‹ Chanson de RolandChapitre 107 sur 323 · CX LII · texte numérisé non relu

CX LII

Rollanz i fiert cume chevaliers forz.

La sue genl n’out sujurn ne repos ,

E li Franceis lur chevals meinent tost : Paiens encalcent les troz e les galops .

En sanc vermeill si vunt entresqu'à V cors ; Lur branz d’acier i unt il fraiz e tors ;

1621. Brunissanz: an Fer bruni, c’est-à-dire, recevant par le poli une teinte brillante et brune à la fois : de là brunisseur et brunisseresse. Les cottes de mailles, qui ne pouvaient se brunir,

se roulaient dans les étoffes. » M. Léon de Laborde cite d’Étienne Boileau ce passage précieux : « Quieonques est fermailliers de laton , et il fait oevre qui ne soit brunie que d’une part, si corne

Et les vêtements jusqu’aux chairs vives.

Dieu ! que de têtes coupées en deux ,

Que de hauberts brisés et de broignes en pièces !

Le sang clair coule en ruisseaux sur l’herbe verte :

« Nous n’y pouvons tenir , » s'écrient les païens .

« O grand pays, que Mahomet te maudisse!

« Ton peuple est le plus hardi des peuples. »

Pas un Sarrasin qui ne s’écrie : « Marsile, Marsile! « Chevauche, ô roi : nous avons besoin d’aide. »

Merveilleuse , immense est la bataille :

De leurs lances d’acier bruni, les Français donnent de bons coups.

C’est là que l’on pourrait assister à grande douleur Et voir des milliers d’hommes blessés, sanglants, morts.

L’un gît sur l’autre : l’un sur le dos, et l’autre sur la face. C'est là qu’on verrait tant de bons chevaux errant sur le champ de bataille

Et traînant leurs rênes qui pendent le long de leur poitrail . Mais les païens n’y peuvent tenir plus longtemps ;

Bon gré, mal gré, quittent le champ,

Et les Français de les poursuivre de vive force , la lance au dos. Jusqu’à Marsile ils les pourchassent , et les tuent .

Les coups de Roland sont d'un rude et fort chevalier ; Pour les siens, ni trêve, ni repos.

Dieu! comme les Français chevauchent rapidement! Au trot, au galop , ils poursuivent les païens,

Ils vont dans le sang rouge jusqu’au milieu du corps. Leurs épées d’acier sont tordues et brisées :

de fermoirs rons , cele oevre n’est mie suffisans. » Étienne Boileau ajoute ailleurs : « Que nuis ne puisse vielles oevres reparer ne brunir. » Et, dans Perceforest, on parle d'une épée « plus

clere et plus loysante que s’elle venoit des mains du brunisseur ». ( Notice des Émaux, 1853, II, 177.)

1627. Lacune comblée. Voir la note du v. 318.

Armes n’unt mais pur defendre lur cors. Quant lur remembret des graisles e des corns, Nen i ad un ne sc facet plus forz.

Païen escrient : « Mar venimes as porz ;

« Li granz damages en est turnez as noz. » Laissent le camp, as noz turnent les dos. Franceis i fièrent de Vespee granz colps; Tresqufà Marsilie vait li traïns des morz .

CXLIÏÏ

Marsilies veit de sa gent le martirie,

Si fait suner ses corns e ses buisines ;

1630 Pois, si chevalchet od sa grant ost banie. Devant chevalchet uns Sarrazins, Abismes ; Plus fel de lui n’out en sa cumpaignie; Teches ad males e mult granz felunies.

Ne creit en Dieu le filz seinte Marie.

1635 Issi est neirs cume peiz k’ est demise;

Plus aimet il traïsun e boisdie Qu’il ne fesist trestut l’or de Galice :

Unkes nuis hum ne Y vit juer ne rire.

Vasselage ad e mult grant estultie:

1640 Pur ço est druz à V felun rei Marsilie,

Sun dragun portet à quei sa gent s’alient.

Li Arcevesques ne Pamerat ja mie.

Cum il le vit, à ferir le desiret;

Mult queiement le dit à sei meïsme :

1645 « Cil Sarrazins me semblet mult hérités.

« Unkes n’amai cuart ne cuardie.

« Mielz voeill mûrir que jo ne P alge ocire. »

Aoi.

Aoi.

1628. Marsilies , etc. La Keiser Karl I d’un songe de l’Empereur : c’est le fa- Magnus’s lcronihe Intercale ici le récit | meux songe de la tempête qui se trouve

Pour se défendre ils n’ont plus d'armes.

Ils se souviennent alors de leurs cors et de leurs clairons ,

Et chacun d'eux se sent plus fort .

« Maudit, » s’écrient les païens, « maudit soit le jour où nous vînmes aux défdés;

« C'est nous qui en porterons tout le dommage. »

Ils laissent le champ de bataille, ils tournent le dos aux Français,

Et ceux-ci de les tailler à grands coups d'épée .

La traînée des morts va jusqu’au roi Marsile.

GXLÎIÏ

Marsile assiste au martyre de sa gent ;

Il fait sonner ses cors et ses trompettes ;

Puis, avec sa grande armée, avec tout son ban, il monte à cheval.

En tête s’avance un Sarrasin nommé Abîme :

11 n’en est pas de plus félon que lui ;

Il est chargé de crimes, chargé de félonies.

Point ne croit en Dieu, le fils de sainte Marie;

11 est noir comme poix fondue ;

Il préfère la trahison et la perfidie A tout l’or de la Galice;

Aucun homme ne l’a jamais vu ni plaisanter ni rire;

D’ailleurs, il est hardi et d’une bravoure folle :

C’est ce qui le fait aimer de Marsile,

Et c’est lui qui porte le Dragon du roi, signe de ralliement pour toute l’armée.

Turpin ne saurait aimer ce païen ;

Dès qu’il le voit, il a soif de le frapper,

Et, fort tranquillement, se dit en lui- même :

« Ce Sarrasin me semble bien hérétique ;

« Jamais je n’aimai les couards ni la couardise.

« Plutôt mourir que de ne pas aller le tuer. »

plus loin dans notre poème (v. 2532). 1 « rêvé des choses étonnantes. J’ai peur 11 se termine ainsi : « Charles dit : « J’ai | « que Roland ne soit plus en vie. »

Li Arcevesques cumencet la bataille;

Siet eL cheval qu’il toîit à Grossailîe :

1650 Ço ert uns reis qu’ ocist en Danemarche;

Li destriers est e curant e aates.

Piez ad colpez e les gambes ad plates,

Curte la quisse e la crupe bien large,

Lungs les costez e l’eschine ad bien halte;

Bien fait eV col jusques en la gargaite,

1655 Blanche out la eue e la crignete jalne,

Petite oreille, la teste tute falve;

Beste nen est ki encuntre lui alget.

Li Arcevesques brochet par vasselage.

Le frein ad or , tûtes les resnes laschet :

Ne laisserat qu’Abisme nen asaillet.

1660 Vait le ferir en Pescut amirable:

Pierres i ad, ametktes, topazes,

Esterminals e carbuncles ki ardent;

Si li tramist li amiraîz Galafres :

En Val-Metas li dunat uns diables.

1665 Turpins i fiert, ki nient ne P espargncl;

Enprès sun colp ne quid qu1 un denier vailleL Le cors li trenchet très Pun costet qu’à Paître Que mort l’abat en une vuide place.

Mnnjoie escriet , ço est renseigne Carie .

Dient Franceis : « Ci ad grant vasselage;

1670 « En PArcevesque est bien la croce salve.

« Kar placet Deu qu’asez de tels ait Caries . » Aoj,

1651. Li destriers , etc. Le type du beau cheval est presque partout le même dans nos Chansons. Aux vers du Loland on peut comparer ceux de Gui de Bourgogne ( xii® siècle) : Il ot le costè blanc comme cisne de mer ; — Les jambes fors et roides , les piés plas et coupés, — La teste corte et megre et

les eus alumés, — Et petite oreillette, et mult large le nés.» (Y. 2326-2329.) D’ailleurs il n’y a pas trace dans notre poème de cet amour profond du chevalier pour son cheval, qui trouve son expression dans Ogier, dans Aliscans, etc.

1662. Esterminals. Le sens exact de ce mot n’est pas connu.

C'est l'Archevêque qui commence la bataille ;

Il monte le cheval qu'il enleva jadis à Grossaiîle.

Grossailîe est un roi que Turpin tua en Danemark.

Quant au cheval, il est léger et taillé pour la course;

11 a les pieds bien taillés, les jambes plates,

La cuisse courte, la croupe large,

Les côtés longs et l'échine haute;

Jusqu'au bas de la gorge , il a le cou bien fait ;

Sa queue est blanche, et sa crinière jaune;

Ses oreilles petites, et sa tête fauve.

Il n’y a pas de bête qui lui soit comparable.

L’Archevêque l'éperonne, et il y va de si grand cœur, Lâchant le frein d'or et les rênes ,

Qu'il ne peut manquer de se trouver face à face avec Abîme. Donc, il va le frapper sur son merveilleux écu Couvert de pierres fines, d'améthystes, de topazes,

De cristaux et d’escarboucles couleur de feu;

Le païen le tient de l'émir Galafre ,

Et c’est un diable qui le lui donna au Val-Métas.

Turpin le heurte, point ne l’épargne.

Après un tel coup, l'écu d’ Abîme ne vaut plus un denier.

Il lui tranche le corps de part en part,

Et l’abat sur place, raide mort.

« Monjoie , Monjoie, » cest le cri de Charles , c'est le sien. Et les Français : « Voilà du courage, » disent-ils.

« Cet archevêque sait bien garder sa crosse.

« Plût à Dieu que Charles en eût beaucoup de pareils ! »

16G3. Galafres. Il s’agit peut-être de cet émir Galafre, qui joue un si grand rôle dans la légende de l’oncle de Roland. Galafre est , en effet, ce roi de Tolède auprès duquel dut s’enfuir le jeune Charles, persécuté par ses deux frères, Heudri etLanfroi.C’estàsacour que le fils légitime de Pépin se cacha

longtemps, sous le nom de Mainet ; c’est la fille de Galafre enfin , c’est Galienne qui devint alors la fiancée du futur empereur. (Voir notre Éclaircissement I, sur la légende de Charles. Cf. les Enfances Charlemagne du ms. de Venise , connut du XIIIe siècle, et le Charlemagne de Girart d’Amiens, connut du xiv«.)

Li quens Rollanz en apelet Olivier :

« Sire cumpainz, se V vulez otrier,

« Li Arcevesques est mult bons chevaliers;

« Nen ad meillur en tere desuz ciel ,

1675 ce Bien set ferir e de lance e d'espiet. »

Respunt li Quens : « Kar li alum aidierî »

A icest mot l’unt Franc recumenciet;

Dur sunt li colp e li caples est griefs :

Mult grant dulur i ad de chrestiens.

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