B.\JAZET
Que dites-vous Madame?
Roxane Oui, le sultan est mort.
Bajazet
Dieu veuille avoir son ameî Quel est son successeur?
Roxane
Vous, si vous le voulez.
Mais il faut avant tout...
Bajazet
Quoi, sultane, parlez...
Je ferai tout cela, j'en donne ma parole!
ROXANE
Ah! sans doute, à vos yeux, je vais passer pour folle; Mais prince, je ne puis dompter mes sentiments, S'il est avec le ciel des accommodements, L'amour n'en connais point quand ses ardentes flammes Comme un torrent de feux, ont calciné nos âmes... L'amour règne en tyran sur nos sens étonnés; Il sait, quand il le veut, nous mener par le nez; Rien ne peut résister à sa toute puissance, Il dispose de nous...
Bajazet
Madame, en conscience.
Je ne vous entends pas : torrent, sens étonnés, Puissance, amour, tyran, âme, nez calcinés... Qu'ont-ils donc de commun, ces mots, avec l'empire?
ROXANE
Prince, un petit moment, je m'en vais vous le dire. Un objet s'est ouvert la porte de mon cœur, Mais il ne connais point les feux de mon ardeur; Je lui tais mon penchant, et le trait qui me larde. Mais, hélas! malgré moi, lorsque je le regarde, Mon œil, languissamment, décèle mon amour... Je tremble, je pâlis, et rougis tour à tour... Cependant le cruel, droit comme une statue, Ecoute le récit du tourment qui me tue...
Comme un manche à balais planté pour reverdir, Mon discours le surprend et semble l'étourdir... Il m'entend de ses yeux, me voit de ses oreilles, Mais au lieu de parler, le sot baille aux corneilles; Il voit mon embarras croissant à son aspect, J'attends une réponse... il n'ouvre pas le bec!... Cependant, je l'adore, et le lui dis en face, Un autre danserait... et lui reste à sa place.... De mon attachement peut-être est-il touché? Prince m'entendez-vous?
(Bajazet fait si^ne que non).
(Avec impatience, Roxane continue).
Que VOUS êtes bouché!
Bajazet Parlez d'une façon moins inintelligible.
ROXANE
Je parlais comme parle un cœur neuf et sensible; Mais, prince, puisqu'il faut vous parler clairement, J'use d'un style bref, simple et sans ornement; Garde à vous! Ecoutez ; Bajazet, je vous aime. Il faudra m'épouser de suite, à l'instant même. Si vous voulez régner... Vous paraissez surpris!... Cependant, pensez-y, l'empire est à ce prix.
Bajazet (Toise Roxane et dit avec un geste de dégoût).
Il est trop cher!
Roxane Ingrat!!!
Bajazet Mais vous parlez pour rire?
ROXANE
Cruel! c'est pour de bon.
Bajazet (Après l'avoir toisée de nouveau).
Je renonce à l'empire.
ROXANE
Ah! barbare, ah! perfide!
Bajazet
Eh! voyez donc un peu.
Elle prend le haut ton, elle se pique au jeu, Quoi! parce qu'elle m'aime il faut que j'épouse!... Oh! je ne donne pas comme çà dans la blouse, Et nous avons un peu de caboche après tout. Mais, de parle prophète! elle est d'assez bon goût, J'ai bien une encolure à faire une conquête; Je suis assez joli quand j'ai la barbe faite... Le molet bien formé, du feu dans le regard... A tout prendre, je suis un jeune et beau gaillard. . Pas mal... c'est bien choisi... mais on vous en ratisse! Si je vous épousais, je serais un Jocrisse; Car enfin de quel droit venez vous à l'instant De m'offrir et le titre et le rang de sultan? Seul, mon frère Ibrahim a droit à cette place. Vous vouliez m'attraper, pas vrai? Je vous en casse!
ROXANE
Eh bien! s'il faut parler avec sincérité
Votre frère Ibrahim sera déshérité;
Le sultan Amurat vous lègue sa couronne
Et sans condition, mon prince, il vous la donne.
Pour que vous ne puissiez en douter nullement,
Je pourrai vous montrer, son propre testament.
(Elle le tire de sa poche). Le voici
(Le cachant précipitamment). Disparais ! ! !
Bajazet
Que dites-vous, Madame
Je suis donc grand sultan?.
ROXANE
Oui, si je suis ta femme.
Ecoute, en m'épousant tu deviens empereur, Ton hymen avec moi te mène à la grandeur Mais si tu ne veux point consentir à me prendre, Tu vois ce testament!... je le réduis en cendre Et ton frère Ibrahim devient ton souverain. Si tu veux m'épouser n'attends pas à demain
Bajazet
(Bas ù part). (Haut).
Dissimulons mon fils! Eh bien! ma main est prête
Donnez-moi ce papier donnez donc.
ROXANE
Pas si bête Non ce n'est pas ainsi que l'on peut m'abuser
Bajazet Voulez-vous le donner?
ROXANE
(Bajazet tend la main pour le prendre).
Non, non ! ! !
Bajazet
Eh bien! Madame!
J'en jure par le ciel ! j'en jure par mon âme ! J'en atteste le grand et sage Mahomet ! Son tombeau de Médine et son divin Baudet! Je ne veux point de vous!... C'est une affaire faite!...
ROXANE
Prince, gardez-vous bien de faire un coup de tête Vous y réfléchirez avant la fin du jour Adieu, mon étourdi!
Bajazet
Salut grosse m'amour !
(Il s'en va en mettant le pouce horizontalement contre son nez et eit remuant en môme temps tous les doigts de la main, il fait plusieurs grimaces comiques).