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CHAPITRE II

CHANCRE SIMPLE

1» Caractères généraux de chancre simple

Le chancre simple, décrit encore sous les noms de chancre mou, chancrelle (Diday), chancroïde (Clerc), n’attend pas, contrairement à ce qui s’observe pour le chancre syphilitique, des semaines après l’inoculation pour faire son apparition; c’est quelques jours à peine après l’inoculation, quatre à huit jours, qu’on voit les premiers accidents se montrer; c’est sous forme d’une petite vésicopustule que la lésion fait son apparition : la durée de cette vésicopustule est tout à fait éphémère, si courte que cette lésion échappe le plus souvent à un observateur non prévenu; rapidement elle est remplacée par une ulcération à caractères particuliers. L,a vésicopustule initiale fait défaut, quand le virus chancrelleux est déposé à la surface d’une plaie préexistante, sur une surface dépouillée d’épiderme ; celle-ci se transforme immédiatement, sans lésion intermédiaire, de plaie simple en plaie chancrelleuse.

L’ulcération chancrelleuse est une ulcération de forme arrondie, parfois régulièrement circulaire,, ailleurs ovalaire, elliptique : la forme se modifie avec la disposition des parties sur lesquelles la lésion a pris naissance ; elle devient allongée, fissuraire quand celle-ci siège dans le fond d’un pli, dans le

sillon du gland par exemple, dans l’intersUce des grandes et des petites lèvres. La convergence de plusieurs chancres simples développés au voisinage les uns des autres donne lieu à la formation de surfaces ulcéreuses étendues, de forme irrégulière, limitées par des bords polycycliques déterminés par l’intersection de cercles d’un diamètre relativement grand.

Le chancre simple n’est naturellement pas très douloureux, il ne le devient qu’à la suite de froissements et des irritations extérieures : il est le siège d’un travail sourd donnant naissance aune sensation comparable à celle d’une souris qui rongerait ; cette sensation agaçante et pénible plutôt que douloureuse se reproduit plusieurs fois par jour, par accès d’une à deux heures de durée (Diday). La marche, le frottement des pièces de pansement, le tiraillement de la région malade exagèrent les phénomènes douloureux et le chancre peut devenir sous leur influence le siège de douleurs très vives.

L’ulcération chancrelleuse a toujours une certaine profondeur; ce n’est point une érosion superficielle comme celle de l’accident primitif de la syphilis, c’est une cavité véritable creusée au milieu des tissus, entamant l’épaisseur du derme- Les bords sont taillés à pic comme si la plaie avait été faite avec un emporte-pièce ; ils ont le plus ordinairement un millimètre au moins de hauteur : le fond se trouve ainsi fortement déprimé au-dessous des parties environnantes. Les bords sont décollés, minés par la suppuration qui s’insinue au-dessous d’eux, ce qui constitue une rigole de suppuration tout au pourtour de l’ulcère. Diday estime avec raison qu’il y avait lieu de tenir le plus grand compte de cette

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rigole de suppuration sur laquelle le médecin s'appuie souvent pour établir son diagnostic et trouve (ju’au lieu de définir l’ulcère chancrelleux « un ulcère aux bords taillés à pic » comme on le fait ordinairement, il vaudrait mieux dire qu’ils sont taillés plus qu’à pic puisque le décollement des bords donne à l’ensemble de l’ulcère la forme d’un entonnoir renversé plutôt que celle d’un vase cylindrique. Les deux cai’actéristiques de l’ulcération chancrelleuse sont l’enfoncement prononcé par suite de la destruction du derme, le décollement des bords minés par la suppuration.

La base sur laquelle l’ulcération repose est souple, ce qui a valu au chancre que nous étudions la qualification de chancre mou en opposition avec le chancre syphilitique auquel la résistance chondroïde de sa base a valu la qualification de chancre induré. Souvent cependant on rencontre au-dessous de l'ulcération chancrelleuse un degré plus où moins accentué d’induration inflammatoire ; mais celle-ci n’a le plus ordinairement pas le degré de dureté, les limites nettes de l'induration syphilitique; c’est une induration moins résistante, oedémateuse, aux limites diffuses, ayant les caractères des indurations inflammatoires ordinaires.

Le fond de l’ulcération chancrelleuse est inégal, irrégulier, mamelonné, hérissé parfois de papilles volumineuses, distinctes les unes des autres ; il est recouvert d’un enduit mollasse, pullacé, très adhérent, diphthéroïde et épais dans certains cas, blanc jaunâtre. L’ulcère fournit un pus abondant présentant les caractères du pus louable des plaies simples : ce pus devient facilement séreux, roussâtre, sanieux à la suite d’irritations artificielles ou de la tendance

de la plaie aux altérations gangréneuses. On n’était jusqu’à ces derniers temps parvenu à découvrir dans le pus de la chancrelle, ni par l’examen macroscopique, ni par l’examen microscopique, ni par la culture, aucun caractère, aucun élément particulier et spécifique permettant de reconnaître sa nature spécifique. Quelques auteurs, Ferrari, Mannino, de Lucca, avaient bien déclaré y trouver un bacille, des microbes caractéristiques ; mais aucun des microbes annoncés comme spécifiques n avaient encore reçu droit de cité définitif dans la science et mon savant ami, le professeur Straus, dont tout le monde.connaît la compétence et la sagesse, déclarait, il y a trois ans, ne connaître encore le microbe du chancre simple.

Le seul caractère un peu particulier que nous connaissions au pus du chancre simple nous avait été enseigné par le professeur Leloir et mon collègue Balzer : on rencontre constamment des fibres élastiques en grand nombre, dont la présence permet d’affirmer presque à coup sûr la nature de l’ulcération. Dans les cas où une certaine hésitation existe pour le diagnostic entre une ulcération chancrelleuse, un chancre syphilitique et une ulcération herpétique, la présence de fibres élastiques en quantité notable permettra de déclarer presque à coup sûr la nature chancrelleuse de l’ulcération : celle-ci en effet, atteignant profondément le derme, entraîne avec la suppuration un grand nombre de fibres élastiques ; les autres ulcérations peu destructives, érosives plutôt qu’ulcéreuses, ne détruisent ordinairement que l’épiderme ou les parties les plus superficielles du derme, ne renferment pas ou renferment très peu de fibres élastiques. Le docteur Leloir a

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donné à ce moyen de diagnostic la qualification de signe du raclage.

La caractéristique du pus chancrelleux restait encore comme au temps de Ricord sa facile inoculabilüé ; le mélange du virus chancrelleux avec des liquides indifférents, eau, sang, pus d’autre nature, glycérine, etc., ne lui enlève pas son pouvoir infectieux; une goutte jetée dans un demi-verre d’eau peut rendre celui-ci dangereux. Ricord a pu conserver du pus chancrelleux pendant dix-sept jours et constater qu’il était encore virulent; desséché et mélangé plus tard avec de l’eau, il peut rester inoculahlc pendant une huitaine de jours! Auhert, de Lyon, a montré qu’en chauffant ce pus pendant une heure à 42 degrés ou pendant seize à dix-huit heures à 37 ou 58 degrés on détruit complètement son pouvoir contagieux. L’action de substances chimiques énergiques, capables de détruire la vie organique, arrive au môme résultat.

Rollet avait montré que le principe contagieux de la cliancrelle réside dans ses éléments solides ; en filtrant le pus chancrelleux, on n’obtient de résultats positifs que par l’inoculation des éléments solides restés à la surface du filtre; l’inoculation des parties, liquides fournies par la filtration ne donne plus aucun résultat.

L’inoculabilité facile de la chancrelle a permis de suivre tous les détails de son évolution. Dès le jour qui suit l’inoculation une petite tache rouge, hypér- .émique se montre dans le point où elle a été pratiquée; le lendemain, on voit au niveau de ce dernier une saillie papuleuse : le troisième jour, celleci est remplacée par une vésicule qui ne tarde pas à suppurer et à devenir vésicopustule. Si cette pus-

tule vient à se rompre, soit par suite d’un frottement accidentel, soit que le médecin l’ouvre volontairement pour voir ce qu’elle recouvre, on constate qu’elle repose sur une petite ulcération présentant déjà tous les caractères du chancre simple : bords taillés à pic, pénétration dans la profondeur du derme, fond irrégulier et granuleux, suppuration abondante. Celte ulcération s’étend rapidement en jlargeur et en profondeur et il faut mettre obstacle à son développement par une intervention précoce et énergique sous peine de la voir atteindre des proportions considérables. Le pus du chancre d’inoculation est inoculable en séries indéfinies, c’està-dire que le pus obtenu par des inoculations successives reste toujours inoculable au porteur de même qu’il est inoculable aux autres personnes ; il provoque le développement d’ulcères absolument semblables au premier. Il semble cependant, s’il faut s’en rapporter aux inoculations nombreuses pratiquées par nos prédécesseurs, qu’une région, où des inoculations nombreuses rapprochées ont été pratiquées, devienne moins favorable à l’évolution du virus chancrelleux et l’inoculation y est suivie d’un développement moins parfait de la pustule chancrelleuse.

Le chancre mou, abandonné à lui-même, non aggravé par des conditions extérieures et particulières, parcourt avec une régularité presque fatale le cours de son évolution, la série de ses périodes d’augment, d’état et de déclin. L’ulcération s’étend pendant trois ou quatre semaines conservant tous ses caractères particuliers; puis la tendance à la guérison se dessine, le fond se déterge, des granulations rosées commencent à se montrer au milieu

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du fond grisâtre; la cavité se comble, les bords s’affaissent et se recollent; la cicatrisation s’opère comme celle d’une plaie simple. En voyant une cbancrelle passer ainsi franchement à la guérison et prendre toutes les apparences et les allures d’une plaie simple, on est tenté d’admettre que sa virulence est épuisée et que dans cet épuisement de la virulence se trouve la cause des transformations heureuses auxquelles on assiste ; il est loin d’en être ainsi; si la virulense n’existe plus dans un certain nombre de chancres simples en voie de cicatrisation, il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi pour tous.

Le pus, recueilli sur un chancre simple en pleine voie de cicatrisation, peut donner des résultats positifs à l’inoculation : le professeur Fournier a vu le pus virulent dans des chancrelles parvenues à un degré déjà très avancé de réparation et il professe avec Ricord que le chancre simple reste chancre jusqu’à ce qu’il soit complètement cicatrisé : il garderait jusqu’à la fin ses propriétés infectieuses et dans ce fait se trouverait l’explication du réveil de certains ehancres qui recommencent à grandir et à s’ulcérer au moment où on les croyait sur le point d’être complètement cicatrisés et où on était tenté de les considérer comme arrivés à une guérison définitive. 11 faut bien savoir cependant que cette longue persistance de la virulence est loin d’être une règle absolue et que dans nombre de cas le pus recueilli à la surface de chancres simples en voie de cicatrisation a été inoculé sans succès, sans déterminer le ' développement d’aucune chancrelle.

La plupart des chancrelles parcourent en quatre à six semaines les différentes phases de leur évolution

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et parviennent en ce laps de temps à leur guérison '

complète.

Après guérison du chancre simple, une cicatrice indélébile se voit dans la place qu’il occupait et y persiste indéfiniment. C’est une dépression arrondie,

-à bords taillés à pic, surélevés, très accusés; la forme de cette cicatrice rappelle exactement celle de l’ulcère auquel elle succède : sa coloration est rouge, congestive dans les premiers temps qui suivent la cicatrisation ; elle devient plus tard d une blancheur uniforme : il n’y a pas autour de la cicatrice cette zone, cette aréole pigmentée ordinairement si caractérisée au pourtour de la cicatrice du chancre induré. Au niveau des muqueuses reposant sur un tissu cellulaire lâche, à la face interne du prépuce, dans le sillon glandopréputial, la cicatrice, qui succède au chancre simple peut s’effacer avec le temps.

Nous ne possédions, comme nous venons de le dire, jusqu’à ces derniers temps, aucune notion positive sur la nature du chancre simple, aucune caractéristique absolue ; la caractéristique d’une telle ulcération étant son inoculabilité indéfinie ; le professeur Fournier déclarait qu’il faut considérer comme chancre simple toute ulcération qui, inoculée au malade, reproduit une ulcération semblable à celle dont elle provient (Diciimwaire de médecine et de chirurgie pratiques, article Chancre). Dans ces dernières années, l’hypothèse avait été émise que toutes les lésions inoçulables pourraient bien n’êtrc pas de môme nature. S’il fallait en croire Finger, Bumstead, Taylor, le pus recueilli à la surface d’ulcérations banales pourrait donner naissance à des ulcérations inoculables en séries: Pick, Reder, Krause avaient constaté la même propriété dans le

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pus provenant d’érosions scabiéiques, pemphigineuses, acnéiques. Finger, en irritant avec la poudre de Sabine des ulcérations banales des régions génitales, avait donné à ces ulcérations l’aspect caractéristique et les propriétés du chancre simple. Sturgis professait que le pus, recueilli à la surface d’un chancre syphilitique ou d’une plaque muqueuse irrités, peut donner non seulement au porteur, mais à tout autre individu, un chancre simple, susceptible d’être réinoculé en séries sans provoquer l’apparition d’aucune manifestation de syphilis constitutionnelle. Pour Taylor, on décrit sous le nom de chancre simple non seulement la véritable chancrelle, mais aussi des herpès irrités, des érosions produites par le contact de liquides vaginaux, des ulcérations causées par l’inoculation du pus de sujets syphilitiques.

Nous ne saurions, écrivais-je, ilyatrois ans*, nous ne saurions, dualistes français, admettre de telles propositions ; nous ne pourrions admettre que ce que nous appelons chancre simple ait aucune parenté avec la syphilis et en dérive môme dans quelques cas ; certaines affections syphilitiques peuvent prendre des aspects de la chancrelle, elles peuvent en être très difficilement distinguées, ce n’est pas une raison pour fusionner les unes et les autres dans une description qui ne peut que jeter le trouble dans la séparation si légitimement établie par l’École française ; à côté du véritable chancre simple, il peut y avoir des érosions analogues et aussi inoculables, mais incontestablement le chancre simple, avec son incubation fixe, son évolution réglée, ses caractères cliniques tranchés, son inocu-

t. Leçons cliniques sur les affections ulcéreuses des organes génitaux de l'homme, Doin, édit., Paris, 1891.

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labilité indélinie, son bubon chancreux, ses réveils épidémiques (Mauriac), constitue une unité pathologique ; à côté de lui il existe des ulcérations banales ayant des analogies d’aspect, quelques-unes possédant môme l’inoculabilité ; il existe des ulcérations syphilitiques à l’aspect chancrelleux ; mais nous pouvons, nous devons distinguer ces ulcérations du chancre simple. Les premières recherches bactériologiques ne nous avaient pas encore fourni les éléments nécessaires pour attester l’individualité de la chancrelle ; cela ne m’empêchait pas d’écrire : un jour viendra certainement où le microscope confirmera la vérité de la doctrine dualiste et permettra de différencier plus nettement encore l’ulcération chancrelleuse des ulcérations similaires.

Les travaux de Ferrari, de Mannino, de Lucca, relatifs à un soi-disant microbe pathogène du chancre simple, n’avaient été accueillis qu’avec un septicisme légitime. En 1889, au Congrès de dermatologie tenu à Paris, le docteur Ducrey annonçait que, par des inoculations successives pratiquées chez l’homme, on arrivait à débarrasser le pus du chancre simple d’un certain nombre de microbe'^ surajoutés et à isoler une espèce constante qui devait être le microbe pathogène dn chancre simple.

Depuis, Unna,Quinquaud et Nicolle sont parvenus à colorer dans les coupes du chancre simple le bacille de ce chancre simple. Ce bacille se présente sous forme de chaînettes qu’Audry, de Toulouse, a pu retrouver dans le pus du bubon chancrelleux. Les travaux de Petersen, de Bonn, les nouvelles recherches de Nicolle, celles de Dubreuilh et Lasnet sont venus confirmer les faits émis par les auteurs précédents.

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