SCENE II ROXANE, ACOiMAT
ROXANE
Que tu viens à propos pour calmer mon effroi !
Ne suis-je pas bien pâle?... Ah! parle, réponds-moi.
Acomat Hélas !
ROXANE
Le pauvre chien! que j'aime cette histoire! Tu ne me croiras point...
Acomat
Hélas! que faut-il croire?
ROXANE
J'avouerai que j'éprouve un plaisir sans second A lire cet écrit instructif et profond.
Son auteur mélangeant l'art avec la nature
Vous offre de nos cœurs une vive peinture.
Dans les moindres détails, quelle précision!
Comme il sait nous tenir dans l'indécision !
Comme il sait embrouiller dans chaque circonstance,
La nature, l'amour, le plaisir, la constance.
Les désirs^ la terreur, les soupirs, les appas...
ACOMAT
Madame, pour le coup, je ne vous comprends pas...
ROXANE
Ah! ne t'étonne point si tu ne peux m'entendre,
C'est du sublime, ami, c'est là qu'il faut l'apprendre!
Moi-même (et je le dis sous le sceau du secret).
Je n'ai pas du roman bien saisi le sujet
Car je n'en suis encor qu'au treizième volume.
Quel fécond écrivain! Quelle fertile plume!
Je te le prêterai...
ACOMAT
Sultane en vérité C'est pour votre désir avoir trop de bonté.... Hélas! hélas! hélas!
ROXANE
Tombez-vous en faiblesse Grand visir, qu'avez-vous?
0 coup dont la rudesse Me perce l'estomac, le cœur et le cerveau ! ! Ah! quel crêpe il faudra coudre à votre chapeau!
ROXANE
Attends donc... que dis-tu? Visir prends la parole.
ACOMAT
Ce que je vous dirai ne sera pas très drôle.
ROXANE
Je suis prête, allons donc!
AcOMAT
Madame, votre époux
ROXANE
Eh bien!
ACOMAT
Votre mari...
ROXANE
Visir! finirez-vous?
ACOMAT
Le sultan...
ROXANE
Le sultan! que veux-tu donc me dire?
Amurat...
ROXANE
Amurat!... Mahomet quel martyre!
AcOMAT
Le grand Turc...
ROXANE
Pour le coup cela devient trop fort., Parle ou sinon...
ACOMAT
Eh bien ! le grand sultan est mort.
ROXANE
Ah! cruel! je te vais taire couper la langue!
AcOMAT (se jetant à ses pieds) Voilà donc quel sera le fruit de ma harangue...
ROXANE
Barbare! tu n'as donc ni boyaux ni pitié! Eh quoi! sans ménager une tendre moitié, Ne la préparant pas à cette triste épreuve Oses-tu sans façon lui dire qu'elle est veuve, Est-ce ainsi qu'on se joue avec les sentiments! Je vois bien que jamais tu n'as lu de romans!
ACOMAT
Vous m'avez ordonné d'être bref...
ROXANE
Quelle audace !
Je lirai des romans...
ROXANE
Eh bien! je te fais grâce, Relève-toi, visir, puisque j'ai pardonné,
Conte-moi longuement le coup infortuné
Qui ravit sans retour un bon maître à l'empire,
A Roxane... un époux... parle avant que j'expire.
Et visir sur le tout tâche de m'attendrir.
Ou bien devant tes yeux, tu vas me voir mourir.
La sensibilité me gonfle et m'assassine
Il faut l'évacuer... le sentiment me mine
Je perds mon embompoint... parle donc.
ACOMAT
A l'instant Où notre magnanime et sublime sultan Quitta les murs sacrés du palais de Bizance, Et que vers Babylone allant en diligence Pour la dernière fois il vous fit ses adieux; Des larmes et des pleurs s'échappaient de vos yeux, Malgré le mauvais temps vous prétendiez le suivre, Vous voulûtes mourir, il vous força de vivre. Oh! que vous aviez chaud dans ce fatal moment!
Roxane
Ah oui! c'était l'effet d'un noir pressentiment! Il me faisait suer!
' Je le pensais. Madame.
Hélas! ce n'était point l'erreur d'une belle âme ! Ce noir pressentiment était le précurseur D'un crime du destin qui l'égale en noirceur. Ecoutez en détail cette triste aventure : Le sultan Amurat était dans sa voiture,
Il marchait en avant, sa garde le suivait. Comme l'air était chaud, Sa Majesté buvait, Non du vin, (vous savez que notre loi divine En a très sagement purgé notre cuisine, Elle en a craint pour nous les dangereux fumets), Mais de cet innocent et savoureux sorbet, De sucre, de piment, de canelie, d'orange. De citron et de musc, rafraîchissant mélange. Tant pour tromper l'ennui d'un voyage si long Que pour se procurer un sommeil plus profond. Il lisait un roman triste et mélancolique.
ROXANE
Ah ! quelle sympathie !
ACOMAT
Un gaz soporifique S'échappe du volume à mesure qu'il lit; Le sultan le pompait; son œil s^appesantit. Il baille malgré lui, puis se palpe et s'étire; Il baille encore plus fort, tousse, crache, soupire, Et se jette en ronflant dans les bras du sommeil; Le roman à ses pieds attendit son réveil. Tout à coup la voix du sultan se fait entendre; Les grands auprès de lui s'empressent de se rendre, Il beuglait comme un veau; les eunuques surpris Ecoutent eu tremblant ses redoutables cris...
Ah! mon Dieu! qu'est-ce donc qu'avait le pauvre sire?
ACOMAT
Un gros torticoli!
ROXANE
Visir ! vous voulez rire î
ACOMAT
Un gros torticoli, madame.
ROXANE
Rien que çà!
ACOMAT
Ah! c'était bien assez puisqu'il en trépassa!
ROXANE
Ouf!
ACOMAT
Pour le secourir en cette conjoncture, On tire le Sultan du fond de sa voiture C'est en vain! Car sa tête avant la fin du jour
Déjà vers son épaule a fait un demi-tour
Rien n'arrête du mal l'extrême violence, Le menton a grands pas vers la nuque s'avance, Et les yeux éblouis par ce tour imprévu Apercevaient alors ce qu'ils n'ont jamais vu; Il a le cou tordu, c'est une affaire faite! Voilà ce que m'apprend, la dernière estafette. Cependant il me reste une lueur d'espoir;
Pour en être plus sûr, moi-même je veux voir
Je pars sans plus tarder, tâchez d'être tranquille Madame.
ROX.ANE
Ah! tu prendrais une peine inutile;
Hélas je ne puis plus douter de mon malheur.... Il est mort, c'est très sûr
ACOMAT
Qui vous l'a dit?
ROXANE
Mon cœur Et mille pronostics; les cris d'une chouette, Un couteau mis en croix dessus une fourchette; Mon Amurat s'est mis en route un vendredi; Au milieu du festin un laquais étourdi Sur la nappe avant hier a versé la salière, Dans la rue un gros chien pendant la nuit dernière Pour troubler mon sommeil poussait des cris affreux, Le pain mis à l'envers!
ACOMAT
Cela n'est plus douteux, Le grand Turc est flambé
ROXANE
Le bonheur m'abandonne!
Acomat désormais je ne veux voir personne,
Soit juif, soit musulman, idolâtre ou payen
Mais, visir, dites moi, le deuil m'ira-t-il bien?
Acomat Qui pourrait en douter?
ROXANE
Puisque me voilà veuve Je veux de ma douleur te donner une preuve;
La terre, l'univers en seront étonnés.
Oui tant que dureront mes jours infortunés
Je fais le sacrifice
ACOMAT
Eh! lequel donc, Madame?
ROXANE
Le plus grand de tous ceux que peut faire une femme C'est de ne plus parler.
ACOMAT
Laissez donc, quel fagot!
ROXANE
Oui, de par Mahomet! je ne dis plus un mot
ACOMAT
Qui croirait qu'une Turque eût le cœur aussi tendre !
J'espère cependant que vous voudrez m'entendre! (Roxane fait signe que non).
A quoi vous mèneront ces projets superflus?
Avez-vous oublié que je ne parle plus?
ACOMAT
On ne peut que louer cet excès de tendresse,
Quel effort, juste ciel ! que de délicatesse !
Pour l'univers entier quel spectacle touchant!
Ah! comme cela doit réjouir le Sultan!
De la cime des cieux, sans doute il vous contemple,
Car vous donnez au sexe un furieux exemple! Et qu'il sera content de voir (car c'est très beau!)
Votre langue avec lui tomber dans le tombeau
Comme un coup de canon votre tendresse éclate Amurat ne peut plus bouger ni pied ni patte, Et puisque pour toujours notre sultan est frit
Pourquoi ne plus parler! Vous avez de l'esprit
Sultane! vous avez la langue bien pendue,
Le public croira-t-il que vous l'avez perdue?
Rompez, au nom du ciel! ce silence accablant;
Quiconque ne dit rien passe pour ignorant;
Et puisque vous voulez en faire à votre tête,
Tous les gens du bel air, vous croiront une bête.
C'est très dur, mais fort dur!... Vous n'avez plus d'Epoux,
Madame, en vous taisant le rattraperez vous!..,..
Amurat vous a-t-il ordonné de vous taire!
Hélas le pauvre Turc! tant s'en faut qu'au contraire! Pour payer votre amour, vos soins, votre vertu. Il vous donne son bien.
ROXANE
Que ne le disais-tu!
ACOM.AT
Voici son testament fait pardevant notaire; Sultane, vous verrez que la chose est très claire, Hem! écoutez-moi bien.
(il lit).
« Au nom de Mahomet!
« L'an mil quatre cent soixante et dix-sept « Le treize Ramazan au lever de l'aurore,
Moi notaire juré du canton de Bosphore Michaël Hara.iktan double meim, soussigné Par Sultan Amurat, nommément désigné.
D'ailleurs connu de tous par ma grande sagesse, J'écris le testament de sa dite hautesse; J'affirme que j'ai vu, couché sur son sopha. Le susdit grand Sultan, fds a feu Moustapha, Lequel indisposé de douleurs corporelles Etait, ce néanmoins, très sain de sa cervelle, Comme de ses cinq sens, mémoire, entendement, Lequel m'a fait alors l'exprès commandement De m'asseoir sans tarder pardevant une table Pour écrire; lequel d'un ton fort lanientable M'a de suite dicté le présent testament; Dont voici la teneur noncupatoirement :
Puisqu'il me faut mourir, je vais cesser de vivre. Ceux qui ne meurent point doivent donc me survivre, Il est donc bien certain qu'il faut avant ma mort, Assurer à chacun un convenable sort.
Aussi de mon plein gré, je lègue à la sultane Mon écrin, mes bijoux; et mes eaux de senteur, Mes joyaux, mes bonbons, mon bonnet d'empereur, Mon palais des soupirs avec ses dépendances, Je lui donne le sac qui contient mon magot. L'argent aussi s'entend
ROXANE
Ça y est-il?
ACOM.\T
Mot pour mot!
(11 continue à lire).
(( Je donne au grand visir, à cet ami fidèle « Ma fourchette d'argent, mon couteau, mon écuelle
(II tire son mouchoir et s'essuie les yeux). (( De plus mon gobelet, à sa fille une dot « De cent mille sequins.... (A Roxane).
ROXANE
Ça y est-il?
ACOMAT
Mot pour mot!
(Poursuivant sa lecture).
« Je veux aussi régler le destin de Tempire, « Voici ee que j'ordonne et ce que je désire : « Pour mon fils Ibrahim, ce n'est qu'un animal « Il ne montera point au trône impérial; « Peu m'importe, après tout, qu'il jure, qu'il se fâche; « Je l'exclus à bon droit, car c'est une ganache; « Ses droits reviennent donc à son frère cadet; « J'élis pour successeur le jeune Bajazet « Quoique prince du sang il a la tête bonne; (( Qu'il soit élu grand turc, je le veux et l'ordonne! « Qu'on procède de suite à son couronnement « Pour qu'il puisse pleurer à mon enterrement. « Amurat.
« Ainsi fait dans la ville de Brousse. « Ont signé les témoins, Passivan, Barberousse, « Chef des eunuques noirs, Maniamouchi pacha, (( Mahomet Bridoison. — Tambourini Bâcha « En foi de quoi je mets mon 7iom et mon paraphe « Doublemain. »
ROXANE
Cher époux! quelle belle épitaphe Je veux faire poser devant ton monument! Grand visir, donnez-moi ce divin testament
(Elle lit).
Grâce au ciel! c'est très vrai que je suis légataire!
(Elle relit).
Bajazet empereur!... Visir. il faut vous taire, Je viens de concevoir un étrange projet... Ne parlez point encore à Theureux Bajazet. Courez chez Atahde, il faut sans plus attendre Qu'elle se rende ici. Comme elle a le cœur tendre Elle partagera mon amère douleur.
Contez-lui toutefois la mort de l'empereur, Rien de plus, allez donc.
ACOMAT
J'y cours.