SCÈNE I
ROXANE (seule)
Oublions, s'il se peut, les soins de notre empire; Pour égayer le temps, amusons-nous à lire; Depuis que les combats retiennent mon époux La lecture remplit mes moments les plus doux. Ah! loin de son mari l'épouse solitaire Peut bien innocemment, chercher à se distraire ! Mon terrible Sultan, le superbe Amurat, A pris depuis un mois le chemin de Bagdad ; II va comme un pétard, fondre sur Babylone; Il veut venger l'affront qu'on fait à sa couronne. Prophète Mahomet! qui fais ce que tu veux! Seconde mon époux, remplis ces nobles vœux! Et que frais et gaillard, aux rives du Bosphore Il vienne retrouver l'épouse qui l'adore !
Mais je ne comprends pas la plupart des maris
Malgré nos petis soins, nos séduisants soucis
Nos coups d'œil assassins, enfin malgré nos charmes
Au mépris de nos cris, de nos pleurs, de nos larmes,
De nos crispations, de nos tendres soupirs,
On les voit du ménage oubliant les plaisirs,
A l'ardeur des combats abandonnant leurs âmes
Pour aller s'échiner quitter leurs tendres femmes...
Cela ne se fait point ainsi dans les romans :
On n'y trouve partout que fidèles amants,
— lOi —
Que maris pleins de feu sous les glaces de l'âge,
Amoureux de leur femme après le mariage.
Auprès de leur moitié s'endormant tous les jours,
Et sans les faire taire, écoutant leurs discours.
Ah! que c'est beau! voila comme tous devraient être;
Mais à notre destin puisqu'il faut se soumettre,
Oublions un instant la triste vérité!
Que la fable succède à la réalité.
Je ne puis sans bailler étudier l'histoire;
Sur le meurtre et le sang on y fonde la gloire :
On s'y tue, on s'écrase, on se bat... Fi! l'horreur!...
Un roman au contraire, est plus selon mon cœur;
Fardant la vérité l'auteur par son adresse
En me trompant, me plaît, me charme et m'intéresse
J'abhorre un grave écrit Vive la fiction!
Jamais femme n'aima la méditation.
Trop souvent la raison nous fatigue et nous blesse,
L'ennui naquit un jour d'un excès de sagesse.
Je veux pour m'amuser achever ce récit,
C'est là que j'en étais... Voyons donc ce que fit
Conduit par le destin, guidé par Mélusine
L'amoureux et le beau prince de Cochinchine.
(Elle Ht).
« Déjà le prince Titi ne voyait plus le balcon de son adorable princesse, il tira son mouchoir de sa poche, leva les yeux au ciel, soupira profondément et se moucha de la meilleure grâce du monde, bientôt il perdit de vue les hautes tours de la fameuse Londres; il suivait tristement à pied le chemin qui mène directement à Trébizonde; c'est là qu'il devait être assez heureux pour rencontrer l'effrayable géant Fie-
« rabras possesseur du serpent sans queue, des cerises sans « noyaux et des pommes sans pépins, objets rares et précieux « qui seuls pouvaient lui faire obtenir la main de l'infante « d'Angleterre; car l'aimable Titi n'avait pas lui-même d'autre « avantage sur ses rivaux que d'être le plus noble, le plus « riche, le plus puissant, le plus beau et le mieux fait de tous (( les princes de la terre qui se disputaient la main de la fille « du Sultan de la Grande-Bretagne; cela ne suffisait point, il « fallait encore posséder les trésors inestimables que le géant « Fierabras avait traîtreusement enlevés au roi Arthus
Pour prouver son amour, qu'il est beau qu'un amant Affronte sans péril, la gueule d'un géant !
« Le beau prince Titi suivait donc, comme nous avons
« eu l'honneur de le dire, le chemin de Trébizonde, il était
« seul non il n'était pas seul; la princesse Mimi lui avait
« donné un chien Danois; le plus beau chien Danois de toute
« l'Asie; il s'appelait Constant emblème ingénieux, touchant
« et sentimental de la fidélité que le prince Titi avait promise
« à la princesse Mimi et que la princesse Mimi avait promise
(( au prince Titi
Ah! que c'est donc touchant! quelle délicatesse! Comme il devait aimer son chien et sa maîtresse.
« Le prince Titi et le chien Constant cheminaient
« ensemble; l'un la tête courbée, l'autre les oreilles basses; « l'un les mains dans ses goussets, l'autre la queue entre les (( jambes, car quoique ce chien ne fût qu'une bête, il devinait « cependant que son maître, ce maître qu'il aimait de tout son « cœur, était bien loin d'être satisfait et content, car il était
« triste comme un bonnet de nuit quand on n'a pas envie de « dormir
Que cette pauvre bête avait donc de l'esprit ! Oh! que j'aurais eu peur que quelqu'un ne la prit! Trop aimable animal comme il savait connaître La cause du chagrin qui chagrinait son maître.
« A peine avaient-ils fait un demi-quart de lieue sur la
<( grande route, que tout à coup un énorme et gros serpent, un (( dragon aussi gros qu'un gros éléphant de !a plus grosse « taille, sortir de dessous une pierre où il s'était caché et (( avala en un clin d'œil et comme un grain de sel le chien « Constant, compagnon du prince Titi. Celui-ci fut au déses- « poir
O ciel! quel coup affreux! quel malheur accablant! Pauvre prince Titi! trop malheureux amant! Tu perds, trois fois hélas! cet animal fidèle!... Pour la triste Mimi quelle triste nouvelle!... Ah! si mon cher époux, cet époux si constant, Si l'aimable Amurat, m'avait fait en partant Cadeau d'un jeune chien qui fut sur ce rivage De la fidélité la douce et tendre image, Un petit épagneul, un carlin, un barbet, Un joli chien canard, fut-ce même un roquet, Me rappelant sans cesse un époux trop aimable Comme il partagerait et ma couche et ma table ! Et si dans mon boudoir paraissait à l'instant Un énorme dragon, gros comme un éléphant, S'il voulait m'arracher le chien que j'idolâtre, Contre cet éléphant j'essaierais de me battre;
S'il était le plus fort, et que ce monstre affreux
Le croquât, il faudrait qu'il nous croquât tous deux! !
(( Ce serpent était l'enchanteur Kara Lacaramoussa,
(( amoureux de la princesse Mimi et ennemi du prince Titi; il « avait pris cette forme pour... »
Ah! vilain enchanteur!... Quel bruit se fait entendre! Quel mortel sans mon ordre, en ces lieux veut se rendre. Ah! c'est le grand visir! Acomat, est-ce toi?