s'en vengea que par les derniers mots de la plaisante requête pharaonique ci-dessus relatée.

GHAMPOLLION A ROME

Lorsque Ghampollioii, illustré déjà par sa découverte, visita Rome, Turin, Florence, Naples, et, plus tard, l'Egypte elle-même; son principal objectif, on le comprend, fut d'étudier, dans les musées ou sur leur lieu d'origine, les monuments égyptiens, obélisques, pierres gravées, papyrus; d'appliquer son merveilleux système d'interprétation ; de le confirmer et de le développer par la pratique en déchiffrant les inscriptions de l'ancienne Egypte. Sa correspondance de voyageur, avec son frère, est donc remplie d'exposés savants, qui offrent un intérêt purement technique. Ces voyages en effet confirmaient la justesse de sa découverte : il a joyeusement écrit d'Egypte à iM. Dacier :

Je suis fier maintenant que j'ai le droit de vous annoncer qu'il n'y a rien à modifier dans le système publié. L'alphabet est le bon, il s'applique avec un égal succès aux monuments

du temps des Lagides et des époques Pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous avez donnés à mes travaux hiéroglyphiques.

Mais en dehors de ces recherches scientifiques, on trouve, dans les lettres intimes datées de Rome, quelques détails qui pourront peut-être appeler, à un autre titre, l'attention des curieux.

L'opinion publique en effet se demandait alors ce qu'allait découvrir la science dans ce livre fermé que le grand égyptologue ouvrait subitement; ce que révéleraient sur le vieux monde inconnu les textes, vierges depuis vingt siècles et maintenant déchiffrables? La vieille histoire nationale des Egyptiens qu'allaient livrer tout d'une pièce à notre temps les inscriptions des tombeaux et des monuments, confirmerait-elle ou infirmerait-elle l'histoire connue, l'histoire des peuples voisins, et notamment les données chronologiques de la Bible?

L'ignorante égyptologie d'autrefois avait inquiété déjà les croyances en attribuant au fameux zodiaque découvert dans le temple de Dendérah une antiquité

prodigieuse, et en reportant, d'après lui, le commencement du monde bien au delà des limites indiquées par Moïse.

L'oracle du jour, le philosophe Yolney, s'était prononcé catégoriquement à Dendérah môme! D'après lui, le zodiaque égyptien établissait sans conteste que le monde existe depuis quinze mille ans au moins, et non pas depuis six mille ans comme l'assurent les calculs orthodoxes.

Or Champollion n'était pas dévot : il dit quelque part, et toute sa correspondance le confirme radicalement, que le but de ses longues recherches n'a nullement été de fournir des arguments à la foi chrétienne :

Je n'ai pas cherché la gloire de Dieu.

Les centres, les justes-milieux lui font horreur; il va tout droit, sans compromissions et sans concessions;'il ne louvoie pas; il dit les choses comme elles sont à ses yeux. Il a même drôlement écrit : les moyens termes sont un poison, loin d'être un bien.

In medio stat virus; non virtus.

Non seulement il est étranger à toute partialité théologique, mais il pencherait plutôt vers la tendance profane. Ainsi est-il agacé de la comparaison souvent établie par les orateurs ou les écrivains entre la civilisation du peuple hébreu et celle du peuple égyptien; il critique la supériorité généralement attribuée au premier sur le second. A ses yeux, fort prévenus, la notion du Jéovah Israélite avec son culte sanglant et ses menaces temporelles était inférieure à la conception de FAmnon égyptien avec ses rites fleuris, sa mythologie symbolique, sa hiérarchie de célestes intercesseurs préposés par la divinité suprême aux différents besoins de l'homme, et implorés spécialement selon chaque circonstance, selon chaque fléau local.

Les Egyptiens que l'on dit un peuple bête et oignonicole, avaient les idées les plus pures et les plus grandes sur la divinité.

C'est donc sans parti pris confessionnel que

Champollion étudia (dès que sa clé merveilleuse lui permit de déchiffrer sûrement les inscriptions égyptiennes), le curieux planisphère détaché du plafond de Dendérah, à l'aide de puissantes scies, et apporté en France, avec la permission de Méhémet-Ali, en 1821. Cette représentation égyptienne des constellations célestes, établie en relief sur une puissante dalle de trois mètres carrés, accusa soudain, dès qu'on put lire ses hiéroglyphes, une date très récente! Le zodiaque déchiffré apparut comme un modeste contemporain des Césars! D'ailleurs, le temple de Dendérah tout entier ne remonte pas au delà.

Le pronaos est couvert de légendes impériales de Tibère, de Caïus, de Claude et de Néron : les sculptures ne peuvent remonter plus haut que les temps de Trajan ou d'Antonin. Le grand propylon est couvert des images des empereurs Domitien et Trajan. Quant au typhonium, il a été décoré sous Trajan, Adrien et Antonin le Pieux.

Dendérah perdait ainsi son prestige préhistorique et cessait d'être utile aux adversaires de la chronologie biblique.

Un autre zodiaque, celui du temple d'Esneh, était également regardé comme antérieur à la chronologie orthodoxe. Champollion 1 "étudie, et voici ce qu'il apprend :

Les inscriptions du grancl zodiaque d'Esneh démontrent qu'il a été dédié sous le règne de l'empereur Commode. Ainsi les milliers d'années de Jomard se résolvent eu fumée!....

Pour encourager Jomard, l'as-tu régalé d'un petit article sur l'excessive antiquité du règne de Commode, prouvée par le zodiaque d'Esneh?

Ce temple a été regardé, d'après de simples conjectures établies sur une façon particulière d'interpréter le zodiaque du plafond, comme le plus ancien monument de l'Egypte. L'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est au contraire le plus moderne. La porte du pronaos offre la dédicace, en grands hiéroglyphes, de l'empereur Claude; la corniche de la façade et le premier rang de colonnes ont été sculptés sous les empereurs Vespasien et Titus. La partie postérieure porte les légendes des empereurs Antonin, Marc-Aurèle et Commode. Quelques bas-reliefs sont de l'époque de Domitien. Tous ceux des parois portent les images de Septime-Sévère et de Géta. Ainsi donc la construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude, et ses sculptures descendent jusqu'à Caracalla. Du nombre de celles-ci est le fameux zodiaque dont on a tant parlé. Cela est d'hier, comparativement à ce qu'on croyait

Je débarrasse les croyants de six mille ans qui gênaient.

Autres conformités avec Torthodoxie :

Les deux faits les plus saillants où, d'après Thistoire juive, l'Egypte s'est trouvée mêlée, sont : l'exode des Hébreux, esclaves des Pharaons, s'enfuyant au loin avec les trésors dérobés à leurs maîtres; et, plus tard, l'invasion de Jérusalem, la défaite de Roboam par le Pharaon Sésac. Or ChampoHion, en déchiffrant les papyrus et les inscriptions sépulcrales, a précisément trouvé trace et confirmation de ces circonstances.

C'est assurément sans aucune révérence à l'égard des émigrants juifs, que, traduisant les vieilles inscriptions égyptiennes, Champollion relate l'exode mosaïque ; mais l'important c'est que, dans les annales égyptiennes, il ait rencontré mention du fait, mention d'ailleurs méprisante, inexacte et calomnieusement présentée par quelque scribe rancunier du temps :

J'ai appris des nouvelles de Moïse : il s'appelait Osarsit et se mit chef des lépreux et des galeux de l'Egypte, pilla, vola, tua, et fut s'établir à Jérusalem.

Quant à la défaite de Roboam par les Egyptiens,

voici ce que Ghampollion en a écrit, de Thèbes même :

On voit ici Sésonchis, traînant, aux pieds de la Trinité Thébaine, les chefs de plus de trente nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, coynme cela, devait être, en toutes lettres : ioudahamalek, le royaume des Juifs ou de Juda. C'est là un commentaire à joindre au chapitre xiv du III*^ livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée de Sésonchis à Jérusalem et ses succès. Ainsi l'identité entre Sésonchis et le Sésac de la Bible est confirmée de la manière la plus satisfaisante.

On peut ajouter à cette affirmation si positive que le vieux portrait égyptien de l'Hébreu captif, calqué sur place par Ghampollion, paraît représenter fidèlement Roboam lui-même ; car les traits caractéristiques de la race Israélite distinguent très nettement la physionomie de ce personnage au milieu des autres rois enchaînés.

D'autre part, Ghampollion a laissé cette note inédite :

La connaissance de la langue égyptienne est d'une grande utilité aux études bibliques. Elle est très utile pour l'intelligence d'une foule de passages obscurs de l'Ancien Testament, surtout du Pentateuque, dans lequel se rencontrent beaucoup

de mots hébreux, dont le sens n'est point fixé, parce que ce sont des mots égyptiens écrits en caractères hébreux.

On voit donc que Champollion s'il ne ressemble nullement à un apologiste ex professa est cependant fondé à répudier — comme il l'a souvent fait — toute solidarité malsaine avec les adversaires de la révélation :

Lanci crie alarme contre les résultats de mon système pour la chronologie sacrée. Je me propose de le forcer de prouver ses dires : je crois qiiil sera fort embarrassé!....

Lanci, aussi méchant que jalousement bête, a insinué que mon système, s'il était vrai, conduirait inévitablement à la ruine de l'histoire sainte. Il était impossible de laisser passer en silence une telle assertion! J'ai donc rédigé une lettre à M. X..., dans laquelle je relève toutes les âneries de Lanci, en démasquant sa sotte jalousie que je tourne en ridicule. Je réponds ensuite sérieusement à sa maligne supposition

Je suis considéré comme un Père de l'Eglise, un vrai Père de la foi, défenseur de la religion et des bonnes doctrines!

Ailleurs il a plus sérieusement déclaré :

On a insinué avec instance que les résultats de mon système tendraient à contredire l'histoire telle que les livres sacrés nous la présentent. Je déclare cette accusation entièrement

fausse, et je défie de trouver dans aucun de mes ouvrages un seul mot qui puisse motiver une telle assertion.

En effet, les chrétiens de toutes les confessions se réjouissaient de la découverte.

Au nom de ses correligionnaires, M. Charles Goquerel, rédacteur de la Revue Protestante, écrivait à GhampoUion :

Vos belles découvertes et vos recherches produisent dans notre communion un extrême intérêt, à cause des résultats et spécialement des résultats bibliques qui en découlent

Il y a dans ÏEgytian Antiqiiities du Britrih Muséum une longue note sur la pierre de Rosette, fort scandaleuse, non sur, mais contre les découvertes de l'illustre Champollion. Je compte en dire deux mots dans la Revue Britannique.

Et M. le pasteur Athanase Goquerel ajoutait dans

le Protestant :

J'ose presque me dire le plus zélé de ses admirateurs; je ne vois que sa gloire qui puisse nous consoler de sa perte!....

La critique sacrée a de grandes obligations à ce savant illustre; sans parler du service qu'il nous a rendu, en rajeunissant, en dépit des astronomes et des derniers disciples de Dupuis et de Volney, le fameux zodiaque de Dendérah. Une foule de détails, d'allusions et de rapprochements dus aux

infatigables et ingénieuses recherches du savant ont jeté un nouveau jour sur la Bible et confirment sa fidélité.

L'évêque Grégoire, de VEglise constitutionnelle, écrivait également :

Les talents qui vous distinguent, les preuves éclatantes que déjà vous en avez données, promettent à notre littérature languissante des consolations et de bons ouvrages.

Avec plus d'éclat, les catholiques autorisés tenaient le même langage.

Chateaubriand, pontife laïque des croyances, écrivait :

Vos admirables travaux auront la durée des monuments que vous venez de nous expliquer!

Dans son rapport officiel, approuvé par le roi Charles X, le 15 mai 1826, pour la création du musée égyptien du Louvre sous la surveillance de Champollion, le vicomte de La Rochefoucauld s'exprimait ainsi :

Relativement aux monuments d'Egypte, une érudition consciencieuse ne pouvait opposer que des déductions conjectu-

raies aux assertions diverses. Les monuments portaient en eux-mêmes la solution de tant de difficultés : mais l'interprétation des écritures hiéroglyphiques était encore un mystère qui durait depuis quinze cents ans. Tout fut subitement changé par la découverte de l'alphabet des hiéroglyphes, dont l'application a déjà été très utile à la vérité de l'histoire et à l'affermissement des saines doctrines. Car — Votre Majesté ne l'a pas oublié — ce sont les découvertes de M. Champollion qui ont démontré sans opposition que ce zodiaque de Dendérah, qui semblait alarmer la conscience publique n'est qu'un

ouvrage de l'époque Romaine en Egypte On voit donc se

réunir à la fois, en faveur de la nouvelle création (musée égyptien) l'intérêt des arts, celui des sciences historiques, l'honneur littéraire de la France, et l'affermissement des saines doctrines, que l'étude des monuments ne peut que mettre dans un plus grand lustre.

Et le duc de Blacas, félicitant Champollion sur sa nomination de conservateur du musée égyptien, ajoutait :

M. le duc de Doudeauvills ne m'a pas laissé ignorer l'opposition qu'il a eu à combattre; mais, par des faits, vous démentirez tout ce que la malveillance a cherché à répandre sur vos principes : j'en suis bien certain.

Louis XVIII avait jugé de même, si nous en croyons le Moniteur du temps :

Le roi ayant daigné accorder une bienveillante attention à l'intéressant travail de M. Champollion sur les écritures égyptiennes, vient de lui faire remettre par M. le duc de Blacas, premier gentilhomme de la Chambre, une boîte d'or, ornée du chiffre de Sa Majesté en diamants.

Le cadeau d'une royale tabatière occasionna un second présent, qu'annonçait fort spirituellement à Fégyptologue cette lettre de Bordeaux, signée Suriray de la Rue (Magasin des tabacs en feuilles, exotiques et indigènes).

Monsieur,

« Si j'étais roi, je voudrais être juste »

Je ne vous aurais point donné une tabatière sans la remplir de poudre jaune d'Ophir, ou de sable du Pactole. Le destin m'empêche de pouvoir faire aussi bien

« Que si j'étais contrôleur des finances »

Mais vous me permettrez du moins de vous offrir un peu de poudre de nicotine digne je crois d'emplir votre royale tabatière; car « je suis orfèvre » et j'ai horreur du vide... de nos connaissances. Aussi, nul n'est plus affamé que moi de vérités et admirateur plus sincère des vives clartés que vous répandez au sein de ces merveilleuses ténèbres d'Egypte.

Je me flatte, Monsieur, que dans vos laborieuses veilles, vous estimerez, au moins autant qu'une prise de tabac, le souvenir de votre très humble serviteur.

Ghampollion lui-même fait connaître une autre largesse :

Sa Majesté vient de me faire cadeau d'un exemplaire du grand ouvrage de la Commission d'Egypte : c'est un présent qui vaut sept mille francs, si je me décidais à le vendre; mais le respect et la reconnaissance!....

En attribuant une si haute valeur vénale à l'ouvrage des savants de l'ancienne expédition, Ghampollion n'exagérait pas. Le prospectus des libraires Bure et Tilliard porte en effet que le prix des neuf volumes avec leurs huit cent quarante planches sur papier vélin, retouchées au pinceau, était de six mille sept cent cinquante francs.

Louis-Philippe d'ailleurs ne se montra pas, plus tard, moins généreux. Il fit exécuter en biscuit de Sèvres, d'après le dessin de Ghampollion défunt, et offrit au frère de celui-ci, une coupe égyptienne, dont le jeune savant avait rapporté l'image, et qui s'est appelée, d'après ses gracieux appendices, le vase aux gazelles. Ce souvenir de Louis-Philippe et de Sésostris existe encore en la maison de Yif.

Dans les mêmes sentiments que Charles X, la pieuse Gazette de France écrivait sous la signature de M. Destain :

Vous venez, Monsieur, de nous enrichir d'une heureuse conquête. La Gazette suit vos travaux avec l'intérêt qu'on doit à vos lumières, à votre courage, et aux résultats que vous avez déjà obtenus. Nous ne nous arrêterons pas : Il me tarde beaucoup de vous voir et de vous féliciter de tout mon cœur.

Le même journal, essentiellement orthodoxe, s'empressa dès que Ghampollion fut mort, d'ouvrir une souscription pour son monument. La Gazette appartenait alors à M. de Genoude, un Dauphinois, que Ghampollion avait eu pour camarade au lycée de Grenoble, et qu'il a même mentionné dans sa correspondance enfantine, comme on Ta vu plus haut, l'appelant Genoiid, ce qui n'était pas un surnom de collège, mais à cette époque le vrai nom du célèbre journaliste, régulièrement ennobli dans la suite.

Ges témoignages sans doute sont précieux et

honorables; mais, sur les questions qui touchent à la foi, les approbations les plus hautes, môme celles de la cour de France, n'offrent qu'une relative importance. Ce qui domine, en ces matières, c'est le jugement de Rome.

Rome, demandait-on, acceptera-t-elle sans défiance les horizons indéfinis dont Ghampollion déchire ainsi le voile? Approuvera-t-elle, en principe, ces incursions libres, inattendues, illimitées, de la science dans une antique histoire qui confine, sur beaucoup de points, à l'histoire révélée? Ne craindra-t-elle pas des oppositions possibles entre le livre sacré dont elle est gardienne, et le livre également ancien qui va renaître des cendres, en dehors de son contrôle? Quel accueil fera-t-elle à cet audacieux — taxé d'ailleurs de libéral — qui risque peut-être, par sa découverte, d'attenter à la tradition?

Rome n'avait nullement condamné les précédentes recherches sur l'histoire et même sur la langue de l'ancienne Egypte. Ainsi, Ghampollion, parmi les

pionniers qui ont tenté avant lui la voie, at-il pu citer — avec éloge — de savants ecclésiastiques, tels que les jésuites portugais qui ont remonté le Nil ; puis le Père Athanase Kircher, de Fulda en Allemagne, auteur de VOEdipe Egyptien, écrit en latin, le Père Mingarelli, à Venise, le Père Dubernet et le Père Sicart, tous quatre Jésuites; le Père Bonjour et le Père Georgi, Augustins; le célèbre cardinal Etienne Borgia, évoque de Vélétri, qui avait établi dans son palais un véritable musée égyptien. Mais, cette fois, il ne s'agissait plus d'interpréter à tâtons, comme ceux-ci l'avaient fait, les traditions fabuleuses de l'antiquité classique sur l'Egypte; les révélations précises succédaient aux conjectures plus ou moins clairvoyantes; Ghampollion évoquait soudain le témoignage direct, inépuisable, du sphynx africain, jusqu'alors obstinément muet. ♦

Qu'en penseraient les chefs religieux?

Ce jugement de Rome, Ghampollion, malgré son

esprit indépendant, n'y était nullement insensible :

Il est tout à fait convenable que je prenne ma course vers

la basse Italie, où je suis annoncé depuis longtemps, d'après les dires de mes compatriotes qui en reviennent.. Je tiens à convertir les Romains à mon Eglise!

Le savant ne présumait pas trop de la sagesse et et de la raison qui inspireraient à son égard la cour pontificale. Elle ne prêta pas Toreille aux appréhensions des timorés. Champollion fut admis par elle, avec la distinction la plus marquée, ainsi que vont nous l'apprendre ses lettres intimes à son frère.

Le pèlerin de la science arrive à Rome en 1825, Vannée sainte. Tannée du grand jubilé accordé par Léon XII.

Dix mille citoyens romains considérant qu'ils se trouvent tous les ans à même de faire leur salut, puisqu'ils restent à la source même des absolutions, ont trouvé à propos d'évacuer Rome pour passer une grande partie de Vannée sainte à Naples ou à Florence. Les mauvaises langues disent que ces messieurs quittent leur ville pour aller s'amuser ailleurs, vu que certains règlements publiés pour cette année dans la capitale du monde chrétien gênent singulièrement la toilette des dames et entravent les réunions mondaines. Il en résulte que les logements sont à très bon compte, dans la ville des Césars, et c'est un bien pour ceux qui sont comme moi délivrés de l'embarras des richesses. Tous les lieux de distraction sont très sagement fermés.

Champollion remarque incidemment à Rome les curieux vestiges, encore subsistants alors, de l'étrange discipline imposée par Napoléon à la curie pontificale dans ses rapports avec Fépiscopat français :

Il est de principe rigoureusement observé qu'aucun prélat n'écrive directement à un confrère français, et réciproquement. Toutes les relations des évêques de France et du clergé avec Rome, doivent avoir lieu par l'intermédiaire seul du ministre de l'Intérieur ou des relations extérieures!

Les études approfondies de Champollion à Rome ne l'empêchent pas de participer aux manifestations religieuses :

J'allai dîner et je fis maigre selon l'ordonnance

J'assistai à une grand'messe célébrée hier par le chapitre de Saint-Jean-de-Latran, en mémoire d'Henri IV, premier chanoine de la. hasilique. Il était représenté par le duc de Montmorency, qui occupait, en qualité de chanoine, la première place dans les stalles

Je compte demain assister à une béatification qui se fera dans la grande basilique

A Nocera, vieille ville grecque, superbe procession, dont le

principal personnage était une madone de bois colossale, et habillée avec toute la recherche imaginable. Je doute fort que la Notre-Dame de Liesse dont M. Dacier fait tant de bruit, ait une aussi fière tournure que la Madona. di Nocera. Celle-ci a quelque chose d'Osque, ou tout au moins de vieux style grec...

Dis à M, Saint-Prix que je lui porterai certainement sa dispense, de la Daterie Apostolique

Il a été impossible d'obtenir pour Saint-Prix la permission de faire gras. Il faut de toute rigueur présenter un certificat de médecin constatant qu'une bonne maladie vous donne le droit de profiter de cette indulgence de l'Eglise. Adresse-moi ce certificat : je sais à qui m'adresser pour obtenir la permission en règle moyennant cette forme qui est indispensable

J'ai vu dans l'un des portefeuilles de la Propagande un beau volume sur papier de soie, contenant une sorte d'histoire littéraire de la Compagnie de Jésus en chinois et en latin. Aux archives de la Propagande, les innombrables cartons classés dans un ordre géographique et chronologique tout à la fois renferment une grande quantité de documents littéraires de tous les genres. Les recherches sur les idiomes en usage dans les diverses contrées visitées par les Missionnaires fourniraient des notions précieuses sur plusieurs dialectes de l'arabe qui sont encore mal connus, ou serviraient utilement à l'étude des anciennes langues de l'Afrique et de l'Asie. A cet égard les Jésuites ont beaucoup fait.. ..

Mes tendresses à M. Dacier. Je lui ai acheté un beau chapelet à Notre-Dame-de-Lorette, à laquelle j'ai fait une visite à cinq heures du matin et aux flambeaux

Par la première occasion j'enverrai des chapelets de Lorette et du Pape

M. Dacier peut être certain que je ne l'oublierai pas dans mes prières en visitant les quatre basiliques; et si j'obtiens un brevet d'indulgences, il y sera certainement compris, lui et tous les siens.

Sur les quatre basiliques en voici au moins deux :

Sorti de mon hôtel, rue Condotti, je suis allé droit sur Saint-Pierre. Décrire l'impression que j'ai éprouvée en arrivant sur la place de cette basilique est chose impossible. Nous sommes des misérables en France, nos monuments font pitié à côté des magnificences romaines!

L'intérieur de Sainte-Marie-Majeure, d'une richesse inconcevable, m'a paru plus noble et plus beau que Saint-Pierre même! Ses deux magnifiques rangées de colonnes ioniques font un effet admirable.

Le voyageur jouit à Rome de la vie mondaine :

Le soir, je vois le monde, et grâce à notre ambassadeur je me trouve lancé dans le tourbillon.

La vie artistique, si intense à Rome, attire aussi Champollion :

Baruzzi, premier élève et successeur de Canova, m'a conduit

dans son atelier où sont encore en grande partie les chefsd'œuvre de son maître, plâtres ou marbres. J'ai également eu le plaisir de voir l'atelier de Tenerami, et celui du célèbre Thorswalden. Je suis dans les antiquités et les beaux-arts jusqu'au cou. Cette vie me plairait fort.

11 jouit également des concerts sacrés... non sans faire de plaisantes réserves :

La musique était délicieuse; et j'en aurais été ravi si malheureusement cinq ou six figures de castrats ne se fussent constamment trouvées en perspective : cela désenchante tout. Les sons ne paraissent plus si purs quand on aperçoit l'instrument.

Ghampollion, à Rome, s'occupe aussi de manifestations royalistes :

Et nous aussi, Romanis, nous fêterons le sacre (de Charles X). Le duc de Montmorency est tout occupé de la grande et magnifique fête qu'il donnera à cette occasion dans la villa Médicis. Ce sera superbe et on en parlera longtemps parmi les enfants de Romulus. C'est une bénédiction que de leur fournir une occasion de s'occuper et de passer une dizaine d'heures, dans une année sainte où tous les plaisirs sont suspendus ou proscrits par ordonnance. Nayant rien de mieux, on se rabat sur les cérémonies publiques

Le duc de Montmorency célèbre dignement la fête du sacre.

Le 20 ont eu lieu des distributions de vivres au peuple romain qui les a reçues avec son avidité ordinaire. Mais le mauvais temps a empêché que la grande fête donnée à la villa Médicis à huit cents patriciens et à huit mille plébéiens, n'eût lieu le jour même. Nous attendons de jour en jour que le beau ciel d'Italie daigne se montrer digne de sa réputation. Je verrai l'effet que produira un chef-d'œuvre de ma façon. I.-e duc a saisi avec empressement l'idée d'élever au milieu de la villa, qui domine une partie de Rome, un obélisque de quarante ou cinquante pieds de hauteur, chargé de quatre longues légendes hiéroglyphiques coloriées et relatives au sacre du roi. Les hiéroglyphes ressortiront en transparents; cela fera un effet magnifique, à ce que disent les architectes et décorateurs. On ne parle que de cet obélisque dans les salons, et il me tarde de voir illuminé cet aîné de mes enfants. Du reste les inscriptions sont d'une élégance classique, et les hiéroglyphes sont combinés, dessinés, de manière à ne rien craindre de la comparaison avec le voisin, l'obélisque de la place du peuple...

La fête du sacre, donnée par notre ambassadeur a eu lieu dans la soirée de dimanche. Elle a été superbe et mon obélisque a produit tout l'effet qu'on pouvait en attendre.

L'égyptologue eut d'ailleurs cette spécialité de célébrer pompeusement Charles X à l'étranger. Il a en effet écrit plus tard du Caire :

Le nom de notre monarque est partout vénéré. Mes jeunes gens ont peint ici les décorations du théâtre français, qui a été

inauguré pour la fête du roi au grand contentement des français.

Ces détails De doivent pas dous faire oublier que nous venons surtout constater à Rome quelle réception est faite à Champollion par la cour pontitîcale. Ses lettres s'étendent sur ce point. A Turin, il est affectueusement accueilli par le savant abbé Peyron, et le savant abbé Gazzera, et le savant M-^ Tosti, nonce du Pape auprès la cour de Savoie : à Bologne, par le chanoine archéologue Schiassi : à Floience, par Tabbé Zannoni ; à Tortone, par le chanoine Bottazzi; à ^'ola, par Tévêque en personne.

A Rome, dès Tarrivée du savant dans « la ville des pèlerins et des Césars », les familiers du Pape, c'est-à-dire le cardinal Mezzofanti, célèbre et universel linguiste, le Père Ungarelli, barnabite, le savant garde-noble marquis ^Jelchiori, l'abbé Féa, président des antiquités, le futur cardinal Mai, déjà prélat très en faveur, M^ Testa, confident intime de Sa Sainteté, le chevalier Paul Drake et l'abbé François Cancellieri, bibliothécaire de la Propagande,

formèrent au jeune égyptologue français le plus affectueux et le plus admiratif entourage :

Il est difficile d'être mieux accueilli à Rome que je ne l'ai été

J'ai été comblé de toutes les manières; Monsignor Mai", le découvreur des palimpsestes, prélat et préfet de la bibliothèque du 'Vatican, homme plein d'esprit et de cœur, a mis entièrement à ma disposition tout ce qui pouvait ro'intéresser et ma prié, de plus, de faire une notice raisonnée des papyrus éoryptiens du Vatican, dernièrement acquis par le Saint-Père. J'ai fait un travail qui paraitra incessamment en langue italienne, et c'est Mai lui-même qui a fait la traduction de mon manuscrit

Parmi mes bons amis de Pvome je compte surtout Monsignor Testa, prélat secrétaire des Brefs aux Princes, celui qui écrivait dans le temps contre le zodiaque de Dendérah. Il m'a reçu à bras ouverts, et comme ayant porté le dernier coup à la bête; c'est un vieillard d'une gaieté charmante, homme d'esprit et fort instruit. Il m'a absolument épousé et je lui rends de bien bon cœur toute l'affection qu'il m'a témoignée

Je trouve enfin tout ce qu'il est possible de désirer en politesse et en facilités pour mes recherches....

Je vais terminer, à la Bibliothèque vaticane, le catalogue de leurs manuscrits égyptiens. M^ Mai le traduit en italien, ainsi qu'une notice de ma façon, je suis charmé de laisser à Rome une petite carte de visite. Je n'ai qu'à me louer de la manière aimable dont je suis accueilli. J'ai trouvé toutes les facilités imaginables pour tout voir et pour tout copier.

J'ai retrouvé à Ms^"" Maï sa même ardeur, et pour l'Egypte et pour l'égyptieD

Les hiéroglyphes sont en grand honneur à Rome. On m'a questionné, interrogé, et on a voulu absolument que je donnasse, chez M. le comte de Funchal, ambassadeur de Portugal, cinq ou six séances, dans lesquelles j'ai développé mon système et la marche de ma découverte. C'était une vraie mission que je prêchais là, et la grâce efficace a agi et j'ai compté autant de convertis que d'auditeurs

La cour de Rome prend un intérêt direct à nos travau:

Si Tentourage pontifical se montrait si favorable à ChampoUion, c'est que Léon XÏI kii-même s'était clairement prononcé :

J'ai eu l'honneur d'être présenté au Pape, qui m'a accueilli de la manière la plus aimable

Sa Sainteté a daigné me recevoir quoique malade. Le tout s'est passé de la manière la plus aimable. Le Pape, qui parle très bien français, a bien voulu me dire trois fois que f avais rendu un beau, grand, et bon service à la religion par mes découvertes.

De plus, le Pape donna Tordre au savant français de relever, de traduire et de publier, aux frais de la Chambre apostolique, les inscriptions des

obélisques et monuments égyptiens existant à Rome.

Je suis bien aise que ces beaux monuments paraissent enfin fidèlement reproduits, et avec mon attaclie.

Et il ne faut pas croire qu'il s'agit ici d'une audience banale, d'une simple courtoisie. Le Pape entendit marquer à Ghampollion, mieux encore que par ses paroles, son approbation très précise; il convoqua chez lui l'ambassadeur de France, duc de Montmorency-Laval, et lui confia, au sujet du grand égyptologue, une mission spéciale, instante, dont l'ambassadeur a rendu compte en ces termes à son gouvernement :

A son Excellence Monsieur le Baron de Damas, ministre des affaires étrangères.

Rome, 22 juin 1825.

Monsieur le Baron,

Ce serait en quelque sorte faire tort à un savant distingué, qui vient de quitter Rome, en y laissant des souvenirs qui ne passeront pas, que de ne point faire connaître au gouvernement du roi, non seulement l'accueil plein de bonté qu'il a reçu de Sa Sainteté, mais encore la déclaration d'estime et

de véritable intérêt qu'Elle a daigné exprimer à son égard.

Le Pape m'a dit, en propres termes, qiiil reconnaissait dans les travaux de M. Champollion un service important rendu à la religion : « Il a, dit-il, abaissé et confondu l'orgueil « de cette philosophie qui prétendait avoir découvert dans le « zodiaque de Dendérah une chronologie antérieure à celle (( des Ecritures sacrées. »

Le Saint-Père s'est donc fait détailler par M='" Testa, très docte dans la connaissance des antiquités (et, en qualité de secrétaire des Lettres aux Princes, familier chez Sa Sainteté) et s'est fait expliquer les arguments par lesquels M. Champollion établit lo que ce zodiaque a été construit sous Claude et Xéron ; 2° qu'il n'existe aucun monument qui remonte au delà de deux mille deux cents ans avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire à l'époque d'Abraham; en sorte que, suivant notre croyance obligée, il reste environ dix-huit siècles de ténèbres, dont on ne peut sortir que par l'interprétation des livres saints.

Ce n'est pas à cela seul que se borne le mérite de M. Champollion.

Sous le rapport des arts, il se fait encore remarquer. Il s'occupe de la composition d'un ouvrage sur l'histoire, et surtout sur les inscriptions des obélisques de Rome dont lui seul a pu pénétrer les mystères : et les journaux de cette ville en portent plus d'un témoignage.

Je puis vous assurer, Monsieur le baron, que la décoration de la Légion d'honneur qni serait accordée à M. Champollion serait une chose agréable au Pape, et à tout le corps des savants de Rome.

Les inscriptions de l'obélisque qui vient d'être élevé en hommage au Roi, et dont les ministres étrangers m'ont demandé avec empressement la traduction pour l'envoyer à

leurs Cours sont peut-être de nouvelles considérations en faveur de la demande qui fait l'objet de cette lettre. Agréez, Monsieur le baron, les nouvelles assurances, etc.

Montmorency-Laval.

Champollion est informé de cette démarche :

L'excellent duc de Montmorency-Laval a dû écrire proprio motu et former une demande en ma faveur, avec l'assentiment et la recommandation formelle du Saint-Père. Il a eu la bonté de m'instruire de ce plan.

Charles X fit aussitôt répondre au pape Léon XI f que ses intentions seraient remplies :

Une lettre de M. de Corbière m'annonce la faveur que le roi m'a faite de me nommer chevalier de la Légion d'honneur...

En effet, avant même que Tillustre voyageur eût repassé la frontière française, la croix sollicitée pour lui au nom de l'Eglise lui fut remise par l'ambassade à Turin :

J'ai été crucifié ces jours derniers par M. de Château, premier secrétaire d'ambassade, fondé de pouvoirs de M. de la Tour du Pin : c'est donc une affaire faite.

A rimitation du pape, le patriarche de Jérusalem voulut que Champollion fût décoré. Il lui envoya la croix de FOrdre du Saint-Sépulcre en récompense orientale des services rendus à la religion par Fégyptologie. Mais le savant était pauvre : il ne put acquitter pour cette croix les droits de chancellerie, encore qu'on lui eût fait savoir qu'on les réduirait, à son propre gré.

Les érudits ne sont pas des Crésus. Je dois renoncer à cet honneur et me contenter de celui d'en avoir été cru digne.

En France, le haut clergé professa les mêmes sentiments que l'autorité romaine à l'égard du grand égyptologue.

M^'"" de Frayssinous, évêque d'Hermopolis, s'empressa de mettre à profit, dans ses conférences de Saint- Sulpice, la confirmation qu'apportait à la chronologie mosaïque la lecture des hiéroglyphes égyptiens.

Le cardinal de Bausset, académicien et pair de France, écrivait au savant :

Je voudrais voir votre sort décidé de la manière la plus conforme à vos goûts, à vos connaissances et à l'intérêt général, dans une partie si importante pour tous les amis des sciences et des lettres. Je trouverai toujours ma satisfaction

personnelle dans tout ce qui pourra contribuer à la vôtre

L'estime des hommes recommandables par leurs lumières et leurs qualités est la récompense la plus douce des travaux qui ont pour objet de faire aimer la religion.

L'évêque de Bayeux :

Brûlant d'un vif désir de voir et d'entendre M. Champollion, je lui demande s'il aurait la bonté de me recevoir demain mercredi? Je lui présente l'hommage de mon admiration et je suis impatient de le faire en présence.

Et plus tard :

Informé par les papiers publics de la perte irréparable que nous avons faite par la mort de M. Champollion, un de ses admirateurs se permet de témoigner ses regrets personnels. Je n'oublierai jamais le bonheur parfait dont j'ai joui en l'entendant parler de ses scientifiques recherches sur les monuments égyptiens et sur leur chronologie. Si, comme je le présume, il y avait une souscription ouverte pour lui élever un monument, je serais flatté d'y envoyer la mienne.-

M^' Simon, évêque de Grenoble :

Je suis très flatté qu'une bonne circonstance me procure l'avantage de vous faire agréer l'assurance de mes sentiments.

L'abbé Greppo, vicaire général de Belley :

Mon évêque et moi avons souscrit l'un et l'autre à l'ouvrage sur l'Egypte. J'entends des personnes craindre que votre publication ne blesse les doctrines religieuses : je leur dis à tous le contraire.

L'abbé Labouderie, vicaire général d'Avignon :

Que M. Cliampollion se ménage pour la gloire de la France et pour la satisfaction de ses nombreux admirateurs. Qu'il agrée l'assurance des sentiments qui lui sont connus et qui sont inaltérables.

Enfin, un vétéran de l'ancien clergé, un revenant de rémigration, le savant bénédictin Dom de Bétencourt, âgé de quatre-vingt-quatre ans, écrivait à Champollion :

C'est une bonne fortune pour moi de rencontrer un parfait accord entre vos idées et les miennes : je vous ai voué ma reconnaissance!

M^'^Raillon, archevêque d'Aix, tenait un semblable langage; et M^' de Bovet, archevêque de Toulouse, publiait lui-même, d'après Ghampolhon. les Dynasties Egyptiennes.

L'Eglise ne pouvait plus hautement témoigner de ses sentiments à l'égard de l'homme de génie, qui, disciple de la science seule et n'entendant servir aucune polémique confessionnelle, a cependant, sans le vouloir, sans le chercher, confirmé les bases fondamentales de nos croyances, en projetant une éclatante lumière sur les vieilles ténèbres égyptiennes, ténèbres qu'avant lui la fausse science exploitait impudemment au profit de l'erreur.

L'opinion publique ne s'y est pas trompée. Ce sont des honneurs chrétiens qu'elle a d'abord décernés à la mémoire du grand égyptologue. Il est à propos de transcrire ici, en terminant, la délibération municipale prise le lendemain de sa mort, par sa ville natale :

Ce jourd'hui onze mars mil huit cent trente-deux les membres du Conseil municipal de la ville de Figeac extraordinairement convoqués par M. le Maire, en vertu de l'autorisation de M. le Sous-Préfet

Considérant que les études et les travaux scientifiques de

Jean-François Champollion honorent sa patrie et commandent un témoignage solennel de la reconnaissance de ses concitoyens

Arrêtent à l'unanimité :

Un service funèbre sera célébré dans l'église paroissiale le dix-huit mars mil huit cent trente-deux.

M. le Maire est prié d'inviter toutes les autorités à cette cérémonie.

Ce n'est qu'après avoir rempli ce pieux devoir que la ville de Figeac, plus tard imitée par la ville de Paris, par la France entière et par toute l'Europe, s'occupa d'élever un monument à son illustre fils.

Evrcux. — Iinnrimcrie de l'Eure, L. Odieuvre, 4 bis, rue du Meilet.

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