CXXXI1I
D’altre part est uns païens, Vaidabruns. 1520 Celui levât le rei Marsiliun :
Sire est par mer de quatre cenz drodmunz ; N’i ad escbipre ki s’ cleimt se par lui nun. Jérusalem prist ja par traïsun,
Si violât le temple Salemun,
1525 Le Patriarche ocist devant les funz.
Cil out fiance de Y cunte Guenelun :
Il li dunat s’espée e mil manguns.
Siet el’ cheval qu’il cleimet Gramimund : Plus est isnels que nen est uns falcun ;
1530 Brochet le bien des aguz esperuns,
Si vait ferir le riche duc Sansun ,
L’escut li freint e l’osberc li derumpt,
El’ cors li met les pans de V gunfanun.
1522. Jérusalem prist. En 1012, le calife Hakem persécuta les chrétiens, détruisit la grande église de Jérusalem et fit crever les yeux au patriarche Jérémie. Le retentissement de
ces crimes dut être grand en Europe , et ils ont peut-être inspiré l’auteur de notre Roland ou un de ses devanciers.
Cf. ce que nous avons dit de Geoffroi d’Anjou (v. 106) et de Richard de Nor-
« — Que Dieu me donne de le venger, » répond Olivier.
Il pique son cheval de ses éperons d’or pur ;
Dans ses mains est Hauteclaire , dont l’acier est rouge de sang. Il court frapper le païen de toute sa force,
Tranche le corps , tue le destrier :
Il brandit son coup, et le Sarrasin tombe,
Et les démons emportent son âme.
Puis il a tué le duc Alphaïen ,
Tranché la tête d’Escababi,
Et désarçonné sept Arabes
Qui plus jamais ne seront bons pour guerroyer.
« Mon compagnon est en colère, dit Roland,
« Et il conquiert grand honneur à mes côtés :
« Voilà les coups qui, plus encore, nous font aimer de Charles î « — Frappez, chevaliers, s’écrie Roland; frappez toujours. »
GXXXII
D’autre part est le païen Valdabrun ,
Qui, pour la chevalerie, fut le parrain du roi Marsile.
Il est seigneur sur mer de quatre cents vaisseaux.
Pas de marinier qui ne se réclame de lui.
C’est ce Valdabrun qui jadis prit Jérusalem par trahison; C’est lui qui viola le temple de Salomon Et qui devant les fonts égorgea le Patriarche.
C'est encore lui qui a reçu les promesses du comte Ganelon Et qui a donné à ce traître son épée avec mille mangons.
Le cheval qu’il monte s’appelle Gramimond :
Un faucon est moins rapide.
Il le pique de ses éperons aigus Et va frapper le puissant duc Samson.
31 met en pièces l’écu du Français, rompt les mailles du haubert, Lui fait entrer dans le corps les pans de son gonfanon,
mandie (y. 171), lesquels sont morts tous deux à la fin du xe siècle, et qui jouent un rôle si important dans notre poème. Ces diverses traditions , qui remontent aux premiers Capétiens, sont
venues se joindre, dans notre action épique, à des traditions évidemment carlovingiennes , comme celles du désastre même de Itonccvaux et de la mort de Roland.
Pleine sa hanste l'abat mort des arçuns :
A voiz escriet : « Tuit i murrez , glutuns,
1535 « Ferez, paien, kar très bien les veintrum. f>
Dient Franceis : « Deus! quel doel de barun! » Aoi
Li quens Rollanz, quant il veit Sansun mort,
Poez saveir que mult grant doel en out.
Sun cheval brochet, si li curt ad esforz;
1540 Tient Durendal ki plus valt que fin or;
Si vait ferir le paien quanque il pout Desur sun helme ki gemmez fut ad or,
Trenchet la teste e la brunie e le cors,
La bone sele ki est gemmée ad or,
1545 E à P cheval parfundement le dos ;
Ambur ocit, ki que Y blasmt ne le lot.
Dient paien : « Cist colps nus est mult forz. »
Respunt Rollanz : « Ne pois amer les voz. a Devers vus est li orgoilz e li torz. » Aoi
1550 D'Affrike i ad un Affrican venut :
Ç’ est Malquidant, le filz à T rei Malcud ;
Si guarnement sunt tuit à or batut,
Cuntre le ciel sur tuz les altres luist.
Siet el’ cheval qu’il cleimet Salt-Perdut,
1555 Beste nen est ki poisset curre à lui.
Brochet le bien des esperuns aguz:
Il vait ferir Anseïs en l’escut,
Tut li trenchat le vermeill e l’azur,
De son osberc li ad les pans rumput,
ET cors li met e le fer e le fust.
1560 Morz est li Quens, de sun tens n’i ad plus.
Dient Franceis : « Barun, tant mare fus i » Aoi
Et, à pleine lance, l’abat mort des arçons :
« Misérables , » s'écrie- 1 - il, « vous y mourrez tous les uns après les autres .
Frappez, païens, nous les vaincrons. »
Et les Français : « Dieu, » s’écrient - ils , « quel baron nous venons de perdre ! »
Quand le comte Roland vit Samson mort,
Vous pouvez bien penser qu’il ressentit une grande douleur.
Il éperonne son cheval et, de toute sa force, prend son élan. Dans son poing est Durendal, qui vaut plus que l’or fin;
Le baron va donner à Valdabrun le plus rude coup qu’il peut Sur le heaume chargé de pierreries et d’or.
Il lui tranche la tête, le haubert, le corps,
La selle incrustée d’or et de pierres précieuses,
Et jusqu’au dos du cheval, très profondément.
Bref (qu’on le blâme ou qu’on le loue), il les tue tous les deux. « Quel coup terrible pour nous ! » s’écrient les païens.
« — Non, » s’écrie Roland, « je ne saurais aimer les vôtres; « C’est de votre côté qu’est l’orgueil , et non le droit. »
Il y a là un Africain venu d’Afrique :
C’est Malquidant, le fils au roi Malquid.
Ses armes sont toutes d’or battu
Et, plus que tous les autres, il flamboie au soleil.
Il monte un cheval qu’il appelle Saut- Perdu ;
Pas de bête qui puisse vaincre Saut- Perdu à la course. Malquidant V éperonne des éperons aigus Et va frapper Anséis an milieu de l’écu,
Dont il efface le vermeil et l’azur ;
Puis il met en pièces les pans du haubert
Et lui plonge au corps le fer et le bois de sa lance.
Anséis meurt; il a fini son temps,
Et les Français : « Baron, » disent-ils, « quel malheur! »